CŒUR ENSOLEILLÉ, SAISON 3

Trois professeures, membres du CA de l’IFY-IDF, Mary-Jane Friart, secrétaire, Anne Guérin, représentante de l’IFY-IDF au Collège des associations, et Laurence Tulane, trésorière, ont  organisé cette année, le 23 juin, la troisième saison de Cœur ensoleillé.  


Pour rappel, en 2014, à l'initiative du gouvernement de l’Inde, l'ONU a donné naissance à  la Journée internationale du yoga, afin  de « faire connaître les bienfaits de la pratique du yoga ». Cette Journée internationale du yoga a lieu chaque année le 21 juin, premier jour de l’été, et l’IFY-IDF, sur la proposition de Lina Franco, membre du CA, a lancé la première saison de Cœur ensoleillé au Carreau du Temple, à Paris, en 2015. La deuxième saison a eu lieu en 2016 au même endroit. Cette année, nous avons souhaité sortir de Paris en proposant notre pratique estivale à Lagny-sur-Marne, dans une grande salle dédiée au yoga, le Studio des Francs Muriers, un lieu géré par Philippe et Sophie Pécot, qui est professeure de yoga et membre de l’IFY-IDF.

Sous le soleil exactement…

Cœur ensoleillé a, cette année, accueilli une vingtaine de personnes : élèves et  professeures de diverses associations, et quelques curieuses et curieux pratiquant pour la première fois. Mary-Jane et Anne ont construit et guidé ensemble une pratique d’une heure et demie ayant pour bhavana : « Accueillir le soleil de l’été ». Chant, postures, pranayama et temps de silence ont été proposés à un public de tout âge, très réceptif et visiblement heureux de partager cette expérience. Après la pratique, les échanges ont pu se poursuivre autour d’un buffet léger.

Cœur ensoleillé est un des évènements crées par l’IFY-IDF afin que les adhérent.e.s et des personnes extérieures à notre association puissent se rencontrer, échanger, découvrir le yoga tel qu’il nous a été transmis par TKV Desikachar, partager les activités existantes  et  aussi en proposer.
Ces activités sont la plupart du temps à l’initiative des membres du CA de L’IFY-IDF.  
Le CA est actuellement composé de 8 personnes. Outre Cœur ensoleillé, l’IFY-IDF a organisé en 2017 les Rencontres nationales de l’IFY à Paris et fêté, en février dernier, les 30 ans de l’association. Occasionnellement sont proposés par des professeur.e.s des ateliers à thème en Ile-de-France.

Vous avez des idées ou des activités à proposer pour maintenir l’IFY-IDF vivante et créative ? Vous souhaitez vous joindre au CA pour participer au fonctionnement  et à l’évolution  de l’association ? N’hésitez pas à  nous contacter sur le site de l’IFY-IDF : vify-idf.org

YOGA ET SOCIÉTÉ

Auteur: 
MARGHERITA Marina
Synthèse de la table ronde organisée par Marina Margherita, formatrice IFY, avec ses élèves en formation de professeur.

La popularité croissante du yoga dans notre société me réjouit et m’interpelle. Il m’est apparu important de partager mon questionnement sur les tenants et les aboutissants de cette diffusion avec mes élèves de troisième année de formation, dont la plupart sont, par leur profession, très en contact avec les problématiques et les besoins de la société actuelle.

Ont participé :
Lucile Caballero, juriste d’entreprise, Sylvie Chauvet, autrice dramatique, Pascale Caudron, infirmière en milieu scolaire, Nathalie Combier Murru, enseignante de yoga en association, entreprise et collectivité, Françoise Decollard Deshommes, cadre bancaire, Céline Delage, créatrice d’un restaurant éthique et responsable à Poitiers, Aurélie Duhayon, entrepreneuse pour le mieux-être en entreprise, Christophe Droz-Bartholet, pharmacien, Catherine Douat, professeure de yoga à temps plein, Frédérique Hugot, ingénieure, Anne-Laure Labarre, ostéopathe, Frédéric Lagrèze, ingénieur, Agnès Liadouze, gestionnaire paie, Yoonah Morvan, gestionnaire clientèle entreprise (banque) et moi-même.


Voici les questions que nous nous sommes posées :

Quelle est la place du yoga dans le monde d’aujourd’hui.
Quelle est l’image du yoga dans le monde d’aujourd’hui ?
Quelles valeurs du yoga peuvent être utiles à la société actuelle ?
Comment transmettre les valeurs du yoga sans les diluer ou les fausser ?
Comment introduire le yoga dans des contextes particuliers : école, hôpital, prison, maison de retraite, entreprise ?


Synthèse de Sylvie Chauvet

L’IFY fête cette année ses 30 ans, l’occasion de faire le point sur la situation de l’enseignement du yoga aujourd’hui, dans un monde où le commerce du « bien-être » est en pleine explosion, et où le yoga n’est plus une discipline réservée à quelques initiés mais proposée partout, sous des formes plus ou moins « académiques ».
Élèves enseignants en formation avec Marina Margherita, nous nous sommes interrogés sur notre place de professeurs de yoga dans ce contexte. Comment se situer par rapport à la concurrence toujours grandissante, et à quel public aurons-nous affaire ?
En effet, une autre spécificité de notre époque est que le yoga sort de son cadre habituel pour entrer dans les entreprises, les écoles, les prisons, les hôpitaux, obligeant les enseignants à répondre aux contraintes particulières de ces milieux dont certains ont des valeurs très éloignées de celles du yoga. Comment, dans ce cas, transmettre dans le respect de l’enseignement que nous recevons de Marina, dans la tradition de TKV Desikachar ?

Quelle est la place et l’image du yoga dans la société occidentale aujourd’hui ?

L’image du yoga, diffusée à travers la publicité, les réseaux sociaux, les revues et livres bien-être, est principalement associée aux postures et à une certaine idée de la performance physique, pour acquérir de la souplesse, apparentée à de la gymnastique douce plutôt qu’à une philosophie. Ce qui contribue d’ailleurs à en faire une activité plus « féminine ». Pourtant, en Inde, le yoga était d’abord réservé aux hommes, transmis par des hommes, et Patañjali, dans le chapitre III du Yoga-sutra évoque les pouvoirs extraordinaires acquis grâce au yoga, les siddhi, associant le yoga à la puissance et à l’effort. Mais si la majorité des pratiquants en France sont des femmes, et si les hommes sont encore très timides vis-à-vis du yoga (cela pouvant s’expliquer par l’image de l’homme dans notre société, garant de la force, à qui la faiblesse – et encore plus l’aveu de faiblesse – est interdit), les mentalités sur le genre évoluent dans tous les domaines, et de plus en plus d’hommes viennent au yoga.
 
Par ailleurs, la floraison de méthodes de yoga plus ou moins académiques (hip-hop yoga, running yoga, paddle yoga…), n’aide pas le public à se faire une image claire et précise de ce qu’est véritablement le yoga enseigné par les grands maîtres indiens. Il est vrai que dans de nombreux cours la dimension spirituelle est absente, le côté marketing étant plus développé. Au mieux le yoga est présenté comme le moyen de trouver un sens à sa vie, comme dans la publicité vantant les attraits de l’Inde (Incredible India), mais sans qu’aucune référence aux textes ne soit faite. On assiste de la même façon à un engouement pour la méditation, elle aussi déclinée sous diverses formes plus ou moins sérieuses.

Cette nouvelle popularité du yoga, même si elle présente des risques de dilution des valeurs authentiques traditionnelles,  a néanmoins le mérite de le sortir de la confidentialité, de montrer qu’il n’est pas l’apanage d’une poignée d’illuminés et qu’il a de nombreux avantages applicables dans la vie de chacun. En étant proposé dans les MJC et autres associations, il touche aussi de plus en plus une couche de la population moins favorisée. Et quelle qu’en soit l’approche, on peut aussi y voir une prise de conscience de la part du public de son besoin de vivre mieux, d’apaiser ses souffrances physiques ou mentales, de préserver du temps pour soi. Comme il est dit dans le Yoga-sutra de Patañjali, cette prise de conscience est la première étape vers la libération. N’avons-nous pas fait ce chemin nous-mêmes ?

À nous, en tant que professeurs, d’accompagner nos futurs élèves sur cette voie. Et, dans un premier temps,  de répondre à la demande qui amène un élève au yoga. Par exemple, si une personne souffre du dos, faire le nécessaire pour que son dos aille mieux. L’élève souhaitera peut-être ensuite approfondir sa démarche et s’engager plus avant dans la voie du yoga. Marina nous cite une phrase de TKV Desikachar : « Commencez par des postures et vous arriverez à Dieu. »
 
Le yoga prend en compte tous les aspects de l’être humain, corporel, psychologique et spirituel. On peut par des moyens très simples, comme l’enseignement des postures, transmettre les vraies valeurs du yoga. Il s’agit de les avoir intégrées soi-même et pour atteindre ce public, de trouver des mots et des concepts qui font écho chez lui.

Quelles valeurs du yoga peuvent être utiles dans la société actuelle ?

Le yoga, dans l’inconscient collectif, est associé à la non-violence, à la « zénitude », à une certaine hygiène de vie. Valeurs en opposition avec l’esprit de compétition, la recherche de résultats à n’importe quel prix, le manque de temps et la performance économique que notre société de consommation impose. Il faut cependant établir un lien entre le yoga et la réalité de la vie du public, ne pas donner une image du yoga qui ne pourrait se pratiquer qu’hors du monde, au fin fond d’une grotte.
Voici quelques valeurs que les enseignants de yoga peuvent transmettre pour répondre aux besoins de la société actuelle :

• La connaissance claire : apprendre à connaître son point de départ, à reconnaître ses besoins.
• La persévérance : s’engager avec constance et énergie dans un chemin de mieux-être, se donner les moyens de réaliser ce qui est nécessaire pour soi.
• Le lâcher-prise : reconnaître que l’on n’a pas la maîtrise complète des situations et apprendre à agir avec décontraction sans s’attacher aux fruits de l’action.
• Le discernement : savoir prendre du recul, de la distance, ne pas se laisser envahir par les émotions, les injonctions extérieures, le sentiment d’échec et d’inutilité que nous renvoie souvent la société.
• L’absence de jugement : développer la bienveillance, la compassion, la tolérance, y compris envers soi-même.
• L’effort juste : savoir respecter et faire respecter ses limites.
• Le sens de l’étape, la notion de développement dans le temps, de progression, dans un monde où tout va vite et où le résultat doit être immédiat.

Comment transmettre les valeurs du yoga sans les diluer ou les fausser ?

On pourrait s’inquiéter de la prolifération des publications « bien-être », des manuels pour pratiquer le yoga tout seul, ainsi que des chaînes You Tube ou autres blogs qui fourmillent de conseils pratiques. Que deviennent les valeurs du yoga ainsi transmises ? Le principal intérêt de ces publications est d’éveiller la curiosité pour le yoga et d’encourager un public de plus en plus vaste à le pratiquer. Certaines personnes font d’ailleurs la démarche de s’inscrire à des cours auprès de professeurs en chair et en os.

