YOGA ET SOCIÉTÉ

Auteur: 
MARGHERITA Marina
Synthèse de la table ronde organisée par Marina Margherita, formatrice IFY, avec ses élèves en formation de professeur.

La popularité croissante du yoga dans notre société me réjouit et m’interpelle. Il m’est apparu important de partager mon questionnement sur les tenants et les aboutissants de cette diffusion avec mes élèves de troisième année de formation, dont la plupart sont, par leur profession, très en contact avec les problématiques et les besoins de la société actuelle.

Ont participé :
Lucile Caballero, juriste d’entreprise, Sylvie Chauvet, autrice dramatique, Pascale Caudron, infirmière en milieu scolaire, Nathalie Combier Murru, enseignante de yoga en association, entreprise et collectivité, Françoise Decollard Deshommes, cadre bancaire, Céline Delage, créatrice d’un restaurant éthique et responsable à Poitiers, Aurélie Duhayon, entrepreneuse pour le mieux-être en entreprise, Christophe Droz-Bartholet, pharmacien, Catherine Douat, professeure de yoga à temps plein, Frédérique Hugot, ingénieure, Anne-Laure Labarre, ostéopathe, Frédéric Lagrèze, ingénieur, Agnès Liadouze, gestionnaire paie, Yoonah Morvan, gestionnaire clientèle entreprise (banque) et moi-même.


Voici les questions que nous nous sommes posées :

Quelle est la place du yoga dans le monde d’aujourd’hui.
Quelle est l’image du yoga dans le monde d’aujourd’hui ?
Quelles valeurs du yoga peuvent être utiles à la société actuelle ?
Comment transmettre les valeurs du yoga sans les diluer ou les fausser ?
Comment introduire le yoga dans des contextes particuliers : école, hôpital, prison, maison de retraite, entreprise ?


Synthèse de Sylvie Chauvet

L’IFY fête cette année ses 30 ans, l’occasion de faire le point sur la situation de l’enseignement du yoga aujourd’hui, dans un monde où le commerce du « bien-être » est en pleine explosion, et où le yoga n’est plus une discipline réservée à quelques initiés mais proposée partout, sous des formes plus ou moins « académiques ».
Élèves enseignants en formation avec Marina Margherita, nous nous sommes interrogés sur notre place de professeurs de yoga dans ce contexte. Comment se situer par rapport à la concurrence toujours grandissante, et à quel public aurons-nous affaire ?
En effet, une autre spécificité de notre époque est que le yoga sort de son cadre habituel pour entrer dans les entreprises, les écoles, les prisons, les hôpitaux, obligeant les enseignants à répondre aux contraintes particulières de ces milieux dont certains ont des valeurs très éloignées de celles du yoga. Comment, dans ce cas, transmettre dans le respect de l’enseignement que nous recevons de Marina, dans la tradition de TKV Desikachar ?

Quelle est la place et l’image du yoga dans la société occidentale aujourd’hui ?

L’image du yoga, diffusée à travers la publicité, les réseaux sociaux, les revues et livres bien-être, est principalement associée aux postures et à une certaine idée de la performance physique, pour acquérir de la souplesse, apparentée à de la gymnastique douce plutôt qu’à une philosophie. Ce qui contribue d’ailleurs à en faire une activité plus « féminine ». Pourtant, en Inde, le yoga était d’abord réservé aux hommes, transmis par des hommes, et Patañjali, dans le chapitre III du Yoga-sutra évoque les pouvoirs extraordinaires acquis grâce au yoga, les siddhi, associant le yoga à la puissance et à l’effort. Mais si la majorité des pratiquants en France sont des femmes, et si les hommes sont encore très timides vis-à-vis du yoga (cela pouvant s’expliquer par l’image de l’homme dans notre société, garant de la force, à qui la faiblesse – et encore plus l’aveu de faiblesse – est interdit), les mentalités sur le genre évoluent dans tous les domaines, et de plus en plus d’hommes viennent au yoga.
 
