Trente ans de yoga avec l’IFY-IDF

Auteur: 
POIRIER Anne
L’Institut français de Yoga d’Ile-de-France a fêté en février ses 30 années d’existence, un bel âge pour une association qui regroupe aujourd’hui plus de 900 adhérents.

Nous nous sommes retrouvés dans la chaleureuse salle de la Fondation Biermans-Lapôtre à la Cité universitaire autour du thème « du plus petit jusqu’au plus grand », faisant référence à l’aphorisme I-40 du Yoga-sûtra.
L’après-midi a commencé avec une pratique collective élaborée et guidée par Laurence Maman et Anne Poirier, toutes deux formatrices de l’IFY-IDF (voir la pratique jointe). Après cette entrée en matière, trois groupes se sont formés pour explorer au sein d’ateliers le thème de notre journée. Vous trouverez le compte-rendu de deux de ces ateliers : l’un animé par Pascale Jaillard et Laurence Maman – « Du plus petit au plus grand circule l’énergie du désir » –, l’autre par Lina Franco et Philippe Le Masson – « De la maîtrise de nos limites à l’exploration de nos possibles ». Dans le troisième atelier, Anne Poirier, Isabelle Du Moutier et Laurent Nadolski ont proposé une pratique et du chant.

Bonne lecture… et bonne pratique.























Initiation à l’ayurveda

Auteur: 
BOURGEA Chantal

Est-ce le lien distendu avec la nature et nos inquiétudes sur l’avenir des ressources de notre planète qui remettent au goût du jour un certain nombre de disciplines telles que l’ayurveda, la médecine traditionnelle indienne, fondée sur l’observation de la nature ? En tout cas, cette « science de la vie » puisque c’est cela que signifie « ayurveda », dont les plus anciens traités remontent à 1000  avant J.-C. (Charaka Samhita), a beaucoup à nous apprendre sans pour cela nous amener à rejeter la médecine occidentale.
L’ayurveda, qui offre une large gamme de soins, de massages et également de nombreuses possibilités de rééquilibrage grâce à des ajustements alimentaires et de rythmes de vie, est un complément au yoga en termes de connaissance de soi, apaisement du mental et des émotions. Et, comme le yoga, l’ayurveda est à la mode ! Et souffre de cet engouement car cette pratique thérapeutique est parfois déformée, trop schématisée, présentée comme « une poudre de perlimpinpin » aux effets  magiques. J’aimerais – quelle ambition !– rectifier un peu cette image au travers de cette courte présentation.


L’être humain fait partie de la nature

Les changements au fil du temps, les constantes, les conséquences des phénomènes, une inlassable observation de l’être humain ont permis de formaliser la médecine ayurvédique (la plus ancienne, disent les Indiens… mais qu’en disent les autres peuples ?). L’être humain fait partie de la nature, même si notre ego nous incite à croire que nous sommes différents…
Pour définir les forces agissantes de la Vie, communiquer et se comprendre sur les fondamentaux, les grandes caractéristiques (ou qualités) ont été regroupées et symbolisées en cinq éléments : Ether (souvent nommée Espace), Air, Feu, Eau, Terre, généralement cités dans cet ordre du moins au plus matérialisé. Chaque élément a des qualités propres qui permettent de le repérer dans toutes les manifestations de la vie : plantes, animaux, saisons,  aliments, couleurs, et traits majeurs/mineurs chez chacun d’entre nous tant sur les plans physique que physiologique, mental, émotionnel.

Chaque élément présente des qualités ou caractéristiques :
  •  L’éther est d’une très grande subtilité invisible, il contient tout ;
  •  L’air est gazeux, clair, léger et se disperse ;
  •  Le feu transforme, il est chaud, lumineux, il a un mouvement ascendant ;
  •  L’eau se répand, est froide, liquide, elle prend la forme de son contenant ;
  •  La terre est solide, ferme, stable, elle porte tout.

Les différentes constitutions

Ces cinq éléments sont regroupés deux par deux pour former les trois constitutions ayurvédiques appelés doshas :
Ether et Air font le dosha VATA : mobile, léger, froid, sec, subtil, rugueux, erratique, dispersant, astringent.
Feu et Eau font le le dosha PITTA : chaud, vif, léger et mobile (un peu moins que Vata), huileux, piquant, brillant, aigre.
Eau et Terre font le dosha KAPHA (ou KAPA) : stable, dense, lent, frais, robuste, tranquille, doux, sucré.
Puisque l’ayurveda est fondé sur la nature, les rythmes de la vie sont importants par leurs  influences sur le vivant. Les saisons froides, venteuses, avec peu de lumière sont à dominante Vata (notamment d’octobre à décembre). Le vent rafraîchit, sèche, change de direction, un climat très venteux favorise Vata.

Pitta domine quand il y a beaucoup de lumière et de chaleur (notamment de juin à août). Pour une constitution avec une majorité de Pitta, cette énergie augmentera encore l’été au risque d’être en excès et de devenir dérangeante.
Les temps frais, humides, lourds, sont Kapha (notamment de janvier à mars). Ils peuvent « engourdir » certains.
L’énergie d’un dosha décline en même temps qu’augmente le suivant : en septembre il peut faire encore chaud : pitta est encore présent, mais les jours diminuent nettement et les nuits fraîchissent, alors Vata prend le relais.

Le changement climatique brouille parfois ces repères, mais le changement de luminosité et les températures globales montrent des tendances (il ne fait pas – encore ? – en moyenne aussi chaud en décembre qu’en juillet) et l’expression « il n’y a plus de saison » ne date pas d’hier. C’est toujours cette tendance générale qui permet de se repérer.

Au rythme des doshas

La journée est découpée selon les mêmes règles : un dosha augmente, devient majoritaire puis décline pendant que le suivant augmente… Il y a deux cycles complets par 24 heures :
  • de 6h à 10h et de 18h à 22h : Kapha ;
  • de 10h à 14h et  de 22h à 2h : Pitta ;
  • de 14h à 18h et de 2h à 6h : Vata ;
Il y a une infinie combinaison de qualités parce que les proportions de chacun des cinq éléments varient ainsi chacun est différent ; cependant nous pouvons déterminer une dominante qui peut être un seul dosha ou deux, les trois doshas naturellement en équilibre est une grande chance mais plus rare ! Ces  éléments sont tous présents en nous car chacun gère des fonctions essentielles à la vie.