Mais sont-ils légitimes pour transmettre cette philosophie d’une culture si différente de la leur? Là encore, on retrouve la même diversité dans les formations allant de celles très courtes qui font l’impasse sur l’étude des textes, se concentrant sur les postures, à celles plus complètes, comme celles proposées par l’IFY qui bénéficient d’une bonne notoriété, en passant par les diplômes fantaisistes délivrés après un stage en Inde. Fort heureusement, l’Union européenne de yoga (UEY) est en train de mettre en place, avec l’aide des fédérations membres, des critères de qualité pour les formations garantissant la qualification des enseignants.

Mais le problème reste qu’il n’y a pas de diplôme d’État validant une formation, quelle que soit sa qualité. Pourquoi ? Parce que le yoga ne rentre pas facilement dans nos cases occidentales. Il ne peut être classé ni dans le médical ni dans le paramédical puisqu’il est aussi une philosophie. On ne peut pas non plus le classer dans les disciplines artistiques et philosophiques, car il est aussi une discipline physique. Alors faut-il le classer parmi les activités sportives ? Non, car il tient compte de toutes les couches de l’être, corporelle, énergétique, spirituelle. Est-ce une forme de psychothérapie ? Non plus, car les outils et les valeurs ne sont pas les mêmes. La notion même d’enseignement n’est pas identique en Inde et en Occident. La tradition indienne voulait que les enfants (les garçons), à partir de 6 ans, soient pris en charge par un maître (guru) qui devenait leur seul professeur jusqu’à leur « majorité ». Encore aujourd’hui, l’autorité du maître et le respect des décisions prises par les ascendants sont très forts en Inde. C’est une autre conception de la vie, du rapport à soi, à la nature, au monde…
En Occident, le respect de l’autorité ne coule pas de source, on a souvent tendance à la remettre en question ou à s’y confronter avant de décider si elle est digne de respect.

Alors sommes-nous légitimes, nous, étudiants à l’IFY, pour transmettre le yoga ? La réponse de Marina est que quels que soient le contexte et la forme de l’enseignement, on respecte l’esprit du yoga quand la transmission de ce savoir séculaire se fait de « cœur à cœur », au sein d’un lien profondément humain entre le professeur et l’élève. Le cours individuel, propre à l’enseignement traditionnel, est le cadre idéal pour cette transmission.
 
Pour pouvoir enseigner, il faut pratiquer, étudier, expérimenter, rester en lien avec l’élève, être à l’écoute de ses attentes afin d’allumer en elle ou en lui « l’étincelle » qui le révèlera à lui ou à elle-même. C’est la responsabilité de chacun de transmettre sa propre expérience du yoga selon sa personnalité. Le lien se fait entre l’enseignant et l’élève, sur des critères subjectifs. D’ailleurs, même en Inde, l’enseignement du yoga a toujours évolué au cours des âges, s’adaptant à l’époque, et le yoga tel que nous le connaissons aujourd’hui a été « occidentalisé » par les yogis des années 1960 qui l’ont fait sortir des frontières de leur pays.

Comment  introduire le yoga dans des contextes particuliers : école, hôpital, prison, maison de retraite, entreprise. Comment se présenter ? A qui ?

L’enseignement du yoga dans ces institutions pose quelques questions fondamentales car il ne s’agit plus seulement d’un rapport personnel élève/professeur. En effet, dans ces milieux, la pratique du yoga peut être instrumentalisée pour s’adapter à des situations et des besoins qui sont très différents de ceux de la tradition. Les entreprises veulent des employés plus performants, qui ne craquent pas, qui ne prennent pas de congé-maladie, et qui acceptent leur sort plus facilement. Le yoga a cette image d’amener l’individu à être plus « cool », plus « zen ». Le yoga pourrait dans ces cas être utilisé de façon négative, pour rendre le collaborateur plus docile. C’est un concept unilatéral de la non-violence, l’entreprise se posant la question de la violence de l’employé envers l’institution plutôt qu’envers lui-même.
L’enseignant de yoga doit-il accepter toutes les conditions imposées par l’entreprise ? Tout comme la profusion des cours fait sortir le yoga de son image de discipline réservée à un public d’élite, la pratique en entreprise est une occasion pour l’enseignant d’introduire les valeurs du yoga dans ce contexte particulier voire hostile. Et tel, Arjuna dans la Bhagavad Gîtâ, en valeureux guerrier, d’accomplir son dharma ! La pratique du yoga aura l’effet bénéfique d’amener les pratiquants vers le discernement, l’écoute de soi, la prise de conscience, quitte à les détourner des valeurs de l’entreprise et à les conduire vers une reconversion plus en harmonie avec eux-mêmes. Le yoga dans l’entreprise, c’est l’inverse du loup dans la bergerie, c’est le positif qui déteint sur le négatif.
Aurélie, par exemple, a été contactée par une entreprise de recouvrement par téléphone où la demande était clairement d’améliorer le rendement des employés, déjà soumis à des pressions très fortes. Face à son sentiment de malaise à cause d’un contexte en totale opposition aux valeurs du yoga, elle a hésité à accepter. Dans ce cas, pour Marina, la solution pourrait être de se faire aider, de se protéger soi-même, mais de relever quand même le défi afin d’apporter un bien-être aux employés qui en ont besoin. Il faut à son tour être dans le lâcher-prise, sans attente de résultat, et agir au mieux de ses possibilités.
Il existe aussi des entreprises ou des associations qui sollicitent le yoga dans le but d’apporter un véritable mieux-être aux personnes qui le pratiquent. Comme l’association Keys, où Aurélie va intervenir dans le cadre d’ateliers bien-être et développement personnel pour apporter confiance et estime de soi à des femmes fragilisées par la maladie, le burn-out, l’anorexie… Là, il s’agit d’adapter son enseignement à ces publics, chaque « pathologie » présentant ses particularités.
Dans notre groupe, Frédérique, qui enseigne le yoga dans l’entreprise où elle travaille, nous dit que le bien-être au travail y a été encouragé de façon extrêmement bienveillante. Cela lui a permis de moins subir la pression des diverses contraintes, et de s’investir dans son travail avec plus de recul et de respect d’elle-même. Il est ainsi possible de devenir plus performant pour l’entreprise tout en étant plus respectueux de soi-même, en exploitant ses capacités dans la conscience de ses propres limites.

L’enseignement en milieu scolaire a été expérimenté par Christophe, en école primaire avec des enfants entre 6 et 9 ans. La difficulté pour lui a été de constituer des groupes réduits, ce qui n’est pas toujours possible, les instituteurs étant tenus de garder toute leur classe en même temps. Une fois les problèmes administratifs résolus, le yoga, pratiqué régulièrement par les enfants, est très bénéfique. Il permet l’apprentissage de la tolérance, du partage et de redonner sa place à chacun. Il apporte le contrôle et l’apaisement aux enfants les plus agités et la confiance en soi aux enfants les plus timorés. L’impact du yoga se fait ressentir dans le comportement en classe en dehors des cours de yoga, favorisant la concentration. La difficulté peut venir des parents qui auraient une image négative du yoga parfois associé aux sectes, à une forme de religion, et qui refuseraient que leurs enfants soient « manipulés » par le professeur de yoga. Il est alors important de rencontrer les parents et d’exposer sa façon d’enseigner, d’expliquer ce qu’est réellement le yoga.
Marina nous rapporte qu’une de ses élèves qui avait 9 ans et seulement trois mois de pratique derrière elle, avait répondu à une journaliste qui l’interviewait que le yoga était pour elle « une gymnastique un peu philosophique qui lui apprenait des choses sur elle-même ». La réceptivité du public est infinie, tout dépend de la qualité de l’enseignement.


En conclusion, nous pouvons dire que de tout temps, la transmission du yoga s’est faite dans un rapport étroit et attentif de maître à élève, dans un esprit de bienveillance, de tolérance et en sachant s’adapter à chaque situation. Nous devons aller chercher la base de notre enseignement au plus près des racines du yoga, dans les textes anciens, pour perpétuer ses valeurs humanistes, mais aussi au plus profond de nous-mêmes. L’humilité, l’authenticité et la fidélité ont toujours été et seront toujours les principales qualités nécessaires à l’enseignement du yoga et peut-être encore plus aujourd’hui, dans une société où elles ne sont plus valorisées.

VATA, le roi des dosha !

Auteur: 
BOURGEA Chantal
Premier des dosha, Vata est lié au mouvement, à l’activité, mais il est aussi responsable de nombreux désordres s’il prend le pas dans notre constitution.


Vata est surnommé le « roi des dosha » parce qu’il est en première ligne du fait de son immatérialité : éther (espace) et air, ses principaux éléments, le rendent vulnérable aux aléas de la vie. Certes, Vata est à l’aise avec le mouvement et le changement, mais trop… c’est trop ! De l’adaptation, il risque la  sur-adaptation, la fatigue et le stress. Aujourd’hui, où déplacements, rapidité, stress, virtuel et dématérialisation règnent, c’est dire si Vata est sur-sollicité et s’il faut en prendre grand soin.
Cela est d’autant plus nécessaire qu’il est responsable selon l’ayurveda de la majorité de nos maux et maladies et que s’il n’est pas « remis à sa place » (gentiment !), ce déséquilibre peut finir par entraîner le déséquilibre de Pitta et peut-être de Kapha.
 

Les trois dosha

Les trois dosha sont présents en chacun de nous ; la prédominance d’un ou de deux dosha définit nos caractéristiques personnelles. Si cette prédominance est permanente, il s’agit de notre constitution – dite prakrti – ; si cette prédominance est ponctuelle (parfois depuis longtemps), c’est différent. Nous avons alors développé par notre mode de vie, notre alimentation, l’émotionnel, un déséquilibre – dit vrikriti.
Lorsque nous sommes équilibrés dans notre constitution, nous ressentons un bien-être physique et mental, nous avons accès à nos propres ressources, à notre énergie. Nous nous sentons « bien dans notre peau » et « dans notre assiette ». Spontanément, nous sommes enclins à faire des choix qui vont dans le bon sens : il y a ceux qui se régalent en montagne enneigée et ceux qui ne rêvent que de bord de mer… Lorsqu’il y a déséquilibre, nos repères (sommeil, digestion, goûts, énergie, réactions mentales et émotionnelles, etc.) peuvent être grandement modifiés et cela nous déconcerte.
 

Si Vata domine…

Chaque dosha a des qualités ou caractéristiques prédominantes qui permettent de le repérer. Si Vata domine, on retrouve plusieurs des qualités suivantes : froid, sec, rugueux, très mobile, adaptable, léger, souvent longiligne, bronzage facile, cheveux fins, le visage et l’ossature fins, irrégulier-asymétrique, subtil, changeant, imaginatif, enthousiaste, sommeil léger, peu de réserve d’énergie.
La personne de type Vata a tendance à l’excès, aime découvrir, faire des projets ; elle est très sensible, souvent assez solitaire et indépendante. Le type Vata est largement régit par le système nerveux.

