YOGA ET CREATIVITE OU "METTRE DES PICKLES DANS LE SAMBAR"

Auteur: 
MAMAN Laurence

Le yoga fait partie des pratiques à propos desquelles la question de la créativité peut se poser.
Au moins à deux titres :

- au sein de la pratique du yoga, tout d’abord, quelle est la relation entre la fidélité aux « règles » et la créativité ? Si nous regardons la manière dont le yoga est enseigné actuellement, nous constatons une variété de pratiques, s’inscrivant dans un spectre entre ces deux extrêmes.
- quel est l’effet de la pratique du yoga sur la créativité, celle des artistes, des écrivains, des scientifiques, de tout un chacun ? Inhibiteur ? Facilitateur ?

DES PRATIQUES DE YOGA
A une extrémité, donc, certaines pratiques sont répétitives, à première vue peu créatives : ainsi dans l’ashtanga yoga, école qui a codifié des enchaînements-type il y a quelques décennies: « Il se compose de 6 séries de postures. Peu importe son niveau de yoga, quand on vient pour la première fois dans un cours d’ashtanga, on commence par la première série. Les difficultés vont croissant de série en série, et il faut parfois dédier de longs mois, des années même, avant de pouvoir passer aux séries 3 ou 4. … Les postures de chaque série sont toujours les mêmes, et comme le disent souvent les profs, “ les postures ne changent pas, mais vous, vous changez ” » (Blog « Mathilde fait du yoga »).

Il semble s’agir ici de la nécessité pour le pratiquant de s’adapter à la posture plutôt que d’observer, ressentir et innover pour qu’elle s’ajuste à lui. « Prêt-à-porter » et non pas « sur mesure ». Certes, au sein de la répétition, on ne vit jamais exactement les mêmes expériences ; mais il existe un risque d’automatisme dans la pratique, ou de forçage, avec perte de sensibilité.
 
Parcourons le spectre en citant un article présenté par le site Doctissimo, recensant 33 styles de yoga. Outre diverses pratiques qui restent ancrées dans des traditions solides, il est remarquable de voir fleurir des disciplines telles que :

- acroyoga (« style de yoga, qui mélange acrobatie, yoga et massage thaïlandais et se pratique le plus souvent à deux ») ;

- yoga Om (« d'origine New Yorkaise et crée par l'ancienne danseuse Cyndy Lee, ce genre de yoga est une branche du Hathayoga, qui fusionne des asanas fluides avec la méditation bouddhiste axée sur la pleine conscience ») ;

- yoga « Never too late » (« comme son nom l'indique, cette discipline est destinée aux personnes qui ont l'impression qu'il est trop tard pour se mettre au yoga.) ;

- yoga Jivamukti (« d’origine New Yorkaise et crée par Sharon Gannon et David Life, cette forme de yoga comporte des exercices de respiration, des ajustements pratiques et des chants dévotionnels. Selon David Life, un professeur de jivamukti doit aussi être un excellent DJ, 80% du cours s'effectuant en musique. La séance d'exercices, fondée sur le yoga ashtanga, peut ainsi commencer aux sons planants de Massive Attack et se poursuivre sur les rythmes des Rolling Stones pour l'incontournable salutation au soleil. Cet enchaînement fluide de postures et de respirations (qu'on appelle le vinyasa) prend alors des allures de chorégraphie. Un travail vigoureux, qui libère les tensions et les blocages de façon rock'n'roll ») ;

- Integrative yoga therapeutics (« ce style de yoga, crée par le professeur de yoga et psychologue Bo Forbes, rassemble psychologies, yoga et sciences pour des fins thérapeutiques, dont le but premier est d’éliminer les soucis de santé, comme par exemple les blessures physiques, l’anxiété, la dépression et même l’insomnie, et d’améliorer la performance physique ») ;

- Insight yoga (« crée par Sarah Powers, l’Insight yoga provient des traditions yogistes, taoïstes et bouddhistes. Cette discipline intègre les aspects yin et yang de notre personnalité en associant flux passif et flux dynamique et permet, de ce fait, d’améliorer tous nos tissus corporels »).

- Ajoutons le yoga du rire («  concept révolutionnaire né de l’idée originale du Dr Madan Kataria, un médecin de Mumbai. En Inde, il a lancé le premier club de rire dans un parc le 13 Mars 1995 avec seulement une poignée de personnes. Aujourd’hui, le phénomène est mondial et des milliers de clubs de rire sont aujourd’hui recensés (2016) dans plus de 100 pays. Le yoga du Rire s’impose par sa facilité à installer un bien-être complet chez ses pratiquants. Techniquement, le yoga du rire combine des rires sans raison avec des respirations yogiques (pranayama) ») ;

- et le yogalates (« Le Yogalates – combinaison de Yoga et de Pilates - est une marque déposée, créée par l'australienne Louise Solomon en 2002. Cette pratique est la même que le Yogilates, mais s'en distingue par la marque :Yogilates est aussi une marque déposée : cette discipline fut créée en 1997 par Jonathan Urla aux USA. »).

 Arrêtons ici la liste qui pourrait se poursuivre …
Belle créativité, donc. Et sans doute un certain nombre de ces pratiques apportent-elles du plaisir, des sensations, des performances, des prises de conscience, une énergie nouvelle…On ne peut rien en dire sans aller y voir de plus près.