L’Ayurveda, alliée du yoga

En tant que médecine, tous les domaines sont étudiés, aussi bien l’ORL que la psychiatrie ou la gynécologie-obstétrique. Les soins sont le fait de médecins formés pendant de nombreuses années. En parallèle à cette science, nous pouvons tirer profit de l’ayurveda pour notre équilibre et notre bien-être, notre pratique de yoga… et également grâce à la connaissance de soi, anticiper, prévenir, contrebalancer. L’alimentation et les activités quotidiennes sont deux moyens accessibles à tous.
En fonction de la période de vie : âge, saison, climat, événements de la vie, nous évoluons tout en gardant notre constitution. Ainsi une personne à dominante Vata verra cette énergie augmenter avec le froid, les journées sombres, et en avançant en âge. L’enfance est la période Kapha, l’âge adulte avec ses responsabilités est la période la plus Pitta, puis Vata augmente.
Quand on est dans une période de vie qui correspond à son dosha dominant, cela peut faire beaucoup ! « Un Pitta » d’une quarantaine d’années avec des responsabilités en pleine canicule, ça fait beaucoup de feu !
La règle d’or : le même augmente le même, le contraire le diminue. Si Kapha (eau + terre vous voyez ce que ça fait) est très présent mieux vaut éviter ce qui est lourd dans l’alimentation sinon Kapha augmentera encore et créera des difficultés.
Les mêmes événements produisent des effets similaires, mais il faut tenir compte aussi des particularités de chacun.

A suivre…

La tyrannie de l’idéal

Auteur: 
LE MASSON Philippe

Nos actions du quotidien sont souvent guidées par un désir d’excellence. On veut mieux faire et on est rarement satisfait ou simplement joyeux du résultat de nos actions. On m’a souvent dit « fais de ton mieux » mais j’entendais « fais mieux ! ». C’est une injonction qui a durant longtemps orienté mes actions. Il me fallait toujours faire mieux, plus, plus grand, plus rentable, plus beau… Mais le yoga ne nous enseigne pas cela, il nous dit d’agir de façon réfléchie, sans s’occuper du résultat.

La tyrannie de l’idéal fait partie de notre quotidien. Nous cherchons à être un compagnon ou une compagne idéale, un employé ou un patron idéal, un professeur de yoga idéal, un amant idéal, un pratiquant de yoga idéal… Faites la liste, vous verrez qu’elle est longue. Ces différents idéaux nous mettent sous pression et en tension. Et, au-delà du fait que c’est bien évidemment frustrant, cela peut être inhibiteur. A quoi bon agir puisque de toute façon ce sera bien en dessous du résultat escompté ?

Idéaliser sa vie, c’est ne pas la vivre

Alors, foutons-nous la paix, oublions notre recherche de perfection et acceptons nos imperfections, nos défauts, nos limites, nos coups de fatigue et nos coups de gueule, nos peurs et nos remords… Car, en rêvant de perfection, en la fantasmant et en cherchant à mettre la perfection au cœur de nos vies, nous passons à côté de ce chemin de connaissance de soi que nous propose le yoga. S’autoriser à ne pas être à la hauteur, à ne pas réussir à coup sûr, à être moyen, permet de dédramatiser l’existence. Idéaliser sa vie, c’est ne pas la vivre, c’est vouloir autre chose que ce qui est. Cela n’empêche pas qu’il faille se questionner. Que se passe-t-il dans ma vie ? Y a-t-il quelque chose qui ne me satisfait pas ; si c’est le cas, que puis-je faire pour le changer ? A rêver à mieux, on passe peut-être à côté de quelque chose de très bien.

Accepter ce qui est

Il en va de même pour la pratique. Que faire de la posture idéale ? De la longueur de souffle idéale ? Comment pratiquer en s’en débarrassant ? Je crois que cela passe par l’acceptation de ce qui est. De notre corporalité limitée, de notre souplesse limitée, de notre force limitée et de la limitation créée par nos blessures. C’est cette acceptation proposée par le yoga tant au travers du concept même de la posture (sthira-sukham-asanam) que du kriya-yoga, qui d’une part nous propose un principe de réalité et d’autre part de simplement accepter ce qui est. Je dis simplement, mais ce n’est bien sûr pas si simple sinon ce ne serait pas dans le Yoga-sûtra !
Enfin, ce principe de réalité, de lucidité, c’est viveka : le discernement. Arrêtons d’idéaliser nos actes, acceptons la « moyenneté » de nos agissements afin d’aller vers plus de discernement. Nous sommes nos premiers leurres.
La pratique du yoga doit nous permettre de nous confronter à notre réalité quelle qu’elle soit. De ce principe de réalité naît viveka. Certes, voir que nous sommes simplement moyens peut ne pas être agréable mais quel cadeau magnifique que celui de, enfin, se foutre la paix !

Éloge du Yoga-sūtra

Auteur: 
MARMECHE François

Pourquoi me semble-t-il désormais nécessaire de commencer toute séance de yoga, en cours collectif, par l’étude de l’un des sūtra de Patañjali ? En quoi, de plus en plus, me paraît-il indispensable d’éclairer ce que nous faisons sur un tapis par dix minutes de causerie sur un texte vieux de plus de 2000 ans ?