Un déséquilibre se traduit par l’accroissement de ces caractéristiques qui deviennent désagréables : frilosité, sensation de fragilité, amaigrissement, manque de structuration physique comme mentale, changement fréquent d’état parfois plusieurs fois dans la journée.
L’adaptation au changement devient instabilité, stress et insécurité, le sommeil est haché, la nervosité et la peur augmentent. La digestion, elle aussi, est irrégulière (avec ballonnements, gaz…), tensions et raideurs musculaires et articulaires sont courantes. Il est difficile de venir à bout de la fatigue.
C’est l’excès de signes Vata, la sensation de ne plus être dans son assiette, son état habituel, qui signalent qu’il faut prendre des mesures pour que ce dosha revienne à un niveau plus confortable. Mieux vaut le faire le plus tôt possible.
 

Prendre soin de Vata

Compte tenu des caractéristiques de Vata, on va en prendre soin avec du chaud, du dense, de l’ancrage, du concret, de la régularité, du repos, du calme, il faudrait lui éviter le stress !
Très lié aux sens du toucher et de l’ouïe, les massages à l’huile chaude sont un baume sur ses bobos, la musique peut aussi être apaisante. Le repos est un soin : des temps calmes – mêmes courts – régulièrement pour récupérer et se retrouver.
Son siège principal se situe dans l’abdomen et précisément dans le gros intestin, il a tendance à la constipation et aux ballonnements : vive la tasse d’eau chaude le matin à jeûn !

Mieux vaut éviter les crudités et tout aliment sec et dur, manger et boire chaud, bien cuit, faire quatre petits repas par jour (deux repas et deux collations) pour se recharger en énergie souvent, cela fait aussi une pause. Les légumes racines sont privilégiés (ils ont poussés dans la terre, élément dont Vata est très peu pourvu) par rapport aux légumes feuilles « aériens ».
Des six goûts, le doux est toujours majoritaire, car ce sont les aliments qui nourrissent les tissus ; ensuite, pour équilibrer Vata, les goûts piquant et salé, puis l’acide ; l’amer et l’astringent sont à prendre en très, très petite quantité car ils sont composés des mêmes éléments que Vata qu’ils augmentent en conséquence.

Pas d’excitant pour protéger son système nerveux et son sommeil, se masser les pieds, les mains et la tête à l’huile tiède le soir (l’huile de sésame par exemple).

Les rituels stabilisent le mental, et pour Vata, qui a tendance à l’éparpillement, installer des rituels est important. Un rituel est une habitude consciente et effectuée dans un but précis. Tout le contraire d’un automatisme. La régularité d’actes agréables de la vie quotidienne / hebdomadaire apaise et pacifie.
Sur le tapis, la pratique est conçue pour retrouver de l’énergie, se détendre, avec un effort bien dosé avec des postures d’ancrage, une grande conscience des points d’appui, peu de postures asymétriques, pas trop de mouvements. Introduire une respiration immobile dans chaque posture est un bon compromis pour trouver de la stabilité sans que le mental de Vata ne s’envole ! Le pranayama sera régulier, qui favorise la concentration sans trop de complexité, un peu de poumons pleins est bénéfique. Comme il a tendance à l’anxiété, la méditation est recommandée, bien cadrée (durée, objet choisi…), sinon l’esprit léger de Vata partira en orbite !
Et comme il présente cette tendance à l’anxiété, Vata a besoin de beaucoup de bienveillance !

A suivre…

Enseigner aux enfants et aux jeunes

A l’heure où l’engouement pour le yoga explose, l’offre de cours touche tous les publics dont les plus jeunes. Pourquoi et comment enseigner aux enfants et adolescents ? Voici quelques éléments de réponses, accompagnés d’un exemple de pratique pour adolescent(e)s.
Par Anne Schneider, professeur IFY

Tout d’abord, pourquoi proposer du yoga pour les jeunes, alors que fleurit une multitude de techniques et disciplines sportives très attrayantes ? Parmi toutes les spécificités du yoga, trois éléments plaident pour une pratique dès le plus jeune âge : globalité, autonomie, adaptabilité.
La globalité du yoga en fait un outil extraordinaire pour les jeunes. Reprenons le sens du mot « global » ou « holistique ». Quand on pratique le yoga, on va travailler le corps en souplesse et en force, le souffle, le mental au niveau psychique et émotionnel et aussi des couches plus profondes de l’être, mettre les enfants en relation avec ces différents niveaux. On va, par exemple, pouvoir se rendre compte qu’en ouvrant la cage thoracique, on se sent plus à l’aise avec les autres, que chanter dans les postures induit assurance, calme, joie. Dans la pratique du yoga, on peut avoir accès aux différents niveaux de l’être (physique, physiologique ou énergétique, mental) en même temps et comprendre par l’expérimentation comment ils s’articulent.
Les jeunes vont acquérir des techniques qu’ils peuvent retravailler chez eux pour progresser, corriger leur posture, assouplir une partie du corps, se concentrer plus facilement sur le travail scolaire, soulager des tensions oculaires, améliorer leur relation aux autres… Une plus grande autonomie va s’installer et la pratique dans la salle de yoga va permettre d’interroger le professeur sur les problèmes du moment.
Et puis, troisième point, dans un monde en plein changement, il est nécessaire d’être très adaptable, très inventif, résistant, ouvert. Le yoga est un outil formidable d’accompagnement de la construction. Il l’a été depuis la nuit des temps, il l’est et le sera encore plus aujourd’hui et demain.
L’enseignement aux jeunes demande des connaissances approfondies du yoga, une exploration minutieuse et longue de la discipline et il faut être clair sur le fait que seuls des professeurs de yoga diplômés de fédérations sérieuses sont légitimes à l’enseigner. Un professeur de yoga doit pouvoir s’adresser à tous types de public. Nos maîtres, Krishnamacarya et TKV Desikachar, ont enseigné aussi bien à de jeunes enfants qu’à des adolescents, des adultes, des personnes malades, âgées, des philosophes, des rois.


Cours de groupe ou cours individuel ?

La question de savoir à quel âge le yoga peut être pratiqué est récurrente : traditionnellement, le yoga se pratique et s’enseigne de la prime enfance (6-7 ans) jusqu’à la fin de la vie, les besoins et donc la pratique et l’enseignement évoluent au fil du temps. Si la pratique est fonction de l’âge, elle est aussi fonction de l’élève, de ses possibilités, de ses limites, de ce qui l’anime, de ce qui est souhaité par lui et souhaitable pour lui.
Si on enseigne aux jeunes le plus souvent en cours de groupe, pour profiter de la dynamique du groupe et du rapport aux autres, le cours particulier pour s’avérer nécessaire. Aussi n’est-il pas rare de devoir proposer à un jeune étudiant en groupe de venir à un cours individuel. Le lien renforcé avec son professeur et les connaissances qu’il acquière sont source de progrès. Chaque professeur doit rechercher ce qui est le plus pertinent pour son élève.

Chaque jeune doit être valorisé

La question pour nombre de professeurs dont la pratique personnelle du yoga n’a commencé qu’à l’âge adulte est de savoir comment enseigner aux jeunes. Nous allons en dresser les grandes lignes.
Pour enseigner aux jeunes, il faut être clair sur les objectifs. Répétons-le, le yoga est avant tout un outil pour révéler les potentiels de chacun. Les jeunes élèves qui viennent vers nous sont à un moment où tout est en construction : le corps (annamayam), la physiologie (pranamayam), le mental (manomayam). Le yoga doit répondre à ces besoins de croissance, elle est de type bhrimana.
La difficulté et l’orientation des pratiques proposées évolueront avec l’âge des enfants. Une grande place étant faite à l’imagination pour les plus jeunes, avec des pratiques illustrant des histoires, des légendes indiennes, ou bâties à partir de postures aux noms d’animaux (se reporter aux articles de Viniyoga de Laurence Arcile). Au fur et à mesure, les histoires et contes vont être remplacés par des pratiques aux postures plus exigeantes, aux enchaînements plus longs. Les challenges vont aller croissants. La question est souvent posée de la justesse d’une pratique compétitive chez les jeunes. En fait le désir de se mesurer aux autres existe, le professeur doit juste veiller à placer suffisamment de postures différentes pour que chaque jeune puisse être valorisé.

Les grandes spécificités de l’enseignement aux jeunes

Il faut une grande variété des pratiques avec une intensification progressive, pour stimuler le corps et le mental (concentration, mémoire, estime de soi).  Un grand nombre de postures permettant de travailler dans toutes les directions sont introduites, l’enchaînement de la salutation au soleil sans saut, puis l’enchaînement de la salutation au soleil avec saut. Toutes les postures sont apprises avec le vinyasa utilisé à l’âge adulte (simple) et après introduite dans un enchaînement de la salutation au soleil avec saut.  Cette façon d’enseigner nous a été léguée par Krishnamacarya.
Le travail du souffle offre la particularité de ne pas être coordonné au mouvement. Le chant est très utilisé : celui des voyelles, puis du nom des postures ou d’extraits de textes védiques dans les enchaînements ou en position assise.
On introduit l’étude des principes philosophiques du yoga : ashtanga yoga avec l’étude des yama (règles de la vie avec les autres, qui se traduisent dans la séance par des rituels de début et de fin), des niyama, du sens du mot « yoga », de l’histoire du yoga et de l’étude de la vie de ses grands professeurs, mais aussi de grands sages inspirants (Gandhi), sujets qui intéressent vivement les jeunes.
L’étude théorique du corps (anatomie), du souffle, et le lien entre ces connaissances et la pratique du yoga sont abordés, ainsi que  la nécessité d’une alimentation de qualité et de ce que ce terme recouvre.
Les séances peuvent s’articuler autour de thèmes pour capter l’attention. Par exemple : pour avoir des jambes plus fortes (pour les enfants qui font du foot), pour avoir les mains plus agiles (mudra), pour être plus à l’aise lors d’un exposé…
De courts moments de relaxation seront intercalés entre les enchaînements intenses : shavasana, mudras, palming, chants, mandala, kolam, jeu d’entraide, histoires.
Il faudra user de yukti pour stimuler leur envie de pratiquer : récit de la vie de grands sportifs contemporains pratiquant le yoga, participation à des forums, création d’enchaînements…
Et encourager la réalisation d’un cahier de YOGA pour noter les pratiques avec  les enchaînements, les chants…

Un public réactif et très exigeant

Pour conclure, permettre à un enfant qui le souhaite d’étudier le yoga est un magnifique cadeau. C’est accompagner de manière complète son développement, le rendre harmonieux, et optimal. Accueillez l’étonnement d’un jeune qui commence le yoga, c’est un monde autre qui s’ouvre à lui. Vous rencontrerez des enfants qui souhaitent pratiquer le yoga d’eux-mêmes.
Pour illustrer le travail du yoga, je voudrais relater une anecdote. Une maîtresse de CM1-CM2 a été très étonnée de constater que l’ambiance de la classe au départ très agitée avait complètement changé avec l’arrivée de petites filles. Celles-ci pratiquaient depuis toutes jeunes le yoga. Leur attitude était ouverte, sensible et aussi ferme (d’ailleurs également avec la maîtresse qui pouvait montrer un caractère explosif).