Il n’empêche qu’on peut s’interroger sur la limite entre créativité et inconséquence, sur la prise en compte, ou non, d’un ancrage dans des bases suffisamment cohérentes pour permettre aussi de jouer, improviser, créer de nouveaux exercices, ouvrir de nouvelles voies. Sans parler du mélange des traditions et systèmes, des assertions médicales plus ou moins justifiées, voire des enjeux commerciaux (marques déposées). Patanjali n’aurait-il pas pensé ici à une forme de vikshepa, de dispersion, de distraction, par rapport au projet du yoga qui est de passer du temps, beaucoup de temps, avec l’aide des techniques, à traquer les illusions et les idées fausses qu’on peut se faire sur soi-même ?

METTRE DES PICKLES DANS LE SAMBAR
Le sambar est un plat de référence dans la cuisine de l’Inde du Sud, à base de lentilles, dans lequel on ajoute des épices et différents légumes. Dans une interview récente disponible sur Youtube, à propos de son père TKV Desikachar – qui vient de quitter ce monde -, sa fille Mekhala rappelle un souvenir : il avait concocté une recette très personnelle, étonnante pour les indiens attachés aux traditions culinaires, remplaçant les épices par des pickles (condiments souvent très épicés)… et, dit-elle, c’était délicieux. Pour elle, cette créativité dans les recettes se retrouvait dans la manière dont Desikachar proposait des pratiques de yoga à ses élèves. Je comprends et confirme ce qu’elle veut dire. Je l’ai vécu, de différentes manières, à son contact.
Desikachar a transmis à ses élèves de très solides références théoriques et pratiques. Par exemple, la structuration des séances se fait selon des règles réfléchies de progressivité, de choix de dynamique et de statique, de jeu des postures et contre-poses, de rapport à la respiration, de respect de l’anatomie et de la physiologie… Cette rigueur est de l’ordre de la qualité « sthira ». Il nous a mis à maintes reprises dans des situations d’expérimentation, d’observation, d’approfondissement de la précision de notre travail d’enseignement.
 
Mais en même temps il nous a invités à être créatifs, ce qui implique une certaine décontraction, un aspect « sukha ». Cette créativité est présente dès les premiers stades de la structuration des pratiques, puisque celles-ci ne sont pas stéréotypées, figées dans une succession répétitive de postures et pratiques de respiration ou de méditation. Au contraire, c’est comme si nous avions en mains un jeu de cartes entre lesquelles les combinaisons ne seront jamais les mêmes. Nous pouvons pratiquer le yoga pendant des dizaines d’années, notre « vocabulaire »de techniques n’est pas extensible à l’infini, et pourtant nos séances ne seront jamais deux fois les mêmes.  C’est ce qui permet de donner aux pratiques des caractères différents – plus dans la tonicité, ou plus dans le lâcher-prise, ou avec un travail spécifique sur le regard, ou sur la voix, ou dans le centrage sur telle ou telle posture, tel ou tel effet à explorer plus avant etc.. C’est ce qui fait qu’une pratique peut devenir une partition individuelle. C’est surtout ce qui donne des chances aux pratiques d’être habitées d’un « petit plus » d’originalité, de vitalité, de sensibilité.

Au-delà de cela, cet appel à la créativité implique aussi que nous tenions compte de notre histoire collective (par exemple, des occidentaux venus en Inde s’imprégner de références sont amenés à les recontextualiser à leur retour dans leurs pays)  mais aussi personnelle (fonction, entre autres, de nos caractéristiques propres, talents particuliers, croyances particulières, formations initiales…).

ETRE CREATIF A PARTIR DU YOGA – REFLEXIONS ET TEMOIGNAGE
Le fait que nous soyons, en tant qu’occidentaux, allés chercher le yoga, cadeau de l’Inde, implique à mon avis un respect par rapport à cette source et à l’ancienneté de sa tradition. Nous pouvons improviser avec cette « matière » mais ne pouvons pas garder le nom et en faire quelque chose de tout à fait différent. Nous ne sommes pas dans la même situation que des danseurs, musiciens, plasticiens occidentaux qui peuvent créer dans leurs disciplines dont le champ est très ouvert.

Lise Rodriguez, violoniste et yogini,  dans son livre « Musique et Yoga, la quête du juste » (Ed Almora), présente joliment les séances de yoga comme des partitions musicales que créerait un compositeur.
Elle rapporte le témoignage d’une pianiste : « Le yoga m’a donné la solution pour aborder le piano sans utiliser de forces inutiles tout en exploitant davantage de ressources physiques. (…) La respiration utilisée en yoga m’a aussi beaucoup apporté au niveau de la concentration. (…) Une décontraction physique qui m’inscrit dans quelque chose de très fluide. Fluide à tous les niveaux : le contact avec le public, mes partenaires, la projection du son… Je suis alors dans une fermeté décontractée physique et mentale. Le yoga m’a amenée à bien gérer ce qui doit être réalisé tout en faisant un cadeau. Ce n’est pas « moi » et « les autres » mais tout l’ensemble qui est concerné. »

Pour poursuivre, si nous pouvons être créatifs en restant dans le cadre cohérent du yoga, cet état d’esprit retentit sur notre créativité dans d’autres aspects de notre vie : refaire des recettes avec pickles à partir de l’expérience du yoga. Trouver des solutions inédites dans des situations du quotidien. Se sentant mieux dans son corps, gagnant plus de tranquillité et s’autorisant plus de liberté, être plus vivant dans des pratiques professionnelles ou artistiques.
 
Laurence Maman, professeur et formatrice IFY