Tenter de répondre à ces deux questions conduit très vite à en poser une troisième : qu’est-ce que le yoga a de fondamentalement différent par rapport à la gymnastique douce, au stretching, à la méthode Pilates et à toutes ces techniques corporelles de bien-être qui fleurissent autour de nous et aimantent nos contemporains vers le culte du corps ? A priori, les gens qui viennent à nos cours de yoga ne viennent pas pour étudier des textes : leurs motivations sont très diverses, mais toutes très concrètes au départ : se maintenir en forme, acquérir plus de souplesse (rarement plus de force...), mieux résister aux maladies voire à la dépression, trouver un instant de respiration dans une vie trop agitée et stressante, parfois même simplement retrouver quelques copains ou copines pour passer un moment ensemble, ou échapper à l’ennui au moment désarmant du début de la retraite, qui brutalement étire le temps. Tout cela grâce à une séance de postures qui dure à peu près une heure, et dont la rumeur publique (livres, pubs, vidéos, mais aussi amis bien intentionnés) a dit qu’elle allait, répétée semaine après semaine, permettre de résister à la raideur, à l’usure d’un corps malmené par des heures de boulot en position assise ou sur des machines qui le déforment. Magique, la séance hebdomadaire de postures ?






Patañjali se soucie bien peu des postures

Et quand on ouvre le Yoga-sūtra de Patañjali, qu’on le parcourt, on a l’impression que l’auteur se soucie bien peu de ces postures : le terme qui désigne la posture – âsana – n’apparaît que deux fois (II-29, 46), celui de corps – kāya – six fois  (II-43 ; III-21, 29, 42, 45, 46) ; sur 195 aphorismes, ça fait bien peu ! Le travail postural ne constitue que l’un des huit membres du yoga proposé par Patañjali, dans le chapitre II, et la définition de la posture, fondamentale, n’a rien de technique. Dans le chapitre III, l’auteur nous met en garde contre la fascination que les effets merveilleux du yoga pourraient entraîner, notamment sur le plan physique : ces « pouvoirs » – siddhi – constituent autant d’obstacles sur le chemin du yoga. Visiblement, le culte du corps n’est pas au centre du yoga ainsi proposé ! Et même si cette petite enquête lexicale et statistique doit être élargie à d’autres termes qui, plus ou moins directement, font allusion au corps (en en citant des parties – gorge, nombril ou cœur –, en évoquant les sens, la force physique, la beauté), on parviendra à peu près à un total  d’une trentaine de sūtra sur 195 : 15% seulement !
 
Alors, y a-t-il maldonne ? Je ne le pense pas. Je crois que le Yoga-sūtra est enseigné – et doit l’être – pour que le pratiquant des postures, dès le début de sa pratique, ne se leurre pas sur ce qu’est le yoga : non pas une technique, mais une manière. Non pas le désir d’obtenir un résultat, mais la volonté de s’engager sur un chemin. Non pas adoration égocentrique du corps, mais révolution dans la conception que nous nous faisons couramment de notre corps, et, au-delà, de ce qui constitue notre singularité d’être humain. Je m’explique.


Suis-je là pour obéir ?

Il est frappant de voir que, dès le début du premier chapitre (I-2, 3), Patañjali nous parle de l’esprit, de la « maîtrise » de ses mouvements désordonnés et de l’installation progressive, en nous-même, d’un observateur. Abordons un exemple concret. Sur l’injonction de notre professeur, nous prenons une posture que tout le monde connaît : bhujangāsana, le cobra ; et au lieu de nous demander de la tenir pendant 5 ou 6 respirations, il ne dit rien et laisse tout le groupe sans consigne, sinon de détendre tout ce qui peut l’être et de bien respirer. Certes, assez vite, le corps nous  dit (mais quel est ce « nous » ?) qu’il en a assez et commence à se tendre, voire à trembler. Mais le plus intéressant, et de loin, est ce qui se passe dans notre esprit : comparaison avec les autres (« qui va descendre le premier à plat ventre ? », j’ouvre un œil pour voir : pour voir quoi ?), ressentiment vis-à-vis du professeur (« il exagère... » : mais « qui » exagère ? a-t-il donné un ordre ? et suis-je là pour obéir ?), doute (« cette posture n’est vraiment pas faite pour moi ! » ou bien « je ne suis pas fait pour cette posture » : mais quel est ce moi, ce je, et est-ce bien exact ? ), etc. Et puis, lorsque le professeur dit enfin (mais combien de temps cela a-t-il duré ? peut-être très peu, en fait ! qu’est-ce que ma conception du temps ?), avec légèreté, que ceux qui ressentent quelque douleur dans le bas du dos ou dans les bras peuvent faire quelques mouvements de bras ou replier les genoux dans un apānāsana – certains appellent cela le « fœtus » – doucement dynamique, quel soulagement ! Qui le ressent ? pourquoi ? et était-il nécessaire de « tenir » si longtemps ? Mon premier professeur aimait bien faire, de temps à autre, ce genre de plaisanterie...
 

Le corps, lieu privilégié du changement

Mais, allez-vous me dire, le yoga ainsi conçu est un supplice : faut-il souffrir pour se connaître et installer en soi un questionneur, un observateur ? D’abord, tout questionneur n’est pas forcément un observateur : les questions ne sont parfois que réaction épidermique, et l’observation naît de la répétition d’une expérience au cours de laquelle on peut toucher du doigt ce que sont réellement pour soi abhyāsa et vairāgya, persévérance dans la pratique et détachement, pour faire court (I-12 et suivants). Ensuite, il est intéressant de voir que nos réactions, nos questions sont comparables, si ce n’est semblables, lorsque le même type d’expérience est tenté avec la posture de śavāsana (que certains appellent « relax », mais qui veut bien dire « posture du cadavre » – tiens, pourquoi cherche-t-on à éviter ce nom ?), sauf si on s’y endort (mais ce sommeil aussi, et le réveil qui suit, sont pleins d’enseignements) ! Quand on pratique les postures, c’est à travers le corps que se révèle notre esprit. La posture physique est le cadre d’une expérience de conscience qui déborde largement le corps, et qui pourrait être balisée par le premier sûtra du second chapitre, définissant lui aussi le yoga de l’action comme exercice échauffant, étude de soi, et abandon de soi lorsqu’on semble avoir atteint ce qui constitue nos limites.
 