Pour tout professeur de yoga, l’enseignement aux jeunes est un challenge qui va lui permettre de progresser dans l’art d’enseigner. Le public de jeunes élèves est à la fois exigeant, formidablement intéressé, très réactif, en demande de connaissances.
Pour enseigner aux jeunes, laissez de côté vos doutes, travaillez, continuez d’étudier le yoga, les postures, les textes, enseignez avec votre cœur toute la richesse du yoga. Vous verrez les jeunes se transformer, parler de leur yoga mieux que vous. Ce sont de formidables ambassadeurs. Nombre d’entre eux, m’ont raconté avoir fait des démonstrations de postures dans la cour du collège pour prouver à des camarades que ce n’était pas juste « un truc facile » !
Un cours de yoga pour enfants ou jeunes se prépare et, après, c’est l’aventure, on se cale sur ce qu’ils amènent ce jour-là ! Vous apprendrez le lâcher-prise.

Ne vous y trompez pas : de la même manière qu’avec nos enfants, c’est eux qui vous feront grandir, progresser au niveau de l’imagination, de l’adaptation, de la recherche de la rigueur ! L’enseignement aux adultes en sera amélioré.
Ne vous arrêtez pas à l’exigence de cet enseignement, mais écoutez ces jeunes, cultivez cette envie de transmettre, soyez ouverts à leurs préoccupations, respectez leurs souffrances, valorisez leurs forces, cultivez le lien avec eux et vous trouverez les outils pour leur enseigner.
Et en fin de cours, posez-vous la question : que leur ai-je appris d’important ? qu’ai-je appris d’eux ?

Exemple de pratique :


MANTRA : « COMME PAR MAGIE »

La mythologie indienne, parfois relayée par les films de Bollywood, met en scène le pouvoir extraordinaire des mantra proclamés par ceux qui savent les manier : réalisation d’effets éventuellement surnaturels, formules de guérison, destruction des ennemis ou de ceux qui les prononcent mal, etc. La magie est au rendez-vous. Pas besoin que ces paroles aient du sens, elles font effet par leur prononciation dans des contextes particuliers. « Abracadabra ! », en somme… : de telles formules existent dans le monde entier, comme l’attestent les contes traditionnels. Les prières, dans toutes les religions, en sont aussi un exemple. D’autres mantra sont des formules plus longues, convoyant du sens, éventuellement incluses dans de grands corpus de textes à mémoriser pour pouvoir s’en imprégner. Par Laurence Maman, formatrice IFY


Dans la pratique du yoga, à première vue, ce ne sont pas des effets extraordinaires qui sont recherchés. Le prāṇāyāma, pivot de la pratique du yoga aux huit membres de Patanjali du fait du caractère central du travail sur le souffle, peut se pratiquer sans ou avec mantra (amantraka, samantraka). L’introduction des mantra vient alors ajouter une dimension de vibration, d’énergie de prononciation, de mémorisation, de scansion, d’expérience de l’émission vocale et aussi des effets d’une répétition « intérieure », d’éventuelle inspiration par le sens… Les effets sur l’activité psycho-mentale sont tangibles, parfois quasi magiques en ce que cette pratique peut faire taire pour un temps le bavardage intérieur incessant auquel nous sommes soumis, donner un accès au silence. Avec essentiellement du « bon » mais peut-être aussi un possible inconvénient, nous y reviendrons. Les effets directs sur le corps sont aussi, largement, au rendez-vous.

QUELQUES DEFINITIONS ET CITATIONS

Selon le dictionnaire sanskrit en ligne de Gérard Huet : mantra [instr. man] m. n. délibération, avis ; résolution, conseil, plan ; maxime | hymne sacré; formule mystique; incantation magique, charme | phil. [«instrument de pensée»] mantra ou formule sacrée ésotérique; instrument de connaissance et de pouvoir, sa récitation précise est prescrite par le maître [guru].

Relation entre élève et enseignant
Ainsi, un mantra (tra – instrument ; man – de pensée) est une formule, soit répétée à haute voix, soit chuchotée, soit formulée intérieurement, censée avoir un effet particulier. Elle est porteuse de sens ou bien hors sens. Elle est utilisée pour avoir du pouvoir, ou bien pour des cérémonies publiques (les premiers mantra sont issus du Veda) ou encore – par exemple en yoga – dans une sorte de rituel intérieur visant la transformation de l’état du pratiquant. Dans tous les cas, elle est transmise par un maître à un disciple, et c’est essentiel : elle représente aussi leur relation, l’idée que le maître se fait de ce qui conviendra au disciple, la possibilité pour le disciple, lorsqu’il le répète, de se souvenir de ce qui, dans cette relation, le porte… On dit d’ailleurs aussi que le mantra est « ce qui fait passer sur l’autre rive ».

Pouvoirs de la parole, hors recherche d’un sens à communiquer, du côté de la poésie
Dans tous les cas évidemment aussi, il s’agit de la mise en jeu des effets de la parole articulée, vāc, terme féminin en sanskrit. Selon Charles Malamoud, ce mot « désigne une réalité dont on décrit constamment les qualités féminines. […] La vāc sanskrite correspond exactement à ce que Saussure appelait la parole, c’est-à-dire la faculté de langage en tant qu’elle se réalise dans des productions concrètes […]. La parole (la Parole) n’est pas présentée dans les textes comme un moyen de “communiquer”, les poètes védiques ne l’utilisent pas comme un instrument pour faire leurs poèmes, mais plutôt leurs poèmes doivent leur permettre d’accéder à la parole, de la faire advenir. […] Dans de nombreux mythes ou, plus simplement, des expressions, […] la parole personnifiée ne cesse de fuir, de se dérober et il faut toujours faire des efforts pour la retenir ou la faire revenir. »

L’abord de la parole hors communication et même hors sens résonne avec ce que disait Samuel Beckett de sa pièce « En attendant Godot » (France Culture, Les Chemins de la Philosophie, L'attente (2/4), 18/12/2018) : « J’ai fait tout cela loin du désir de comprendre », aspirant à être « in-signifiant » – au sens, sans doute, ici, de ne pas être dans la recherche d’un signifié, d’un sens.

Le mantra est, selon Charles Malamoud, « un “instrument de réalisation mentale”. C’est une phrase souvent explicite (ou plusieurs phrases, parfois des éléments de dialogue), mais souvent aussi une phrase artificielle avec des mots arbitraires et des syllabes dépourvues de sens. La teneur y prévaut sur le sens ; ce mantra est efficace, il commande l'action magique, il produit ce qu'il dit ».
Selon Michel Angot (« Le Veda, la parole sacrée des brahmanes », Clio) :
« [Dans les rituels védiques], une division oppose les mantra, les paroles susceptibles d'être prononcées pendant les rituels (yajña) à l'ensemble des autres qui, de formes diverses, ne sont généralement pas utilisées dans les rituels et portent le nom de brâhmana. Dans une large mesure, ce découpage recoupe une division entre poésie (y compris la poésie non versifiée laquelle peut être très lyrique) et la prose non poétique. […] Ce sont les mantra qui ont concentré les pouvoirs de la parole : une parole tire son efficacité de sa structure où se combinent rythme, scansion, tonalité et assonances. Cette efficacité n'est pas d'abord à visée esthétique. Elle est une arme : depuis les mythes racontés dans les Brâhmana jusqu'aux feuilletons télévisés, on voit des rishi (des sages) se battre à coup de mantra, d'armes phoniques. […] C'est grâce à l'efficacité de ces mantra que les brahmanes conquièrent et justifient leur précellence, c'est grâce à eux que le pouvoir spirituel est plus fort que le pouvoir temporel. On comprend qu'un mantra est une parole dont la forme est spécifique et dès lors il ne peut qu'être de nature poétique et même de forme poétique. 
Les schémas métriques portent tous des noms féminins car la parole (vāc; cf. latin vox et nos vocables) est très féminine. Le plus prestigieux est la gāyatrī, « la cantatrice, l'enchanteresse » […]; la gāyatrī est liée notamment à Agni, le Feu. […] Elle sert entre autres à l'initiation des brahmanes.


"Puissions-nous voir la lumière adorable 
du dieu Savitar, le soleil incitateur, 
pour qu'il stimule nos pensées" (RS III.62.10). »
Retenons de ces références que le mantra reconnaît et exprime la puissance du Verbe, d’abord hors sens, en deçà ou au-delà des discours constitués et cohérents, qu’il est d’ordre poétique. Le langage peut être un moyen utilitaire de signifier telle ou telle chose à autrui, et il implique une structure dans laquelle peuvent s’enchaîner des signifiants avec un certain automatisme ; la parole est autre chose : elle inclut avec le poids des mots un mystère, des équivoques, des résonances, un impact sur le corps qu’il s’agit d’éprouver, de retrouver, de laisser agir. Elle a, en soi, une force, que la tradition indienne a cherché à mettre en jeu de manière codifiée et ritualisée, en référence à ce qu’il est du devoir de ceux qui l’ont reçue de continuer à transmettre : les textes considérés comme les plus essentiels dans cette tradition sont d’ailleurs dits issus de la śruti, ce qui a été entendu, révélé par les premiers professeurs dans l’oreille de ceux qui leur ont succédé.

PRATIQUE PERSONNELLE ET EFFETS DES MANTRA

Le professeur propose donc un mantra à l’élève. Il existe clairement en Inde (ou ailleurs) nombre de soi-disant gurus autoritaires, auxquels importe peu l’écoute de ceux sur lesquels ils exercent leur pouvoir. Ce n’est toutefois pas le principe de cette fonction : idéalement, « celui qui dissipe les ténèbres », « qui a du poids », devrait être établi dans une relation de confiance et d’amitié avec l’élève, dont il cherche à saisir les caractéristiques singulières pour trouver avec lui les meilleurs chemins possibles. Cette proposition ne se fait que lorsque leur relation s’est suffisamment établie pour que le premier ait une idée de ce dont la répétition et la puissance d’évocation vont faire effet sur le second. On peut dire que le choix du mantra constitue une interprétation de la part du professeur. L’élève en reçoit un message sur la manière dont le professeur le voit ou cherche à faire advenir, pour lui, quelque chose. En tout cas, cette pratique donne un cadre à la pensée de l’élève, à ses représentations, à ce qu’il perçoit de sa relation à son guru. Et c’est au fond une grande responsabilité de la part du professeur que de choisir ce qui pourrait orienter durablement l’élève.

Quant à l’élève, il interprète aussi les paroles du guru. Le psychanalyste Jacques Lacan a extrait des Upaniṣad une longue citation (2) « mettant en scène Prajāpati, dieu du tonnerre, prié par les divinités (les Deva), les hommes et les démons (les Asura) : “Parle-nous !”, demandent-ils. Trois fois de suite, Prajāpati émet la syllabe “Da” et, chaque fois, les uns et les autres comprennent ce phonème en des sens différents. Les Deva comprennent Damyata, domptez-vous ; les hommes comprennent Datta, donnez ; les Asura comprennent Dayadhvam, faites grâce. Alors résonne la voix de tonnerre du dieu Prajāpati, “Da, da, da”, soumission, don, grâce, et à tous, il dit : “ Vous m’avez entendu.” ».(3) En fait, chacun a interprété à sa manière la syllabe proférée par Prajāpati, et c’est ce qui compte : montrer une direction ne signifie pas saturer le sens, il s’agit de laisser une possibilité pour chacun que le texte résonne différemment.