Par ailleurs, la floraison de méthodes de yoga plus ou moins académiques (hip-hop yoga, running yoga, paddle yoga…), n’aide pas le public à se faire une image claire et précise de ce qu’est véritablement le yoga enseigné par les grands maîtres indiens. Il est vrai que dans de nombreux cours la dimension spirituelle est absente, le côté marketing étant plus développé. Au mieux le yoga est présenté comme le moyen de trouver un sens à sa vie, comme dans la publicité vantant les attraits de l’Inde (Incredible India), mais sans qu’aucune référence aux textes ne soit faite. On assiste de la même façon à un engouement pour la méditation, elle aussi déclinée sous diverses formes plus ou moins sérieuses.

Cette nouvelle popularité du yoga, même si elle présente des risques de dilution des valeurs authentiques traditionnelles,  a néanmoins le mérite de le sortir de la confidentialité, de montrer qu’il n’est pas l’apanage d’une poignée d’illuminés et qu’il a de nombreux avantages applicables dans la vie de chacun. En étant proposé dans les MJC et autres associations, il touche aussi de plus en plus une couche de la population moins favorisée. Et quelle qu’en soit l’approche, on peut aussi y voir une prise de conscience de la part du public de son besoin de vivre mieux, d’apaiser ses souffrances physiques ou mentales, de préserver du temps pour soi. Comme il est dit dans le Yoga-sutra de Patañjali, cette prise de conscience est la première étape vers la libération. N’avons-nous pas fait ce chemin nous-mêmes ?

À nous, en tant que professeurs, d’accompagner nos futurs élèves sur cette voie. Et, dans un premier temps,  de répondre à la demande qui amène un élève au yoga. Par exemple, si une personne souffre du dos, faire le nécessaire pour que son dos aille mieux. L’élève souhaitera peut-être ensuite approfondir sa démarche et s’engager plus avant dans la voie du yoga. Marina nous cite une phrase de TKV Desikachar : « Commencez par des postures et vous arriverez à Dieu. »
 
Le yoga prend en compte tous les aspects de l’être humain, corporel, psychologique et spirituel. On peut par des moyens très simples, comme l’enseignement des postures, transmettre les vraies valeurs du yoga. Il s’agit de les avoir intégrées soi-même et pour atteindre ce public, de trouver des mots et des concepts qui font écho chez lui.

Quelles valeurs du yoga peuvent être utiles dans la société actuelle ?

Le yoga, dans l’inconscient collectif, est associé à la non-violence, à la « zénitude », à une certaine hygiène de vie. Valeurs en opposition avec l’esprit de compétition, la recherche de résultats à n’importe quel prix, le manque de temps et la performance économique que notre société de consommation impose. Il faut cependant établir un lien entre le yoga et la réalité de la vie du public, ne pas donner une image du yoga qui ne pourrait se pratiquer qu’hors du monde, au fin fond d’une grotte.
Voici quelques valeurs que les enseignants de yoga peuvent transmettre pour répondre aux besoins de la société actuelle :

• La connaissance claire : apprendre à connaître son point de départ, à reconnaître ses besoins.
• La persévérance : s’engager avec constance et énergie dans un chemin de mieux-être, se donner les moyens de réaliser ce qui est nécessaire pour soi.
• Le lâcher-prise : reconnaître que l’on n’a pas la maîtrise complète des situations et apprendre à agir avec décontraction sans s’attacher aux fruits de l’action.
• Le discernement : savoir prendre du recul, de la distance, ne pas se laisser envahir par les émotions, les injonctions extérieures, le sentiment d’échec et d’inutilité que nous renvoie souvent la société.
• L’absence de jugement : développer la bienveillance, la compassion, la tolérance, y compris envers soi-même.
• L’effort juste : savoir respecter et faire respecter ses limites.
• Le sens de l’étape, la notion de développement dans le temps, de progression, dans un monde où tout va vite et où le résultat doit être immédiat.

Comment transmettre les valeurs du yoga sans les diluer ou les fausser ?

On pourrait s’inquiéter de la prolifération des publications « bien-être », des manuels pour pratiquer le yoga tout seul, ainsi que des chaînes You Tube ou autres blogs qui fourmillent de conseils pratiques. Que deviennent les valeurs du yoga ainsi transmises ? Le principal intérêt de ces publications est d’éveiller la curiosité pour le yoga et d’encourager un public de plus en plus vaste à le pratiquer. Certaines personnes font d’ailleurs la démarche de s’inscrire à des cours auprès de professeurs en chair et en os.