Corps ! Esprit ! Sommes-nous là face à une opposition, idée bien classique de notre tradition occidentale, et faudrait-il, pour pratiquer vraiment le yoga, installer le corps dans une position subalterne ? ou, pire, le mépriser ? D’après Patañjali, sûrement pas, et il ne s’agit pas de passer d’un extrême (survalorisation du corps dans le bien-être que procureraient les disciplines répertoriées dans le New-Age) à l’autre (subordination et mépris du corps par l’ascète). Le corps est sans doute le lieu privilégié où nous pouvons constater le phénomène du changement (pariṇāma : une dizaine d’occurrences dans le Yoga-sūtra) ; oui, lorsque nous commençons à pratiquer le yoga, c’est bien souvent pour améliorer, ou au moins entretenir ce corps que nous sentons vieillir dans sa fragilité, voire le préserver du vieillissement. Mais jour après jour, année après année, dans la pratique de nos postures, nous constatons bien que nous ne prenons pas de la même façon les postures, et parfois, si la maladie s’y met, que nous n’en prenons plus certaines : l’aventure du yoga continue, avec d’autres manières de procéder. Et bien souvent, la conscience de ce changement nous rend triste et nous angoisse un peu : pourtant, Patañjali nous a prévenu (II-15) : pour qui a du discernement, tout est douleur parce que tout change. Mais, prenons garde, il ne dit pas « tout dégénère », et le constat du changement universel qui gouverne notre monde, s’il semble douloureux, est aussi promesse. Promesse d’une aventure qui toujours se poursuit, sans installation possible, cristallisation et sclérose. Et ce terme, viveka, le discernement, rythme le Yoga-sūtra jusqu’à la fin du dernier chapitre (IV-29), prenant un sens de plus en plus positif. Dès la première posture, être en yoga c’est apprendre à voir, être dans une attitude de curiosité, et, de mieux en mieux, exercer son discernement, jusqu’à la fin de ses jours.
 

De la propreté à la pureté

Corps ! Esprit ! Y a-t-il opposition, sur ce long chemin du yoga ? Non, je ne crois pas : complémentarité plutôt. Plusieurs sūtra insistent sur un parcours d’approfondissement, qui part toujours du « grossier » (sthūla) pour aller vers davantage de subtilité (sūkṣma), dans une sorte de conscientisation de la matière corporelle, de mieux en mieux habitée. Certains parlent de postures abouties, en yoga, comme si l’on devait progresser vers une sorte de Forme idéale après les maladresses du débutant. Nulle part il n’est question de cela dans le Yoga-sūtra. Les sūtra me semblent tous pointer vers une posture habitée, et cette habitation se réalise dans nos maladresses même, dans nos tâtonnements, dans nos tentatives inabouties. Pour illustrer cela, lisons les sūtra qui nous parlent de quelque chose de très concret, en apparence : śauca, la propreté (II-32) ; bon, rien à en dire, apparemment, c’est une évidence pour soi et pour les autres, de se tenir propre ! Mais, dès le sūtra II-40, on s’aperçoit qu’on faisait fausse route (cf. le Commentaire de Bhoja) : la propreté est exercice dans le concret d’une méditation sur le corps, son encrassement constant qui fait partie de sa nature, et qu’il faut sans cesse évacuer ; nous n’avons plus en vue sa beauté, ni sa capacité de séduction, mais seulement l’observation de ce qu’il est réellement, sans les préjugés qui ont habituellement cours ; voici que le corps est un simple organisme qu’il faut entretenir correctement afin qu’il continue à fonctionner, afin que la vie continue en lui ; et le considérer ainsi nous amène forcément à modifier notre rapport aux autres corps, au monde ; car dès le sūtra suivant (II-41) , voici que de ce terme de « propreté » – śauca – on passe à celui de « limpidité », de « pureté » d’un esprit empli de bien-être car il peut mieux se concentrer, mieux orienter les sens  (indriya), ouvrir ou fermer à volonté les portes de la perception, et mieux sentir, expérience après expérience, que nous ne sommes pas ce que nous croyons être, enfermés dans nos habitudes, nos émotions et nos réflexes.
 
Le Yoga-sūtra balise un chemin qui, au moyen des postures, à travers le corps, et par le corps, est celui de la conscience, du discernement, de l’approfondissement de notre liberté.

« De la maîtrise de nos limites à l’exploration de nos possibles »

Auteur: 
FRANCO Lina
Atelier co-guidé par Lina FRANCO & Philippe LE MASSON, enseignants IFY



Cet atelier est une invitation à explorer la notion de la limite telle qu’elle est présentée dans le Yoga-sûtra (I-40), après la session consacrée aux neuf obstacles et à leurs remèdes. Nous partons des limites tangibles que sont celles du corps, du souffle, du mental pour ouvrir vers le non-tangible et non-limité.

Notre limitations physiques, respiratoires… font principe de réalité. C’est sur le plan physique, au travers d’une courte pratique que l’atelier invite à vérifier cela : chaque millimètre conscientisé dans l’espace de la posture est une ouverture extraordinaire au monde intérieur, véritable domaine où explorer l’infiniment petit de la vie pleinement acceptée avec ses limites et de l’infiniment grand de la Vie qui les transcende.





Trois temps scandent le déroulement de l’expérience :

1er temps : se relier
MARCHEZ LIBREMENT DANS L’ESPACE

  • 1er gong : vous vous arrêtez et vous touchez votre tête ; restez-y en contact quelques secondes, les yeux fermés.
  • Vous reprenez la marche
  • 2e gong : vous vous arrêtez et vous touchez vos coudes ; restez-y en contact quelques secondes, les yeux fermés.
  • Vous reprenez la marche
  • 3e gong : vous vous arrêtez et vous touchez CE QUI VIENT ; restez-y en contact quelques secondes, les yeux fermés.
  • Vous reprenez la marche
  • 4e Gong : vous vous arrêtez et vous touchez CE QUI VOUS APPELLE ; restez-y en contact quelques secondes, les yeux fermés.
  • Vous reprenez la marche
  • 5e gong : vous vous arrêtez et vous posez VOS MAINS LIBREMENT SUR LE CORPS ; restez-y en contact quelques secondes, les yeux fermés.