Comment s’enseigne et se pratique un mantra, court ou long ?
En trois étapes :

  1. Le professeur le proclame, l’élève le répète. D’une certaine manière, le professeur communique son énergie à l’élève. Comme dans l’apprentissage du chant védique, dont sont issus les premiers mantra, il s’agit d’abord de répéter deux fois pour s’assurer du placement correct de la voix, de la juste prononciation… Tant que l’élève n’arrive pas à reproduire d’aussi près que possible le son du mantra, le professeur le fait répéter. S’il s’agit de syllabes isolées (par exemple les syllabes se rapportant au soleil : hrām, hrīm, hrūm, hraim, hraum, hraḥ), le chant se fait plutôt sur un seul ton. Lorsqu’il s’agit de mots voire de phrases, jusqu’aux textes élaborés du chant védique telle la gāyatrī déjà citée, on retrouve en général les critères de pratique de ce dernier, sur trois notes séparées en général chacune d’un intervalle d’un ton. D’ailleurs, dans le premier chapitre de la Taittirīya upaniṣad sont énoncées les six règles du chant védique, très utiles pour se repérer : la couleur du son (celle des voyelles en premier lieu, voire des consonnes) ; la hauteur ; la mesure (durée de chaque son) ; l’énergie, la force d’articulation et de production ; la musicalité ; les scansions respectant le sens du texte). Peu à peu, l’élève ne répète plus qu’une fois avec le professeur, puis ils peuvent en arriver à chanter ensemble ou alterner le texte. On dit qu’il répète « comme un perroquet », sans comprendre, et ce n’est pas péjoratif.
     
  2. L’élève continue donc à répéter et répéter le texte. Il s’agit de japa, qui signifie littéralement « murmurer, chuchoter » : même si c’est à haute voix, il y a quelque chose d’intime dans cette répétition. Peu à peu se dévoilent les effets même de l’articulation, de l’énonciation, du texte. Il peut même se produire, au fur et à mesure, que la répétition intérieure se fasse d’elle-même, sans intention de s’y livrer, comme lorsque résonnent en nous des bouts de phrases ou de chants. Ce dernier type de phénomène n’est d’ailleurs pas le moins puissant.
     
  3. Au fil de cette répétition – japa – , de l’imprégnation par le texte, sa signification – s’il y en a une – peut être travaillée, commentée, avec le guru. C’est ce qui permet d’incorporer des textes traditionnels. Cette signification est aussi source d’inspiration pour la pratique et/ou la vie. On est ici proche de la notion de bhāvana.
Il était certes essentiel, au temps où l’écriture n’existait pas, de commencer par mémoriser les textes avant de les étudier. Mais cette transmission orale permettait aussi de saisir la différence entre la mise en jeu de la voix et de l’articulation des sons d’une part – par un sujet singulier qui en assume la diction et en éprouve plus ou moins consciemment les effets – et ce que peut signifier le texte d’autre part. Différence essentielle que nous tendons souvent à oublier lorsque, comme le disait Jacques Lacan, « Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend»(4).

Cela laisse supposer que l’enjeu fondamental des effets de la parole, chez l’être parlant que nous sommes, était perçu dès la période des Veda ; et que la solution choisie pour les traiter a été de mettre en action l’émission de la parole, la voix et avec elle le souffle. Dans le chant védique existent, à côté des textes répétés dans leur continuité, des sortes de jeux de mots consistant à rompre cette continuité pour associer deux par deux ou trois par trois, dans un sens et dans l’autre, les éléments des phrases : plus question d’y trouver un sens, c’est de l’impact jusque dans le corps des sons et de leur articulation qu’il s’agit alors. Dans ce but, il n’est pas aberrant d’improviser, à côté des mantra déjà composés : inventer des syllabes, varier les hauteurs des sons, voire composer de petites mélodies, appliquer dans une autre langue que le sanskrit les mêmes principes… Sans oublier que ce travail est réputé développer la mémoire, la santé, la légèreté du corps, l’aptitude à repérer en écoutant l’autre des caractéristiques se manifestant par sa voix…

Par ailleurs, le fait de donner une forme précise à la parole prononcée, aux inflexions de la voix, au souffle qui la soutient ou la coupe à certains moments, canalise la pensée et conduit à une possibilité de silence. Des moments de paix de l’esprit, après une pratique des mantra, sont largement favorisés. Quelque chose se tait, ce qui permet une expérience de type méditatif. La question qui reste est : n’y a-t-il pas, dans la méditation, un temps pour le silence et un temps pour l’observation, la perception directe, l’acceptation de ce qui parle en nous si nous trouvons moyen de l’entendre ? Pas d’antinomie entre ces deux types d’expériences : en particulier si on se donne le temps de rester dans le silence préparé par les mantra, autre chose, du nouveau, peut survenir.

Alors certes, vive la magie de pouvoir soutenir dans la pratique du yoga, grâce aux mantra, des intentions particulières qui ont valeur d’inspiration ; de pouvoir accéder à un apaisement de la pensée et à des temps de silence. Mais à condition de ne pas créer de nouveaux barrages vis-à-vis d’un accès au réel de ce que chacun éprouve, à sa façon, avec son histoire et dans son champ relationnel.
Illustrant l’essentielle relation entre l’enseignant-guru-accompagnant et l’élève-disciple-voyageur, voici encore une référence à J. Lacan telle que la donne Catherine Clément(5) :
« Lacan en avertit les psychanalystes dans les phrases qui précèdent son évocation de Prajāpati : “Qu’elle [l’expérience psychanalytique] vous fasse comprendre enfin que c’est dans le don de la parole que réside toute la réalité de ses effets ; car c’est par la voie de ce don que toute réalité est venue à l’homme et par son acte continué qu’il la maintient. Si le domaine que définit ce don de la parole doit suffire à votre action comme à votre savoir, il suffira aussi à votre dévouement. Car il lui offre un champ privilégié.” »  

Gageons que cette adresse aux psychanalystes s’applique aussi à ceux qui endossent le rôle de transmettre le yoga, en particulier « avec les mantra » : ils reconnaissent et mettent en jeu d’une autre façon le poids de leur parole et de celle de ceux à qui ils enseignent.



__________________________
(1) C’est sans doute une des raisons pour lesquelles Krishnamacharya se présentait non pas comme un guru mais comme un ācārya : quelqu’un qui a acquis une expérience lui permettant d’orienter quelqu’un d’autre sur un chemin.
(2)  Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 322.
(3) Ibid
(4) Lacan J., « L’Etourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.
(5) Clément C., Lacan indien, « La Cause freudienne » 2011/3 n°79, pp. 49 à 57.

Les centres énergétiques du corps dans le chapitre III 
du Yoga-sûtra de Patañjali

Auteur: 
MARGHERITA Marina
Quand j’ai commencé mon travail avec TKV Desikachar, il utilisait le terme « énergie » avec circonspection. Dans son enseignement, il m’encourageait constamment à m’en tenir aux faits et à observer mon ressenti. Pendant quelques temps, je mis de côté tout ce qui relevait du « subtil », entre autres le IIIe chapitre du Yoga-sûtra et les pratiques nourries par les inductions sur les chakra et la kundalini

Pourtant, dans la pratique quotidienne, je prenais conscience de zones comme le plexus solaire, le nombril, le centre de la poitrine, le fond de la gorge, qui se nouaient ou se détendaient sous l’influence d’événements de ma vie personnelle. S’affinant et s’approfondissant par la pratique, mon écoute donnait une réalité à ce que j’avais entrevu par l’imagination à mes débuts : la possibilité de ressentir et d’influencer la circulation de « quelque chose » à l’intérieur de moi par l’utilisation consciente des postures et du souffle. Ce « quelque chose » est nommé « prâna ».


Qu’est-ce que prâna ?

    Étymologiquement le mot dérive d’une racine verbale AN, qui signifie « respirer »,  précédée de PRA, qui dénote le début, un mouvement intense en avant. Prâna désigne donc ce qui est antérieur à l’acte de respirer, le principe vital, le souffle vital et l’énergie de vie sans laquelle aucun phénomène ou fonction physiologique n’est possible.
    Même si la manifestation  de prâna dans le corps est la respiration, ses fonctions ne se limitent pas à celle-ci. Dans les mots de Krishnamacharya, « prâna est ce sans quoi aucune nourriture ne peut pénétrer dans le corps, aucun air ne peut être inspiré et aucun mouvement n’est possible »  
    Pour la Chandogya Upanishad (écrite autour du vie s. avant notre ère), le souffle est l’expression du  Soi dans le corps : « Celui qui réside dans prâna, qui est à l’intérieur de prâna, que prâna ne connaît pas, qui s’incarne dans prâna, qui maîtrise prâna de l’intérieur, celui-là c’est le soi, le maître intérieur, l’Immortel. »
    Pareillement le mot latin « anima », où l’on retrouve la même racine AN, désigne à la fois le souffle vital et l’âme. Ces deux traditions mettent prâna en relation avec le cœur de l’être qui se manifeste dans le souffle.
    Dans la tradition du yoga, la première condition pour qu’un individu soit en bonne santé c’est qu’il soit en phase avec son être intérieur. Seulement dans ce cas il sera habité par prâna. La deuxième, c’est que prâna ait suffisamment d’espace dans le corps pour bien circuler. Si ces deux conditions sont remplies, les fonctions physiologiques seront « vitales », animées de l’intérieur par le souffle de vie. Quand les toxines accumulées au niveau mental (pensées négatives, préoccupations, activité débordante de l’esprit…) ou physique (excès de nourriture ou nourriture non adaptée à nos besoins…) envahissent l’espace réservé à prâna, la santé se dégrade et la maladie survient.
    Le premier but de la pratique c’est de ramener prâna à l’intérieur de l’enveloppe corporelle en éliminant régulièrement les toxines qui s’y accumulent. Le deuxième, c’est de favoriser la circulation et la répartition harmonieuse de l’énergie entre les principales fonctions vitales du corps.
    Patañjali les regroupe autour de trois centres énergétiques qu’il situe à des endroits précis du tronc, en relation avec la colonne vertébrale :
  1. Nâbhicakra, le centre du nombril, en relation avec la colonne lombaire et la fonction digestive.
  2. Kûrmanâdi, la cage thoracique, qui protège hrdaye, le cœur, en relation avec la colonne dorsale et la fonction cardio-respiratoire.
  3. Kanthakûpe, la cavité de la gorge, en relation avec la colonne cervicale, l’absorption de la nourriture et la communication.  
    Ces centres énergétiques étant touchés par les affects, ils constituent dans la pratique des zones de prise de conscience de l’interaction entre le physique et le mental.
    Chaque centre va être examiné ci-dessous dans ses différents aspects, physique, psychologique et symbolique et pour chacun nous ferons référence à des textes traditionnels.


Nâbhicakra, la « roue du nombril »

    Le mot sanscrit nabhicakra signifie la « roue du nombril », de nabhi, « nombril, cordon ombilical » et cakra, « roue, cercle, moyeu ».
    