Mais sont-ils légitimes pour transmettre cette philosophie d’une culture si différente de la leur? Là encore, on retrouve la même diversité dans les formations allant de celles très courtes qui font l’impasse sur l’étude des textes, se concentrant sur les postures, à celles plus complètes, comme celles proposées par l’IFY qui bénéficient d’une bonne notoriété, en passant par les diplômes fantaisistes délivrés après un stage en Inde. Fort heureusement, l’Union européenne de yoga (UEY) est en train de mettre en place, avec l’aide des fédérations membres, des critères de qualité pour les formations garantissant la qualification des enseignants.

Mais le problème reste qu’il n’y a pas de diplôme d’État validant une formation, quelle que soit sa qualité. Pourquoi ? Parce que le yoga ne rentre pas facilement dans nos cases occidentales. Il ne peut être classé ni dans le médical ni dans le paramédical puisqu’il est aussi une philosophie. On ne peut pas non plus le classer dans les disciplines artistiques et philosophiques, car il est aussi une discipline physique. Alors faut-il le classer parmi les activités sportives ? Non, car il tient compte de toutes les couches de l’être, corporelle, énergétique, spirituelle. Est-ce une forme de psychothérapie ? Non plus, car les outils et les valeurs ne sont pas les mêmes. La notion même d’enseignement n’est pas identique en Inde et en Occident. La tradition indienne voulait que les enfants (les garçons), à partir de 6 ans, soient pris en charge par un maître (guru) qui devenait leur seul professeur jusqu’à leur « majorité ». Encore aujourd’hui, l’autorité du maître et le respect des décisions prises par les ascendants sont très forts en Inde. C’est une autre conception de la vie, du rapport à soi, à la nature, au monde…
En Occident, le respect de l’autorité ne coule pas de source, on a souvent tendance à la remettre en question ou à s’y confronter avant de décider si elle est digne de respect.

Alors sommes-nous légitimes, nous, étudiants à l’IFY, pour transmettre le yoga ? La réponse de Marina est que quels que soient le contexte et la forme de l’enseignement, on respecte l’esprit du yoga quand la transmission de ce savoir séculaire se fait de « cœur à cœur », au sein d’un lien profondément humain entre le professeur et l’élève. Le cours individuel, propre à l’enseignement traditionnel, est le cadre idéal pour cette transmission.
 
Pour pouvoir enseigner, il faut pratiquer, étudier, expérimenter, rester en lien avec l’élève, être à l’écoute de ses attentes afin d’allumer en elle ou en lui « l’étincelle » qui le révèlera à lui ou à elle-même. C’est la responsabilité de chacun de transmettre sa propre expérience du yoga selon sa personnalité. Le lien se fait entre l’enseignant et l’élève, sur des critères subjectifs. D’ailleurs, même en Inde, l’enseignement du yoga a toujours évolué au cours des âges, s’adaptant à l’époque, et le yoga tel que nous le connaissons aujourd’hui a été « occidentalisé » par les yogis des années 1960 qui l’ont fait sortir des frontières de leur pays.

Comment  introduire le yoga dans des contextes particuliers : école, hôpital, prison, maison de retraite, entreprise. Comment se présenter ? A qui ?