Une marche libre dans l’espace met le corps dans une situation où expérimentation, observation et découverte sont conviées. Le bhâvana sur le toucher décliné en trois formulations différentes –  « Touchez … 1. Ce qui vient ;  2. Ce qui vous appelle ;  3.  Posez vos mains librement sur le corps – aide à créer le premier contact extérieur avec le corps ce qui permet d’effleurer, puis petit à petit, d’approfondir son incroyable complexité.

2e temps : ressentir
PRATIQUE





La pratique proposée prépare et accompagne le déplacement de la perception du corps extérieur du touché à celui des relations subtiles qui composent le système humain décrit dans le texte de la Taittirîya upanishad.


3e temps : ouvrir

NYÂSA                                         

Tout d’abord faire répéter le mantra Mâ aham plusieurs fois
 
 
Série 1 Série 2 Série 3 Série 4 Série 5
IN lever les bras
EX En chantant
le mantra,
vous allez toucher les parties du corps suivantes :
IN lever les bras
EX En chantant
le mantra,
vous allez toucher la partie du corps…
La même chose
en binôme,
face à face,
pas forcément
avec la personne
qui est à vos côtés,
vous allez chanter le mantra et poser…
La même chose en changeant de binôme vous allez chanter le mantra et poser… Les yeux fermés, immobiles, sans mouvements, allongé
sur le sol.
Chantez mentalement
sur EX
1.ventre ;

2. thorax ;
3. tête ; 

4. cœur ;
5. gorge
…qui vous
appelle (5 fois)
…vos mains
librement sur
votre corps (5 fois)
…vos mains
librement sur
votre corps (5 fois)
Touchez mentalement
une partie de v
otre corps (5 fois)
Temps de silence Temps de silence Temps de silence Temps de silence Temps de silence


ASSISE & MEDITATION             

  • 10 R vous murmurez le mantra
  • 10 R vous soupirez le mantra
  • Temps de silence
Le toucher a ici laissé la place au rituel tantrique du nyâsa, qui veut dire « placer ». Le pratiquant est invité à toucher différentes parties de son corps en même temps qu'il chante le mantra. Celui choisi est MA-AHAM : « je suis la totalité, je suis cela, je suis ». Le mantra est très fort. Il parle des limites récusées, des possibles explorés. De vie qui se donne, d’enfantements en renouvellement, au fil du détachement (vairâgya).
Un temps de pranayama vient clore cette troisième et dernière partie. C’est le moment où le voyage au travers les limites et les possibles ouvre sur l’infiniment humain, cette totalité à la fois simple et
complexe devenue objet de méditation.
Les mots sont dissous en murmure, puis en soupir, enfin en souffle, ultime limite du corps transcendée dans le silence.




« Du plus petit au plus grand circule l'énergie du désir »

Atelier avec Pascale Jaillard, enseignante IFY, et Laurence Maman, formatrice IFY

Proche et lointain, intérieur et extérieur : nos perceptions de nous-même peuvent varier et cet atelier proposait d’expérimenter ces allers-retours pour, en fin de séance, se laisser porter par son propre désir afin d’ouvrir au champ du très petit comme du très grand.

Introduction par Laurence Maman

Nous chantons le sûtra I-40, thème de cet atelier, puis sont donnés quelques repères potentiellement sources d’inspiration.
• Tout d’abord, un extrait de la Mundaka Upanishad :

« Il se tient, manifeste, tout proche.
L’Habitant de la crypte, le Grand But, Centre de tout.
Sur lui sont fixés tous les mondes,
Tous les habitants des mondes,
Tout ce qui se meut, tout ce qui cligne, tout ce qui respire.
Il est, resplendissant, l’objet de tout désir.
Plus menu que l’atome,
Au-delà de toute atteinte du savoir. »



• Ensuite,  une réflexion sur la place du sûtra I-40 dans le Yoga-sûtra : évoquant l’idée d’une possibilité d’accès, voire de maîtrise, s’étendant de l’« infiniment petit » à l’« infiniment grand », ce sûtra suit immédiatement celui qui, terminant l’énumération des moyens pour dépasser des obstacles, peut être traduit par : « Tout moyen désiré peut être mis en œuvre », mais aussi par : « On peut méditer sur son propre désir ». Ce seraient alors la découverte et la circulation de ce désir très personnel, très singulier, différent pour chacun, qui ouvrirait chacun au champ du très petit comme du très grand.

• Enfin, un rappel issu de la mythologie : en Inde, le dieu Kâma – le désir – est fils de la déesse Shraddhâ – la foi, la confiance – et du dieu Dharma – la responsabilité. Une force essentielle, vitale, qui soutient, mais pas n’importe comment ni dans n’importe quelle direction.

Atelier guidé par Pascale Jaillard

1re expérimentation : « Peau interface entre l’intérieur et l’extérieur »




Pratiquer 3 fois l’enchaînement ;
puis frotter toute la surface du corps, y compris le dos à 2 ;
reprendre l’enchaînement ;
puis avec bhâvana sur les sensations cutanées ;
puis avec bhâvana : « peau qui respire ».

Observation en samasthiti :
peau qui délimite l’espace corporel ;
peau qui met en contact avec l’extérieur.

2e expérimentation : « Ecoute du plus proche au plus lointain et retour »

En posture assise, successivement :
  • écoute de l’environnement sonore ;
  • poser les mains sur les oreilles, installer un léger ujjayî et écoute de la respiration ;
  • écoute des sons de la salle et des salles à côté ;
  • écoute des sons autour du bâtiment ;
  • écoute des sons de plus en plus lointains dans toutes les directions ;
  • revenir en sens inverse jusqu’à l’écoute de la respiration.

3e expérimentation : « Point de vue interne, point de vue externe »



  • mise en place de l’enchaînement ;
  • yeux fermés, placer le centre du corps puis pratiquer l’enchaînement en restant sur ce centre ;
  • idem yeux ouverts ;
  • yeux ouverts conscience de l’espace autour puis reprendre l’enchaînement dans la conscience de l’espace ;
  • idem yeux fermés, puis se donner la liberté de rester en statique, de choisir sa vitesse de mouvement sans synchroniser avec la respiration…

Observation en position allongée :
  • yeux ouverts, sentir centre ET espace autour ;
  • idem yeux fermés.