Le Yogayâjñavalkyam – Le Yoga selon Yâjñavalkya (viiie s.) – le mentionne au chapitre IV :
IV-11
« C’est par la méditation propre au yoga que l’on conquiert le feu intérieur,
qui habite le corps subtil et qui demeure,
étincelant, au centre du corps. »  
IV-18
« On affirme que le nombril est juste au milieu du ventre.
Là se trouve l’origine des Roues. »
IV-19
« A partir de là se meut l’âme individuelle,
mobilisée en effet par le bien et par le mal.
IV-20
« Sous ce cercle qui est la substructure
de l’âme individuelle, coule l’énergie. »


    Le Yoga-sûtra de Patañjali (IIe s.) en dit à l’aphorisme 29 du livre III :
« Par le samyama (l’enquête méditative) sur la roue du nombril, la connaissance de la disposition du corps. »
    Nâbhicakra est le lieu du cordon ombilical, le centre nourricier qui relie l’enfant à la mère et le foyer primaire qui distribue la chaleur dans le corps.
    C’est le centre de gravité : se situer dans la zone du nombril permet de trouver une stabilité corporelle en prenant appui dans la partie lourde de la structure osseuse. Selon Yâjñavalkya, les autres roues prennent leur origine de celle-ci. Placée au milieu du bassin, elle constitue à la fois la base sur laquelle les autres centres énergétiques s’alignent verticalement et le moyeu autour duquel les différentes parties du corps s’organisent, comme les rayons d’une roue.
    C’est le lieu de la digestion et de l’assimilation des aliments : pour Yâjñavalkya, le siège du  feu qui brûle les toxines et répartit le reste dans les différentes parties du corps. Symboliquement, c’est le lieu du feu intérieur, qui permet à chaque individu d’agir dans le monde à partir de sa personnalité unique et, s’il est stable intérieurement, de s’affirmer dans le respect de l’autre.
    Source de lumière, l’élément feu est en relation avec la vue et la capacité de discriminer (viveka). Nâbhicakra étant le siège symbolique des pulsions viscérales, comme la peur, le désir ou le rejet (klesha, source de confusion, de souffrance), le samyama sur ce centre permettra de distinguer entre leur potentialité destructrice et l’énergie protectrice et constructive de l’instinct, entre ce qui de l’héritage maternel nourrit notre évolution et doit être gardé et ce qui l’entrave et doit être abandonné.

    Dans la pratique on commencera par vérifier si cette zone est capable de se détendre et de se contracter librement avec le mouvement du diaphragme. Par la suite on utilisera la respiration pour apaiser ou stimuler la flamme selon les besoins. Le feu sera régulé et les fonctions du centre du nombril seront stabilisées par la contraction souple et ferme des transverses à l’expiration, maintenue pendant la rétention poumons vides, uddyana bandha (aspiration du diaphragme vers la gorge sur la rétention poumons vides), les postures de torsion, de flexion des jambes sur le tronc justement dosées en alternance avec les postures  qui ouvrent l’espace diaphragmatique.




Kûrmanâdi, le « canal de la tortue » et hrdaye, le « cœur »

Kûrmanâdi  signifie en sanscrit le « canal de la tortue », de kûrma, « la tortue » et nâdi, « la rivière, le canal subtil ».

Yoga-sûtra, III-31 :
« Par le samyama (l’enquête méditative) sur le canal de la tortue [on obtient] la stabilité. »
    Vyasa, commentateur du Yoga-sûtra, explique dans le Yoga-bhâşya (trad. de M. Angot, Belles Lettres) :
« Au dessous du puits [de la gorge], dans la poitrine, il y a un tube en forme de tortue. Le samyama pratiqué sur ce [tube] fait gagner une stabilité comparable à celle du serpent ou du varan. »

    Hrdaye désigne « le cœur, la poitrine, la partie essentielle et secrète de quelque chose ».
Yoga-sûtra, III-34 :
« Par le samyama sur le cœur, [on obtient] la connaissance complète du psychisme. »
    Le lieu physique de kûrmanâdi est la cage thoracique composée du sternum et des côtes qui s’attachent postérieurement sur les vertèbres dorsales. Par sa forme, elle rappelle la carapace d’une tortue. Son socle est le diaphragme et son sommet la cavité de la gorge (kanthakûpe). Elle protège les poumons et le cœur.
    Le travail postural et respiratoire sur la cage thoracique va toucher la zone dorsale, la moins mobile de la colonne qui a tendance à se courber avec l’âge.
    Siège de la fonction cardiaque et respiratoire, cette zone est touchée par nos états d’âme. La respiration et le rythme cardiaque seront saccadés, rapides, suspendus, le centre de la poitrine oppressé quand nous sommes perturbés, ou à l’inverse la respiration sera aisée et tranquille, les battements du cœur réguliers, l’espace du centre de la poitrine ouvert quand nous sommes calmes.
    Kûrmanâdi, contenant le cœur, hrdaye, est le siège des sentiments : la joie, l’enthousiasme favorisent l’expansion de la cage, la tristesse et l’ennui son rétrécissement.
Symboliquement la tortue représente la lenteur, la stabilité, le sang-froid et la longévité. Certains textes en font le symbole du retrait sensoriel :

Bhagavad gîtâ, II-58 (IIe-Ier s. avant notre ère) :
« Lorsque, telle la tortue rentrant complètement ses membres, on retire ses sens des objets sensibles, on est parfaitement établi dans la sagesse. »
Hrdaye est le cœur, à la fois l’organe physique et le cœur de l’être. Pour les Upanishad c’est le siège du Purusha, le Soi Immortel.

Katha Upanishad (IIe-Ier s. avant notre ère) :
II-1.13
« La personne de la taille d’un pouce réside dans le centre du corps, comme une flamme sans fumée. Il est le seigneur du passé et du futur. Il est le même aujourd’hui et demain. »
II-3.17
« La personne de la taille d’un pouce, le Soi intérieur, réside toujours dans le cœur de l’homme… Celui-là on devrait le connaître comme le pur et l’immortel. »
    Pour ces textes, dans hrdaye, protégé par le dôme de kûrmanâdi, se rencontrent Purusha, appelé aussi Cit, l’immortel, principe de conscience non changeant et citta, le psychisme changeant. Quand nous sommes aveuglément emportés par nos perturbations, nous oublions que nous avons la possibilité de les voir ; le souffle/prâna, manifestation du Purusha, en stabilisant kûrmanâdi et en créant l’espace nécessaire au recul, permet de regarder nos états d’âme comme des moments passagers de notre vie psychique.
    L’enquête méditative sur le centre du cœur nous permet de connaître et de vivre pleinement nos émotions, nos sentiments et de nous stabiliser intérieurement pour affronter les difficultés de la vie avec confiance, courage et détermination. Capables de regarder en nous-même, nous pourrons entrer en empathie avec l’autre sans identifications et sans projections.

    Dans la pratique, il s’agira de donner de la mobilité à la cage thoracique, en libérant progressivement le mouvement du diaphragme par des mouvements amples des bras et des postures d’inclinaison latérale qui assouplissent les muscles qui relient les côtes aux vertèbres.  On pourra par la suite renforcer et stabiliser cette zone par des postures d’extension, des prânâyâma avec l’accent sur l’inspiration et la rétention poumons pleins. L’image de la tortue nous rappelle qu’il faudra procéder lentement avec les cages/carapaces figées par l’angoisse et la peur des émotions, en utilisant parfois des détours et des astuces pour renouer le contact entre la personne et son souffle, entre l’être et ses sentiments.



Kanthakûpe,  la « cavité de la gorge »

Kanthakupe désigne en sanscrit la « cavité de la gorge » – de kantha, « la gorge » et kûpe, « cavité, creux, coupe »

Yoga-sûtra, III-30 :
« Par le samyama sur la cavité de la gorge, [on obtient] la cessation de la faim et de la soif. »
Vyasa commente :
« Au-dessous de la langue, il y a un fil ; au-dessous de lui, la gorge ; au-dessous d’elle, un puits. En pratiquant le samyama sur ce [puits], la faim et la soif ne tourmentent plus [le yogin]. »

    Le lieu physique de kanthakûpe englobe la gorge, avec les cordes vocales et le larynx, le cou, la nuque avec l’atlas, l’axis et la ceinture scapulaire. C’est  le lieu d’entrée de la nourriture et de sortie de la parole, le centre des fonctions d’absorption et de communication et le siège de la thyroïde. Cette glande – du grec thyroeidês – qui a la forme d’une porte se trouve à la base de la langue, régule le métabolisme et la croissance.
Le nom vishuddhi, utilisé pour ce centre énergétique dans la tradition de la Hatha-Yoga Pradîpikâ (texte tantrique du xve s.), nous rappelle qu’il doit être « parfaitement purifié ». 
Symboliquement, étant situé dans le tronc au point où il se relie à la tête, il est à la charnière entre l’humain (le cœur) et le divin (le crâne, qui est proche du ciel). Lieu de passage d’amrita, le liquide qui rend l’homme immortel, donc semblable aux dieux, il doit être constamment purifié à la fois pour prolonger notre vie et pour nous élever spirituellement.
    L’enquête méditative sur kanthakûpe prendra appui sur l’observation du ressenti de cette zone pour établir des liens entre les fonctions qui s’y déroulent et notre état physio-psychologique. Elle permettra de discriminer progressivement entre ce qui doit être absorbé ou rejeté, ce qui nourrit le corps ou l’empoisonne, entre la faim physiologique et la faim mentale, entre la parole juste qui touche et la parole intempestive qui blesse. Dans le langage biblique, « l’homme à la nuque raide est celui qui ne se laisse pas traverser par le divin » (cité par A. de Souzenelle dans Le symbolisme du corps humain, Albin Michel). Se libérer des tourments de la faim et de la soif représente symboliquement le travail que nous avons à faire pour nous connecter au spirituel et le laisser descendre dans le corps.

    Dans la pratique, il s’agira de détendre cette zone en créant de l’espace entre l’occiput, l’atlas et l’axis.  On utilisera l’expiration pour élever le sommet du crâne vers le ciel tout en relâchant la mâchoire et les épaules et en posant les pieds. L’inspiration affirmera doucement le jalandhara bandha (menton vers la fourchette sternale) avec une flexion de la nuque préalablement détendue et étirée.
    Le chant étant reconnu dans toutes les traditions spirituelles comme un moyen d’élévation, on utilisera l’émission de voyelles, de syllabes ou de mantras appropriés pour détendre et libérer la gorge et la nuque. La respiration en ujjayi (freinage du fond de la gorge), en shitali (inspiration par le canal de la langue roulée), les krama (paliers respiratoires) sur l’inspiration, les postures d’étirement et d’extension de la nuque permettront de renforcer cette zone et de la mettre en relation avec hrdaye et nâbhicakra pour favoriser la circulation de l’énergie entre ces différents centres.
    Mûrdha-jyotis (mûrdha, « du crâne » ; jyotis, « la lumière »), le point énergétique du sommet du crâne mentionné à l’aphorisme III-32 du Yoga-sûtra, dont il n’est pas question dans cet article, sera présent dans tout le travail ici exposé, dans la mesure où l’on portera l’attention sur ce point au début de chaque inspiration et en fin de chaque expiration. Ce mouvement respiratoire de descente et de remontée de prâna le long de l’axe vertébral qui relie le ciel et la terre rappelle qu’un alignement vivant des centres énergétiques préalablement libérés symbolise la capacité de l’être de s’élever spirituellement en vivant pleinement ses désirs, ses émotions et ses sentiments d’humain.

