Yoga et danse

Auteur: 
FRANCO Lina

La chorégraphe Régine Chopinot, invitée de Lina Franco, prend la plume et nous fait le plaisir d'évoquer sa rencontre avec le yoga, "partenaire exigeant et généreux de sa création chorégraphique".


Yoga et créativité ?

Je commence la danse à l’âge de 5 ans, suis chorégraphe depuis 1978, directrice artistique du Centre Chorégraphique National de La Rochelle de 1986 à 2008. Désormais, je vis et travaille à Toulon pour Cornucopiae, nouvelle structure de création et de recherche sur la force de la parole au sein de la transmission orale – notamment avec le groupe du Wetr en Nouvelle-Calédonie - dans le Pacifique Sud.

En juillet 1991 a lieu la première rencontre concrète avec le Yoga en la personne de Michel Alibert. J’étais alors en train de monter avec les danseurs de ma compagnie une nouvelle pièce chorégraphique « St Georges » inspirée par la sculpture romane.

J’ai suivi de 1993 à 1999 l’enseignement de Michel Alibert à Lyon. Dans la continuité et pour approfondir la recherche menée à La Rochelle avec les danseurs de la compagnie sur la qualité du « corps au présent », j’ai également organisé de 1999 à 2001, avec Peter Hersnack, Michel Alibert et d’autres chercheurs, trois années d’enseignement intensif sous forme de laboratoire pratique et théorique. Depuis, encore et toujours, le Yoga est le partenaire exigeant et généreux de toute ma réflexion et de ma création chorégraphique. Il est le support indispensable à toute ma recherche chorégraphique et son médium : le corps en mouvement dans l’espace et le temps.

Travailler comme une abeille. Butiner, glaner, tester, observer, pratiquer, lire, rencontrer – j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des pédagogues, des chercheurs et des penseurs de haut niveau dans des domaines très divers. Inventorier toute une batterie d’objets, toute une série d’outils, tout un panel de perceptions, d’images, de mémoires. Se servir de tous, sans à priori, en fonction des personnes, des situations, des lieux et du temps. Une sorte de jeu. Parfois c’est rapide, parfois long et compliqué. Pendant une longue période, j’avais besoin, pour me rassurer, d’émettre un objectif, mais, depuis, j’ai observé qu’un chemin possible parmi d’autres était celui qui s’offre en se perdant. De plus, la sensation d’être perdu suscite, révèle tout un champ à défricher. Même la peur, à cet endroit, se révèle une délicieuse et inattendue complice. Elle développe une autre sphère perceptive. On voit mieux dans le noir ! Avec l’adrénaline, il y a un phénomène d’amplification de la perception qui favorise une autre qualité d’écoute et qui peut devenir, avec doigté, une alliée. Et puis, si mes choix  s’avèrent inefficaces, j’ai toujours la possibilité de revenir à des bases plus classiques. L’éventail d’outils répertoriés, du plus simple au plus sophistiqué, la multitude de choix et les combinaisons à l’infini nous aident à trouver les bons supports de la médiation à soi, à l’autres, aux autres. Il n’y a pas de convention, pas de pré-requis, il n’y a qu’à s’exercer, qu’à pratiquer.

Certes, tout est relatif et dépend de la situation que l’on cherche à créer et à partager dans un temps donné. Revisiter le passé et l’actualiser avec ce qui vient. Le lien, le tissage d’un fil à un autre, d’une personne à une autre, d’une culture à une autre, d’un espace à un autre, s’effectue souvent par le ténu, l’accidentel et aussi parfois le détour. C’est souvent une surprise, un insoupçonné et/ou un inattendu qui opèrent ! Rester ouvert, à l’écoute. Disponible à ce qui est en train de se jouer, de se tramer. Avec la confiance et l’humour comme partenaires d’aventure.

Les contacts, les appuis, les supports ? J’y reviens sans cesse et ils reviennent en permanence me questionner. Le poids. L’écoute du poids. Se mettre à l’écoute de la gravité du poids. Le poids ni lourd ni léger mais les deux, une combinaison mouvante et constamment en synergie, en balance. C’est un champ majeur. Chaque parcelle de peau en contact avec le sol est le capteur de chaque infime changement de poids. S’y référer, y revenir sans cesse, rester dans cette écoute spécifique. Tout bouge, tout s’adapte, tout s’invente, à l’instant. Rester tranquille !

Debout, assis, à plat dos, à plat ventre, à 4 pattes, en inversion sur les épaules ou sur la tête, l’investigation et la relation aux appuis sont primordiaux pour se construire ou/et se déconstruire. Si l’on conçoit le corps comme une architecture soumise à l’action de la gravité terrestre, c’est tout simplement la clé de voûte du projet architectural. Support horizontal du sol, certes, en premier. Mais aussi l’espace qui s’ouvre immédiatement à d’autres expérimentations toutes aussi exigeantes et passionnantes, avec un support vertical, par exemple, celui d’un mur, ou encore celui du corps de l’autre immobile ou mobile. Appuis possibles et variables à l’infini, plus subtils, plus abstraits comme prendre appui sur l’espace, l’air, la lumière, les points cardinaux, etc … Se rendre disponible à ses/ces appuis pour les transformer en supports est une source inégalée d’observations du sensible. Lorsque le simple porte en lui l‘immensité du complexe, la durée d’une vie est trop courte pour en épuiser l’expérimentation et la conscience qui en découlent.

Le poids ne serait-il pas, à la fois, la signature la plus concrète et la plus énigmatique de notre être ? Pour se mettre au diapason du poids, il est nécessaire de l’activer avec confiance. Porter et être porté est une expérience en soi car travailler avec le poids revient à se rencontrer et à s’accepter. Dialoguer avec la gravité, cet aller/retour immédiat du pousser/repousser. Aller vers et, dans la micro seconde qui suit, accueillir son propre rebond. Tel le courant électrique, une danse permanente entre les pôles, positif et négatif. La gravité terrestre est la condition grâce à laquelle nous sommes debout, c’est elle qui nous construit, nous invente du premier au dernier souffle. C’est ainsi sur notre planète terre. Entre les pôles, chaque mouvement et chaque immobilité se transforment en énergie qui se faufile et qui nettoie. À l’intérieur et à l’extérieur. En parallèle à une pratique engagée et humble, petit à petit et avec le temps, nos appuis se transforment en supports vifs et dynamiques.

De fait, la recherche qui m’anime se situe du côté de l’empirisme … Je tente d’évoquer cela  avec l’expression « corps au présent », une éventuelle réponse à notre question : Yoga et créativité ?

Régine Chopinot – Août 2016