Proposition finale par Laurence Maman

Chacun est invité à remettre en pratique, parmi les exercices expérimentés cet après-midi, celui qui sied le mieux à son propre désir.


Désir…

Auteur: 
BRUHL ROUGON Lara

 

Désir aime les chemins de terre

Aux rives de l’océan

Aime au chant

L’espace infini d’un souffle

A  l’appui du soleil

A l’écoute des paroles

A l’encre 

Ivre d’oralité

Désir aime

Sans commencement

Ni fin

Entre trace et écart

Tisse

A  la beauté du jour

Qui jubile 

Au germe de tes  nuits

Au souvenir

Des instants 

A vivre 

 

Oiseau aux ailes déployées


 


LE DÉSIR DE YOGA

Auteur: 
BOURGEA Chantal

C’est la rentrée et nombreux sont ceux qui « reprennent le yoga », ressentant un désir de yoga. S’il y a désir, c’est qu’il y a manque : qu’est-ce que l’on n’a pas et que l’on vient chercher ? Quel désir nous pousse à pratiquer ? Ai-je déjà ressenti un désir qui paraisse de même nature ou le désir de yoga est radicalement différent ?
 

Bien sûr, il y a le bien-être en fin de pratique, mais parfois le yoga nous bouscule un peu et c’est bien ; puisqu’on souhaite changer quelque chose, il faut bien qu’il y ait changement et le changement… ça change ! L’offre de bien-être est pléthorique aujourd’hui, pourquoi le yoga spécifiquement – et ce yoga-là – de quoi a-t-on envie/ besoin/ le désir – au passage, ces mots sont-ils synonymes ?

Peut-être sait-on quelque chose de la finalité du yoga, peut-être pas, peut-être la pressent-on, peut-être y a-t-on goûté ? Liberté intérieure et joie sont au bout du chemin. Quoi qu’il en soit entre nos (très) nombreuses mises sur le tapis et l’aboutissement, il se passe du temps, beaucoup, et souvent, des moments où on doute, on arrête, s’inscrit à un (tout) autre cours, projette de s’y remettre…
 

Le yoga GPS

Le yoga n’ajoute rien, aucun professeur ne fait une injection de yoga. Chacun a tout en lui certes, mais le souci est qu’on a perdu le chemin. Il nous faut un mode d’emploi, un GPS. Et on trouve quoi, ou plutôt qui ? Soi ! Le désir de yoga serait alors un désir de Soi… désir de se rapprocher, d’être en relation avec sa vérité, son authenticité, sa personnalité profonde dégagée d’emprunts qui ont eu leur utilité mais qu’on ne sait plus comment rendre, c’est à dire « lâcher ». Curieuse démarche : à partir d’un ressenti de manque, la réponse est de lâcher pour trouver !

Clairement ou confusément, on vient au yoga pour se retrouver, ce qui produit un allégement, une simplification, une clarification. Il se peut qu’il faille continuer à porter tel vêtement d’emprunt mais quand on l’identifie comme tel, il ne pèse plus le même poids sur nos épaules, « on respire ».
 

Le désir d’être avec soi

Peut-être est ce cela qui nous détend. Dé-tendre : arrêter de tendre vers quelque chose, on ne s’est plus occupé d’être comme ci, comme cela, on est et c’est tout (ce n’est pas toujours ni simple ni rapide soyons réaliste… et patient). Le yoga remet chez soi, avec soi, littéralement « dans sa peau », puisque le corps y participe grandement.

Dans une posture, il y un moment où l’on est ajusté, ce n’est pas qu’elle soit parfaite, ou idéale, c’est qu’à ce moment précis, elle est juste pour moi ; il n’y a rien à retirer, à ajouter, à modifier, on la vit tout simplement. Expérience et mémoire de cette expérience. Le désir d’être avec soi fondamentalement ; comme une étincelle, il y a eu contact, passage du bien-être à l’Être bien, cela dure une minute, quelques heures…

Une mise en ordre, un alignement, une clarté, une évidence, une simplicité, un silence, une plénitude, un allègement, une restauration, une joie… Chacun nomme à sa façon ou ne nomme pas.

 

 

Kâma, nom propre et nom commun

Auteur: 
PRIOUL Sylvie

Quoi de plus humain que le désir ? Qu’il soit futile ou irrépressible, brûlant ou assoupi, le désir nous pousse à vivre, à aimer, à expérimenter… Il est à l’origine de toutes nos actions, des plus simples aux plus sophistiquées : le désir de manger une glace au chocolat comme celui de trouver la solution d’un problème scientifique.


Un dieu jeune et beau

 

En Inde, le désir est un dieu, Kâma. Des hymnes lui sont consacrés dans le quatrième des Védas, l’Atharva-veda (IX-2), et, dans ce texte, Agni, le feu sacrificiel, est présenté comme une forme de Kâma. Ce désir-feu est toujours bien présent dans notre vocabulaire : on parle d’un désir ardent, brûlant, qui nous consume… surtout quand il s’agit de la passion amoureuse. Car Kâma est bien sûr le dieu de l’Amour charnel, tout comme Eros dans la mythologie grecque.

La généalogie de Kâma est incertaine : selon certains textes, il est « né de lui-même » (âtma-bhû) et sort des pensées de Brahma alors que celui-ci contemple la femme qu’il a créée et dont le désir qu’elle lui inspire est à l’origine de toutes les créatures. Dans la Taittirîya-brâhmana, il est fils de Dharma (la Loi) et parfois de Shraddhâh (la Foi). Dans les Purâna, il est fils de Krishna et de Rukminî – autrement dit de Vishnou et de Lakshmî –, et la famille s’agrandit : il a une épouse, Ratî (la Passion, la Volupté), un frère cadet, Krodha (la Colère), un ami, Vasanta (le Printemps) et deux enfants, un garçon et une fille. Kâma, on s’en doute, est jeune et beau et se promène en compagnie des apsara et les gandharva (nymphes et musiciens célestes). 