Ce texte a été écrit en 2017 pour l’IFY de Poitou-Charentes, qui nous a aimablement autorisé à le reproduire.

Trente ans de yoga avec l’IFY-IDF

Auteur: 
POIRIER Anne
L’Institut français de Yoga d’Ile-de-France a fêté en février ses 30 années d’existence, un bel âge pour une association qui regroupe aujourd’hui plus de 900 adhérents.

Nous nous sommes retrouvés dans la chaleureuse salle de la Fondation Biermans-Lapôtre à la Cité universitaire autour du thème « du plus petit jusqu’au plus grand », faisant référence à l’aphorisme I-40 du Yoga-sûtra.
L’après-midi a commencé avec une pratique collective élaborée et guidée par Laurence Maman et Anne Poirier, toutes deux formatrices de l’IFY-IDF (voir la pratique jointe). Après cette entrée en matière, trois groupes se sont formés pour explorer au sein d’ateliers le thème de notre journée. Vous trouverez le compte-rendu de deux de ces ateliers : l’un animé par Pascale Jaillard et Laurence Maman – « Du plus petit au plus grand circule l’énergie du désir » –, l’autre par Lina Franco et Philippe Le Masson – « De la maîtrise de nos limites à l’exploration de nos possibles ». Dans le troisième atelier, Anne Poirier, Isabelle Du Moutier et Laurent Nadolski ont proposé une pratique et du chant.

Bonne lecture… et bonne pratique.























Initiation à l’ayurveda

Auteur: 
BOURGEA Chantal

Est-ce le lien distendu avec la nature et nos inquiétudes sur l’avenir des ressources de notre planète qui remettent au goût du jour un certain nombre de disciplines telles que l’ayurveda, la médecine traditionnelle indienne, fondée sur l’observation de la nature ? En tout cas, cette « science de la vie » puisque c’est cela que signifie « ayurveda », dont les plus anciens traités remontent à 1000  avant J.-C. (Charaka Samhita), a beaucoup à nous apprendre sans pour cela nous amener à rejeter la médecine occidentale.
L’ayurveda, qui offre une large gamme de soins, de massages et également de nombreuses possibilités de rééquilibrage grâce à des ajustements alimentaires et de rythmes de vie, est un complément au yoga en termes de connaissance de soi, apaisement du mental et des émotions. Et, comme le yoga, l’ayurveda est à la mode ! Et souffre de cet engouement car cette pratique thérapeutique est parfois déformée, trop schématisée, présentée comme « une poudre de perlimpinpin » aux effets  magiques. J’aimerais – quelle ambition !– rectifier un peu cette image au travers de cette courte présentation.


L’être humain fait partie de la nature

Les changements au fil du temps, les constantes, les conséquences des phénomènes, une inlassable observation de l’être humain ont permis de formaliser la médecine ayurvédique (la plus ancienne, disent les Indiens… mais qu’en disent les autres peuples ?). L’être humain fait partie de la nature, même si notre ego nous incite à croire que nous sommes différents…
Pour définir les forces agissantes de la Vie, communiquer et se comprendre sur les fondamentaux, les grandes caractéristiques (ou qualités) ont été regroupées et symbolisées en cinq éléments : Ether (souvent nommée Espace), Air, Feu, Eau, Terre, généralement cités dans cet ordre du moins au plus matérialisé. Chaque élément a des qualités propres qui permettent de le repérer dans toutes les manifestations de la vie : plantes, animaux, saisons,  aliments, couleurs, et traits majeurs/mineurs chez chacun d’entre nous tant sur les plans physique que physiologique, mental, émotionnel.

Chaque élément présente des qualités ou caractéristiques :
  •  L’éther est d’une très grande subtilité invisible, il contient tout ;
  •  L’air est gazeux, clair, léger et se disperse ;
  •  Le feu transforme, il est chaud, lumineux, il a un mouvement ascendant ;
  •  L’eau se répand, est froide, liquide, elle prend la forme de son contenant ;
  •  La terre est solide, ferme, stable, elle porte tout.

Les différentes constitutions

Ces cinq éléments sont regroupés deux par deux pour former les trois constitutions ayurvédiques appelés doshas :
Ether et Air font le dosha VATA : mobile, léger, froid, sec, subtil, rugueux, erratique, dispersant, astringent.
Feu et Eau font le le dosha PITTA : chaud, vif, léger et mobile (un peu moins que Vata), huileux, piquant, brillant, aigre.
Eau et Terre font le dosha KAPHA (ou KAPA) : stable, dense, lent, frais, robuste, tranquille, doux, sucré.
Puisque l’ayurveda est fondé sur la nature, les rythmes de la vie sont importants par leurs  influences sur le vivant. Les saisons froides, venteuses, avec peu de lumière sont à dominante Vata (notamment d’octobre à décembre). Le vent rafraîchit, sèche, change de direction, un climat très venteux favorise Vata.

Pitta domine quand il y a beaucoup de lumière et de chaleur (notamment de juin à août). Pour une constitution avec une majorité de Pitta, cette énergie augmentera encore l’été au risque d’être en excès et de devenir dérangeante.
Les temps frais, humides, lourds, sont Kapha (notamment de janvier à mars). Ils peuvent « engourdir » certains.
L’énergie d’un dosha décline en même temps qu’augmente le suivant : en septembre il peut faire encore chaud : pitta est encore présent, mais les jours diminuent nettement et les nuits fraîchissent, alors Vata prend le relais.

Le changement climatique brouille parfois ces repères, mais le changement de luminosité et les températures globales montrent des tendances (il ne fait pas – encore ? – en moyenne aussi chaud en décembre qu’en juillet) et l’expression « il n’y a plus de saison » ne date pas d’hier. C’est toujours cette tendance générale qui permet de se repérer.

Au rythme des doshas

La journée est découpée selon les mêmes règles : un dosha augmente, devient majoritaire puis décline pendant que le suivant augmente… Il y a deux cycles complets par 24 heures :
  • de 6h à 10h et de 18h à 22h : Kapha ;
  • de 10h à 14h et  de 22h à 2h : Pitta ;
  • de 14h à 18h et de 2h à 6h : Vata ;
Il y a une infinie combinaison de qualités parce que les proportions de chacun des cinq éléments varient ainsi chacun est différent ; cependant nous pouvons déterminer une dominante qui peut être un seul dosha ou deux, les trois doshas naturellement en équilibre est une grande chance mais plus rare ! Ces  éléments sont tous présents en nous car chacun gère des fonctions essentielles à la vie.

L’Ayurveda, alliée du yoga

En tant que médecine, tous les domaines sont étudiés, aussi bien l’ORL que la psychiatrie ou la gynécologie-obstétrique. Les soins sont le fait de médecins formés pendant de nombreuses années. En parallèle à cette science, nous pouvons tirer profit de l’ayurveda pour notre équilibre et notre bien-être, notre pratique de yoga… et également grâce à la connaissance de soi, anticiper, prévenir, contrebalancer. L’alimentation et les activités quotidiennes sont deux moyens accessibles à tous.
En fonction de la période de vie : âge, saison, climat, événements de la vie, nous évoluons tout en gardant notre constitution. Ainsi une personne à dominante Vata verra cette énergie augmenter avec le froid, les journées sombres, et en avançant en âge. L’enfance est la période Kapha, l’âge adulte avec ses responsabilités est la période la plus Pitta, puis Vata augmente.
Quand on est dans une période de vie qui correspond à son dosha dominant, cela peut faire beaucoup ! « Un Pitta » d’une quarantaine d’années avec des responsabilités en pleine canicule, ça fait beaucoup de feu !
La règle d’or : le même augmente le même, le contraire le diminue. Si Kapha (eau + terre vous voyez ce que ça fait) est très présent mieux vaut éviter ce qui est lourd dans l’alimentation sinon Kapha augmentera encore et créera des difficultés.
Les mêmes événements produisent des effets similaires, mais il faut tenir compte aussi des particularités de chacun.

A suivre…

La tyrannie de l’idéal

Auteur: 
LE MASSON Philippe

Nos actions du quotidien sont souvent guidées par un désir d’excellence. On veut mieux faire et on est rarement satisfait ou simplement joyeux du résultat de nos actions. On m’a souvent dit « fais de ton mieux » mais j’entendais « fais mieux ! ». C’est une injonction qui a durant longtemps orienté mes actions. Il me fallait toujours faire mieux, plus, plus grand, plus rentable, plus beau… Mais le yoga ne nous enseigne pas cela, il nous dit d’agir de façon réfléchie, sans s’occuper du résultat.

La tyrannie de l’idéal fait partie de notre quotidien. Nous cherchons à être un compagnon ou une compagne idéale, un employé ou un patron idéal, un professeur de yoga idéal, un amant idéal, un pratiquant de yoga idéal… Faites la liste, vous verrez qu’elle est longue. Ces différents idéaux nous mettent sous pression et en tension. Et, au-delà du fait que c’est bien évidemment frustrant, cela peut être inhibiteur. A quoi bon agir puisque de toute façon ce sera bien en dessous du résultat escompté ?

Idéaliser sa vie, c’est ne pas la vivre

Alors, foutons-nous la paix, oublions notre recherche de perfection et acceptons nos imperfections, nos défauts, nos limites, nos coups de fatigue et nos coups de gueule, nos peurs et nos remords… Car, en rêvant de perfection, en la fantasmant et en cherchant à mettre la perfection au cœur de nos vies, nous passons à côté de ce chemin de connaissance de soi que nous propose le yoga. S’autoriser à ne pas être à la hauteur, à ne pas réussir à coup sûr, à être moyen, permet de dédramatiser l’existence. Idéaliser sa vie, c’est ne pas la vivre, c’est vouloir autre chose que ce qui est. Cela n’empêche pas qu’il faille se questionner. Que se passe-t-il dans ma vie ? Y a-t-il quelque chose qui ne me satisfait pas ; si c’est le cas, que puis-je faire pour le changer ? A rêver à mieux, on passe peut-être à côté de quelque chose de très bien.

Accepter ce qui est

Il en va de même pour la pratique. Que faire de la posture idéale ? De la longueur de souffle idéale ? Comment pratiquer en s’en débarrassant ? Je crois que cela passe par l’acceptation de ce qui est. De notre corporalité limitée, de notre souplesse limitée, de notre force limitée et de la limitation créée par nos blessures. C’est cette acceptation proposée par le yoga tant au travers du concept même de la posture (sthira-sukham-asanam) que du kriya-yoga, qui d’une part nous propose un principe de réalité et d’autre part de simplement accepter ce qui est. Je dis simplement, mais ce n’est bien sûr pas si simple sinon ce ne serait pas dans le Yoga-sûtra !
Enfin, ce principe de réalité, de lucidité, c’est viveka : le discernement. Arrêtons d’idéaliser nos actes, acceptons la « moyenneté » de nos agissements afin d’aller vers plus de discernement. Nous sommes nos premiers leurres.
La pratique du yoga doit nous permettre de nous confronter à notre réalité quelle qu’elle soit. De ce principe de réalité naît viveka. Certes, voir que nous sommes simplement moyens peut ne pas être agréable mais quel cadeau magnifique que celui de, enfin, se foutre la paix !