L’enseignement du yoga dans ces institutions pose quelques questions fondamentales car il ne s’agit plus seulement d’un rapport personnel élève/professeur. En effet, dans ces milieux, la pratique du yoga peut être instrumentalisée pour s’adapter à des situations et des besoins qui sont très différents de ceux de la tradition. Les entreprises veulent des employés plus performants, qui ne craquent pas, qui ne prennent pas de congé-maladie, et qui acceptent leur sort plus facilement. Le yoga a cette image d’amener l’individu à être plus « cool », plus « zen ». Le yoga pourrait dans ces cas être utilisé de façon négative, pour rendre le collaborateur plus docile. C’est un concept unilatéral de la non-violence, l’entreprise se posant la question de la violence de l’employé envers l’institution plutôt qu’envers lui-même.
L’enseignant de yoga doit-il accepter toutes les conditions imposées par l’entreprise ? Tout comme la profusion des cours fait sortir le yoga de son image de discipline réservée à un public d’élite, la pratique en entreprise est une occasion pour l’enseignant d’introduire les valeurs du yoga dans ce contexte particulier voire hostile. Et tel, Arjuna dans la Bhagavad Gîtâ, en valeureux guerrier, d’accomplir son dharma ! La pratique du yoga aura l’effet bénéfique d’amener les pratiquants vers le discernement, l’écoute de soi, la prise de conscience, quitte à les détourner des valeurs de l’entreprise et à les conduire vers une reconversion plus en harmonie avec eux-mêmes. Le yoga dans l’entreprise, c’est l’inverse du loup dans la bergerie, c’est le positif qui déteint sur le négatif.
Aurélie, par exemple, a été contactée par une entreprise de recouvrement par téléphone où la demande était clairement d’améliorer le rendement des employés, déjà soumis à des pressions très fortes. Face à son sentiment de malaise à cause d’un contexte en totale opposition aux valeurs du yoga, elle a hésité à accepter. Dans ce cas, pour Marina, la solution pourrait être de se faire aider, de se protéger soi-même, mais de relever quand même le défi afin d’apporter un bien-être aux employés qui en ont besoin. Il faut à son tour être dans le lâcher-prise, sans attente de résultat, et agir au mieux de ses possibilités.
Il existe aussi des entreprises ou des associations qui sollicitent le yoga dans le but d’apporter un véritable mieux-être aux personnes qui le pratiquent. Comme l’association Keys, où Aurélie va intervenir dans le cadre d’ateliers bien-être et développement personnel pour apporter confiance et estime de soi à des femmes fragilisées par la maladie, le burn-out, l’anorexie… Là, il s’agit d’adapter son enseignement à ces publics, chaque « pathologie » présentant ses particularités.
Dans notre groupe, Frédérique, qui enseigne le yoga dans l’entreprise où elle travaille, nous dit que le bien-être au travail y a été encouragé de façon extrêmement bienveillante. Cela lui a permis de moins subir la pression des diverses contraintes, et de s’investir dans son travail avec plus de recul et de respect d’elle-même. Il est ainsi possible de devenir plus performant pour l’entreprise tout en étant plus respectueux de soi-même, en exploitant ses capacités dans la conscience de ses propres limites.

L’enseignement en milieu scolaire a été expérimenté par Christophe, en école primaire avec des enfants entre 6 et 9 ans. La difficulté pour lui a été de constituer des groupes réduits, ce qui n’est pas toujours possible, les instituteurs étant tenus de garder toute leur classe en même temps. Une fois les problèmes administratifs résolus, le yoga, pratiqué régulièrement par les enfants, est très bénéfique. Il permet l’apprentissage de la tolérance, du partage et de redonner sa place à chacun. Il apporte le contrôle et l’apaisement aux enfants les plus agités et la confiance en soi aux enfants les plus timorés. L’impact du yoga se fait ressentir dans le comportement en classe en dehors des cours de yoga, favorisant la concentration. La difficulté peut venir des parents qui auraient une image négative du yoga parfois associé aux sectes, à une forme de religion, et qui refuseraient que leurs enfants soient « manipulés » par le professeur de yoga. Il est alors important de rencontrer les parents et d’exposer sa façon d’enseigner, d’expliquer ce qu’est réellement le yoga.
Marina nous rapporte qu’une de ses élèves qui avait 9 ans et seulement trois mois de pratique derrière elle, avait répondu à une journaliste qui l’interviewait que le yoga était pour elle « une gymnastique un peu philosophique qui lui apprenait des choses sur elle-même ». La réceptivité du public est infinie, tout dépend de la qualité de l’enseignement.


En conclusion, nous pouvons dire que de tout temps, la transmission du yoga s’est faite dans un rapport étroit et attentif de maître à élève, dans un esprit de bienveillance, de tolérance et en sachant s’adapter à chaque situation. Nous devons aller chercher la base de notre enseignement au plus près des racines du yoga, dans les textes anciens, pour perpétuer ses valeurs humanistes, mais aussi au plus profond de nous-mêmes. L’humilité, l’authenticité et la fidélité ont toujours été et seront toujours les principales qualités nécessaires à l’enseignement du yoga et peut-être encore plus aujourd’hui, dans une société où elles ne sont plus valorisées.