Son animal-véhicule est un perroquet (ou une perruche) et celui de sa compagne, un pigeon – des oiseaux connus pour former des couples inséparables. Il est armé d’un arc, Hasita, fait d’une canne à sucre, dont la corde est une chaîne d’abeilles,  et il décoche… des fleurs. Selon le mythe ancien, ces fleurs lui ont été données par Brahma qui s’adresse ainsi à lui dans le Shiva pûrana «  Ô bel homme, en suscitant l’amour ou égarant l’esprit des gens par ta beauté et ces cinq flèches, accrois le monde. » 

 

La puissance de Kâma est telle que c’est à lui que les dieux demandèrent secours alors que le démon Târaka dominait le monde. Sachant que seul un enfant de Shiva et Pârvatî pourrait anéantir ce démon, ils envoyèrent Kâma instiller le désir dans le cœur de Shiva alors plongé dans une profonde méditation. Vasanta, le Printemps, qui accompagnait Kâma, réveilla la Nature rendue aride par l’ascèse de Shiva. Troublé par les senteurs printanières, le dieu ouvrit les yeux alors que Kâma décochait l’une de ses flèches. La flèche atteint son but, mais Shiva irrité réduisit Kâma en cendres par le feu de son troisième œil. C’est pourquoi Kâma est appelé Ananga (Sans corps). L’histoire est encore longue, mais elle finit bien : Shiva s’unit à Pârvatî qui donne naissance à celui qui délivrera le monde de Tarâka et Kâma renaît comme fils de Krishna et Rukminî sous le nom de Pradyumna (le Conquérant invincible).  Les dieux indiens ont toujours de nombreux noms – on dit que Shiva en a plus de mille – et Kâma ne fait pas exception. En plus des deux précédents, il est aussi appelé : Darpaka (Celui qui enflamme), Kusa mâyudha (Aux armes de fleurs), Pañcabâna (Aux cinq flèches de fleurs), Makaraketana (A l’étendard orné d’un makara), Manmatha (Celui qui trouble l’esprit), Mâdana (l’Enivrant). Il est dit aussi Samsâra guru (Maître du monde) : « Pour éprouver les sages et les dieux, on fait appel à lui. Sa présence troublante et ses armes les détournent de leur quête sacrée, de leurs méditations et de leurs ascèses. Il bouleverse, il dérange, mais le monde ne peut se passer de lui. Le désir qu’il suscite et l’élan vital qu’il représente sont à l’origine et à la source de tout ce qui est. C’est pourquoi on le nomme le Samsâra guru, le maître du monde phénoménal, des cycles de la vie. » (S. Combe)

En Inde, on le vénère avec des guirlandes d’ashoka rouge – cette fleur est le symbole de l’amour – et on l’invoque durant les cérémonies de mariage. 

 

Les deux faces de kâma

 

Le désir est inhérent à condition humaine : sans désir pas d’action et l’homme est un être qui agit, qui est poussé à agir en permanence. Il est, suivant l’expression de Michel Angot, « profondément rajasique » (de rajas l’un des trois guna, qui se traduit par l’instabilité, la mobilité, le mouvement) : « On ne voit jamais ici-bas une action accomplie par un homme qui n’en ait pas le désir : en effet, quoi qu'il fasse, c’est le désir qui en est le motif » (Manu, II 3-4). Plus près de nous, c’est aussi ce que dit Spinoza : « L’appétit (le désir) n’est par là rien d’autre que l’essence même de l’homme… » (1)

Ce désir essentiel, c’est encore kâma, cette fois sans majuscule. Il fait partie des « quatre buts de la vie » (les mobiles de l’action humaine), dont les trois autres sont artha – la possession matérielle, la richesse –, dharma – la Loi qui définit les droits et les devoirs de chacun dans la société – et moksa – la Libération.

« L’artha, le kâma et le dharma, formant ce qu’on appelle le trivarga ou “groupe des trois”, sont les objectifs de ce monde : chacun d’eux implique une orientation propre, une “philosophie de la vie” ; à chacun est consacrée une littérature spéciale. » (H. Zimmer)

Kâma, dans ce contexte, c’est d’abord le plaisir et l’amour. Un traité célèbre au-delà des frontières indiennes aborde le sujet : le fameux Kâma-sûtra de Vâtsyâyana, qui traite non seulement de la sexualité mais aussi de tous les aspects de la vie de couple. 

C’est aussi le désir « au quotidien », les petits plaisirs inoffensifs, qui rendent la vie agréable. Placé sous le contrôle du dharma – on retrouve ici trace de la filiation supposée du dieu avec le Dharma, lui aussi déifié –, kâma donne des couleurs à la vie qui sans lui serait terne, insipide. Le désir qui suit le dharma ne lèse ni ne fait du tort à quiconque.

 

Mais kâma peut aussi sortir du cadre du dharma et devenir alors un des six ennemis internes – les șad ûrmi. Ces ennemis sont des samskara (conditionnements, habitudes) profondément ancrés en nous et qui influent sur nos comportements à notre insu. Ils sont issus de la répétition d’actes qui entretiennent, alimentent, cet ennemi intérieur. Nous produisons nous-mêmes nos ennemis, dont le premier est kâma : dans le Yoga-sûtra, le mot kâma n’est pas mentionné, mais on trouve celui de râga : la passion, l’attachement, l’un des klesha (facteur de souffrance), dont on peut dire qu’il est la racine qui permet à kâma de grandir et de se manifester au travers de nos actes.

Kâma peut s’intensifier pour se transformer en mohâ que le dictionnaire Huet traduit par « folie, égarement dû à l’attachement au monde phénoménal » : c’est le désir aveugle. Plongée dans le désir irrépressible de l’objet, la personne n’est plus accessible au raisonnement ou au conseil. Qu’on songe aux trépignements et aux cris des enfants qui réclament des bonbons au supermarché ! 

A un stade encore plus fort, le désir est toujours aussi intense, mais cette fois on est prêt à tout pour l’obtenir : c’est le désir fou, qui devient mada (ivresse, fureur). C’est ce qui pousse certains politiciens à toutes les turpitudes pour arriver au pouvoir.