Éloge du Yoga-sūtra

Auteur: 
MARMECHE François

Pourquoi me semble-t-il désormais nécessaire de commencer toute séance de yoga, en cours collectif, par l’étude de l’un des sūtra de Patañjali ? En quoi, de plus en plus, me paraît-il indispensable d’éclairer ce que nous faisons sur un tapis par dix minutes de causerie sur un texte vieux de plus de 2000 ans ?


Tenter de répondre à ces deux questions conduit très vite à en poser une troisième : qu’est-ce que le yoga a de fondamentalement différent par rapport à la gymnastique douce, au stretching, à la méthode Pilates et à toutes ces techniques corporelles de bien-être qui fleurissent autour de nous et aimantent nos contemporains vers le culte du corps ? A priori, les gens qui viennent à nos cours de yoga ne viennent pas pour étudier des textes : leurs motivations sont très diverses, mais toutes très concrètes au départ : se maintenir en forme, acquérir plus de souplesse (rarement plus de force...), mieux résister aux maladies voire à la dépression, trouver un instant de respiration dans une vie trop agitée et stressante, parfois même simplement retrouver quelques copains ou copines pour passer un moment ensemble, ou échapper à l’ennui au moment désarmant du début de la retraite, qui brutalement étire le temps. Tout cela grâce à une séance de postures qui dure à peu près une heure, et dont la rumeur publique (livres, pubs, vidéos, mais aussi amis bien intentionnés) a dit qu’elle allait, répétée semaine après semaine, permettre de résister à la raideur, à l’usure d’un corps malmené par des heures de boulot en position assise ou sur des machines qui le déforment. Magique, la séance hebdomadaire de postures ?






Patañjali se soucie bien peu des postures

Et quand on ouvre le Yoga-sūtra de Patañjali, qu’on le parcourt, on a l’impression que l’auteur se soucie bien peu de ces postures : le terme qui désigne la posture – âsana – n’apparaît que deux fois (II-29, 46), celui de corps – kāya – six fois  (II-43 ; III-21, 29, 42, 45, 46) ; sur 195 aphorismes, ça fait bien peu ! Le travail postural ne constitue que l’un des huit membres du yoga proposé par Patañjali, dans le chapitre II, et la définition de la posture, fondamentale, n’a rien de technique. Dans le chapitre III, l’auteur nous met en garde contre la fascination que les effets merveilleux du yoga pourraient entraîner, notamment sur le plan physique : ces « pouvoirs » – siddhi – constituent autant d’obstacles sur le chemin du yoga. Visiblement, le culte du corps n’est pas au centre du yoga ainsi proposé ! Et même si cette petite enquête lexicale et statistique doit être élargie à d’autres termes qui, plus ou moins directement, font allusion au corps (en en citant des parties – gorge, nombril ou cœur –, en évoquant les sens, la force physique, la beauté), on parviendra à peu près à un total  d’une trentaine de sūtra sur 195 : 15% seulement !
 
Alors, y a-t-il maldonne ? Je ne le pense pas. Je crois que le Yoga-sūtra est enseigné – et doit l’être – pour que le pratiquant des postures, dès le début de sa pratique, ne se leurre pas sur ce qu’est le yoga : non pas une technique, mais une manière. Non pas le désir d’obtenir un résultat, mais la volonté de s’engager sur un chemin. Non pas adoration égocentrique du corps, mais révolution dans la conception que nous nous faisons couramment de notre corps, et, au-delà, de ce qui constitue notre singularité d’être humain. Je m’explique.


Suis-je là pour obéir ?

Il est frappant de voir que, dès le début du premier chapitre (I-2, 3), Patañjali nous parle de l’esprit, de la « maîtrise » de ses mouvements désordonnés et de l’installation progressive, en nous-même, d’un observateur. Abordons un exemple concret. Sur l’injonction de notre professeur, nous prenons une posture que tout le monde connaît : bhujangāsana, le cobra ; et au lieu de nous demander de la tenir pendant 5 ou 6 respirations, il ne dit rien et laisse tout le groupe sans consigne, sinon de détendre tout ce qui peut l’être et de bien respirer. Certes, assez vite, le corps nous  dit (mais quel est ce « nous » ?) qu’il en a assez et commence à se tendre, voire à trembler. Mais le plus intéressant, et de loin, est ce qui se passe dans notre esprit : comparaison avec les autres (« qui va descendre le premier à plat ventre ? », j’ouvre un œil pour voir : pour voir quoi ?), ressentiment vis-à-vis du professeur (« il exagère... » : mais « qui » exagère ? a-t-il donné un ordre ? et suis-je là pour obéir ?), doute (« cette posture n’est vraiment pas faite pour moi ! » ou bien « je ne suis pas fait pour cette posture » : mais quel est ce moi, ce je, et est-ce bien exact ? ), etc. Et puis, lorsque le professeur dit enfin (mais combien de temps cela a-t-il duré ? peut-être très peu, en fait ! qu’est-ce que ma conception du temps ?), avec légèreté, que ceux qui ressentent quelque douleur dans le bas du dos ou dans les bras peuvent faire quelques mouvements de bras ou replier les genoux dans un apānāsana – certains appellent cela le « fœtus » – doucement dynamique, quel soulagement ! Qui le ressent ? pourquoi ? et était-il nécessaire de « tenir » si longtemps ? Mon premier professeur aimait bien faire, de temps à autre, ce genre de plaisanterie...
 

Le corps, lieu privilégié du changement

Mais, allez-vous me dire, le yoga ainsi conçu est un supplice : faut-il souffrir pour se connaître et installer en soi un questionneur, un observateur ? D’abord, tout questionneur n’est pas forcément un observateur : les questions ne sont parfois que réaction épidermique, et l’observation naît de la répétition d’une expérience au cours de laquelle on peut toucher du doigt ce que sont réellement pour soi abhyāsa et vairāgya, persévérance dans la pratique et détachement, pour faire court (I-12 et suivants). Ensuite, il est intéressant de voir que nos réactions, nos questions sont comparables, si ce n’est semblables, lorsque le même type d’expérience est tenté avec la posture de śavāsana (que certains appellent « relax », mais qui veut bien dire « posture du cadavre » – tiens, pourquoi cherche-t-on à éviter ce nom ?), sauf si on s’y endort (mais ce sommeil aussi, et le réveil qui suit, sont pleins d’enseignements) ! Quand on pratique les postures, c’est à travers le corps que se révèle notre esprit. La posture physique est le cadre d’une expérience de conscience qui déborde largement le corps, et qui pourrait être balisée par le premier sûtra du second chapitre, définissant lui aussi le yoga de l’action comme exercice échauffant, étude de soi, et abandon de soi lorsqu’on semble avoir atteint ce qui constitue nos limites.
 
Corps ! Esprit ! Sommes-nous là face à une opposition, idée bien classique de notre tradition occidentale, et faudrait-il, pour pratiquer vraiment le yoga, installer le corps dans une position subalterne ? ou, pire, le mépriser ? D’après Patañjali, sûrement pas, et il ne s’agit pas de passer d’un extrême (survalorisation du corps dans le bien-être que procureraient les disciplines répertoriées dans le New-Age) à l’autre (subordination et mépris du corps par l’ascète). Le corps est sans doute le lieu privilégié où nous pouvons constater le phénomène du changement (pariṇāma : une dizaine d’occurrences dans le Yoga-sūtra) ; oui, lorsque nous commençons à pratiquer le yoga, c’est bien souvent pour améliorer, ou au moins entretenir ce corps que nous sentons vieillir dans sa fragilité, voire le préserver du vieillissement. Mais jour après jour, année après année, dans la pratique de nos postures, nous constatons bien que nous ne prenons pas de la même façon les postures, et parfois, si la maladie s’y met, que nous n’en prenons plus certaines : l’aventure du yoga continue, avec d’autres manières de procéder. Et bien souvent, la conscience de ce changement nous rend triste et nous angoisse un peu : pourtant, Patañjali nous a prévenu (II-15) : pour qui a du discernement, tout est douleur parce que tout change. Mais, prenons garde, il ne dit pas « tout dégénère », et le constat du changement universel qui gouverne notre monde, s’il semble douloureux, est aussi promesse. Promesse d’une aventure qui toujours se poursuit, sans installation possible, cristallisation et sclérose. Et ce terme, viveka, le discernement, rythme le Yoga-sūtra jusqu’à la fin du dernier chapitre (IV-29), prenant un sens de plus en plus positif. Dès la première posture, être en yoga c’est apprendre à voir, être dans une attitude de curiosité, et, de mieux en mieux, exercer son discernement, jusqu’à la fin de ses jours.
 

De la propreté à la pureté

Corps ! Esprit ! Y a-t-il opposition, sur ce long chemin du yoga ? Non, je ne crois pas : complémentarité plutôt. Plusieurs sūtra insistent sur un parcours d’approfondissement, qui part toujours du « grossier » (sthūla) pour aller vers davantage de subtilité (sūkṣma), dans une sorte de conscientisation de la matière corporelle, de mieux en mieux habitée. Certains parlent de postures abouties, en yoga, comme si l’on devait progresser vers une sorte de Forme idéale après les maladresses du débutant. Nulle part il n’est question de cela dans le Yoga-sūtra. Les sūtra me semblent tous pointer vers une posture habitée, et cette habitation se réalise dans nos maladresses même, dans nos tâtonnements, dans nos tentatives inabouties. Pour illustrer cela, lisons les sūtra qui nous parlent de quelque chose de très concret, en apparence : śauca, la propreté (II-32) ; bon, rien à en dire, apparemment, c’est une évidence pour soi et pour les autres, de se tenir propre ! Mais, dès le sūtra II-40, on s’aperçoit qu’on faisait fausse route (cf. le Commentaire de Bhoja) : la propreté est exercice dans le concret d’une méditation sur le corps, son encrassement constant qui fait partie de sa nature, et qu’il faut sans cesse évacuer ; nous n’avons plus en vue sa beauté, ni sa capacité de séduction, mais seulement l’observation de ce qu’il est réellement, sans les préjugés qui ont habituellement cours ; voici que le corps est un simple organisme qu’il faut entretenir correctement afin qu’il continue à fonctionner, afin que la vie continue en lui ; et le considérer ainsi nous amène forcément à modifier notre rapport aux autres corps, au monde ; car dès le sūtra suivant (II-41) , voici que de ce terme de « propreté » – śauca – on passe à celui de « limpidité », de « pureté » d’un esprit empli de bien-être car il peut mieux se concentrer, mieux orienter les sens  (indriya), ouvrir ou fermer à volonté les portes de la perception, et mieux sentir, expérience après expérience, que nous ne sommes pas ce que nous croyons être, enfermés dans nos habitudes, nos émotions et nos réflexes.
 
Le Yoga-sūtra balise un chemin qui, au moyen des postures, à travers le corps, et par le corps, est celui de la conscience, du discernement, de l’approfondissement de notre liberté.