Ces aspects violents du désir peuvent être comparés à une forme d’addiction : il y a une sensation de manque – je ne peux pas vivre sans cet objet, je « dois » l’obtenir – ; l’esprit est littéralement occupé par cette quête ; toute action est orientée vers la satisfaction du désir, quitte à commettre des actes répréhensibles (voler, tuer) et, une fois le désir assouvi, l’objet tant convoité ne procure qu’une satisfaction temporaire. Et le désir renaît…

 

Nous ne sombrons heureusement pas tous dans les abîmes du désir fou, mais nous avons certainement tous fait l’expérience d’un désir impérieux, d’une « pulsion » incontrôlable. Restons donc attentifs à ce qui nous pousse à agir, à ce qui nous meut, sans nous interdire la satisfaction de désirs simples et souvent délicieux à manger !

 

 

Sources 

Sarah Combe, Un et multiple, Dervy.

Alain Daniélou, Mythes et dieux de l’Inde, Champs Essais

Vasundhara Filliozat, La Mythologie hindoue, Editions Âgamat

Heinrich Zimmer, Les Philosophies de l’Inde, Payot

Enseignement du Docteur Chandrasekaran

 

(1) Ethique, « De l’Origine et la nature des affections », Scolie, proposition IX.


 

 


Râga-Dvesha : désir et répulsion

Auteur: 
FRANCO Lina


La question du désir apparaît au début du deuxième chapitre du Yoga-sûtra : le yogin est en marche vers une connaissance profonde de soi, il cherche à se défaire de ses défenses, des traces inconscientes et des conditionnements du passé (vâsâna et samskâra) qui l'empêchent d'être à la fois réellement conscient et complètement présent dans ses actions.


Il tente de surmonter ses obstacles intérieurs (antaraya) : la maladie, l'abattement, le doute, la paresse... Tant d'éléments qui l'éloignent de la seule direction qui importe : mieux (se) vivre. Emprisonné dans la crainte, la tristesse, l'enivrement, l'illusion, il cherche à clarifier les états de son mental (les guna) qui lui causent tant de mal.

 

Effort, humilité, courage, patience, sont au service de sa recherche d'une paix intérieure, d'un équilibre lui laissant à la fois la possibilité et le soin de se réaliser pleinement, d'être bien avec soi et les autres. Au jour le jour, pratique et méditation le conduisent sur une voie aboutissant à mettre un terme aux causes de son mal-être : ses erreurs, son ego/orgueil, son désir confus, ses ressentiments et ses peurs (les klesha).
 

Dans le sûtra II-3, ces klesha sont énumérés : Avidyâ-asmitâ-râga-dvesha-abhinivesâh keshâh. Et ceux  qui nous intéressent particulièrement ici sont ragâ et dvesha, dont voici les traductions :

Râga : [act. ranj] m. coloration, rougeur ; intensité de rouge ; couleur, teinture | passion, amour envers (loc.)avidité, passion dévorante, désir de prendre, de garder, attachement

Dvesha : aversion, refus, répulsion, intolérance, détestation, haine.

 

L’être humain « est » désir

 

Le sûtra ne laisse aucune place au doute : le désir n'est pas une cause de souffrance en soi. C'est le désir devenu un sentiment vorace et inassouvi (ou encore le lien névrotique au désir) que le texte questionne, sans pour autant appeler à privilégier l'abstinence, le détachement, ou encore le renoncement. La clairvoyance de ce sûtra est incontestable : le désir est ce qui fait miroir en nous, ce qui donne naissance et révèle la personne à elle-même, en tant qu'être capable d'audace comme de prudence, un être capable de lâcher prise et d'oser l'inconnu.

 

L'intention du sûtra est aussi sincère que bienveillante : aider chacun à comprendre que l'être humain n'a pas un désir, mais qu'il est désir. Que ce désir, qui le confronte à tous ses bonheurs et à tous ses malheurs, qui polarise tant d'attention et d'actions (purification, dépassionnement, ascèse), est bel et bien ce qui met à nu les paradoxes, les contradictions, les consentements et les refus de la personne.

 

Le désir est ce sur quoi chacun fonde son comportement et à partir de quoi il vit sa vie. Toutefois le désir nuisible peut modifier le mode de vie, la santé, les relations d’une personne, jusqu'à en régir l'égarement. Car le désir, c'est bel et bien la question ardente et ouverte de l'autre et de l'amour, question à laquelle chacun se frotte jusqu'à la brûlure.

 

Interroger sans relâche son désir

 

Quel désir le yoga propose-t-il de cultiver ? Le désir de sagesse, qui relève à la fois d'une aspiration et d'un besoin, et dont les formes apparaissent dans les pages les plus belles du Yoga-sûtra : la foi/croyance (shraddhâ), la vigueur/volonté (vîrya), l'ardeur (tapas), l'énergie de vie (prâna).

Le sûtra I-39 nous invite à méditer sur le travail du désir chaque fois que des états de confusion et de mécontentement apparaissent. A méditer sur ce qui nous tient, sur ce à quoi nous tenons, ce au nom de quoi nous acceptons parfois de perdre quelque chose juste pour continuer à vivre.

 

Loin de se limiter à une question d'avidité – râga – ou, à l'opposé, de détestation haineuse – dvesha –, le désir confronte l'être à lui-même.
 

Sur le chemin de la délivrance qui croise celui aussi de la santé, le yogin est invité à questionner tout désir sans relâche, à entendre – aussi librement que possible – ce que signifie ce désir, ce qui, pour lui, fait sens, enfin à accepter le mystère du désir et sa part de réel.

Car entre ses engagements et ses résistances, ce qui se joue au fond, c'est la possibilité d'une mutation à laquelle la sagesse du désir le convie.
 

Expérience de l'inconscient et travail du savoir aboutissent à une dernière question : pourquoi une telle mutation ? Pour trouver un équilibre entre opposés, entre attirance et répulsion, entre acceptation et rejet.

Pour s'y retrouver, pour faire un avec soi-même. Pour continuer à interroger son désir, pour faire la part des choses entre désir à vivre et désir de vivre. Enfin, pour ne jamais renoncer au désir de mettre fin au désir qui blesse, offense la vie, nous, notre âme.