Yoga et équilibre

Auteur: 
PRIOUL Sylvie


Extrait du mémoire de Sylvie Prioul (formatrice Marina Margherita)
 
L’équilibre... on en manque, on le garde, le perd, le cherche, le (re)trouve. Sur le fil de la vie, nous sommes d’éternels funambules. Et il suffit parfois d’un rien pour que le pied nous manque.
La recherche d’un état stable, équilibré, non perturbé, est au cœur de la philosophie du yoga, qui se propose, par la pratique des āsana (les postures), du prānāyāma (les techniques respiratoires), de la concentration et de la méditation, de canaliser les activités mentales, apaiser à la fois le corps et l’esprit, pacifier les rapports entre soi et le monde.
On se tourne souvent vers le yoga à cause de désordres, de troubles, de « déséquilibres », physiques (mal de dos, insomnie) ou psychiques (dépression, stress) – les deux pouvant aller de pair –, le but étant, au choix, de moins souffrir, de se détendre, de recouvrer de la souplesse, de l’énergie, de quoi affronter la vie...
Révélateur immédiat de notre état intérieur – ce qui explique qu’il y a des jours avec et des jours sans –, l’équilibre nous ancre dans la perception de l’instant présent, de l’ici et maintenant : c’est donc un terrain d’expérience privilégié pour le pratiquant.

L’idée d’explorer ce vaste domaine de l’équilibre m’est venue de la pratique de postures d’équilibre, parfois exigeantes en termes de souplesse et/ou de force musculaire, mais qui m’ont paru tout de suite nécessiter bien d’autres qualités pour leur réalisation : concentration, volonté mais aussi relâchement et détachement. En un mot les mêmes exigences que pour toutes les autres postures mais décuplées ! Sans oublier qu’elles demandent souvent une grande persévérance avant de se laisser apprivoiser... Mais leur exécution réussie procure à l’égal pourrait-on dire de la difficulté une grande joie, et même une certaine euphorie.
Qu’on soit sur une jambe, sur les bras, sur la tête..., on tente de s’affranchir pendant quelques instants des contraintes habituelles, de cette pesanteur qui nous ramène à notre condition. Les postures d’équilibre répondent à un désir de dépassement, d’élévation, et le sentiment de légèreté et de liberté qui les accompagne est un premier pas vers une liberté plus grande qu’elles nous permettent de pressentir.
 

Comment tenons-nous en équilibre ?

L’équilibration, fonction très complexe, permet la station debout, spécifique à l’espèce humaine. Certains neurologues disent de l’équilibre que c’est notre « sixième sens », dont « l’organe » est le système nerveux central : c’est en effet lui qui reçoit toutes les informations visuelles, vestibulaires et proprioceptives, informations qui nous permettent de nous situer dans l’espace. Et d’avoir conscience de notre corps.

– Les informations proprioceptives

            La proprioception est la capacité à percevoir notre corps, la position des membres ou des segments corporels les uns par rapports aux autres, le mouvement des différentes parties du corps dans l’espace, la direction et l’amplitude des mouvements articulaires, le degré de contraction du muscle, les sensations d’appui.
            Ces informations proviennent des articulations, ligaments, muscles et tendons. Elles sont transmises au système nerveux central et sont indispensables pour maintenir l’équilibre et contrôler les mouvements volontaires.
            A ces informations proprioceptives s’ajoutent des informations extéroceptives, transmises par la peau, et celles provenant de l’oreille interne.

Le système vestibulaire

            Le système vestibulaire, localisé dans l’oreille interne, est composé de capteurs – les canaux semi-circulaires et l’appareil otolithique (utricule et saccule) – qui mesurent les accélérations, rotations et inclinaisons de la tête et du corps. Alliés aux capteurs visuels, ils permettent au cerveau de connaître notre orientation dans l’espace et par rapport à la verticale.
Il joue donc un rôle essentiel pour l’ajustement de la posture, le contrôle des mouvements, l’orientation anticipatrice du regard. Il mesure en permanence l’accélération de la pesanteur et contrôle donc, entre autres, le tonus des muscles extenseurs.
Les dysfonctionnements du système vestibulaire sont à l’origine de vertiges ou de sensations de vertige, de nausées ainsi que de pertes d’équilibre.

– Le système visuel

La vision intervient comme élément essentiel d’orientation et de déplacement dans l’espace. L’œil permet de fixer un point de repère essentiel : la position du corps par rapport à ce qui l’entoure.
Il y a deux types de vision : la vision focale (ou fovéale) qui sert à regarder (reconnaître et identifier les objets) et la vision périphérique qui aide à s’orienter dans l’environnement et qui transmet les mouvements de l’environnement à la fovéa (centre de la rétine) ainsi que des images apparues dans le champ visuel.
Les deux formes de visions jouent un rôle capital dans l’équilibration : la vision fovéale permet de fixer consciemment le regard sur un point, ce qui facilite l’équilibre, alors que la vision périphérique est particulièrement impliquée dans l’équilibre dynamique.

– Le cervelet

Le cervelet est un centre nerveux régulateur de la fonction motrice, au sens large. Il tient une place prépondérante dans le contrôle de l’équilibre puisque cette partie du cerveau reçoit les informations provenant des récepteurs sensoriels (informations vestibulaires, proprioceptives et cutanées), qui partent après traitement vers d’autres centres nerveux ou vers les muscles concernés. 

– Le système musculo-squelettique

Le corps est un volume dynamique qui trouve dans sa propre organisation son équilibre, dont le caractère est d’être... instable, proche du déséquilibre. Les muscles sont en permanence prêts à une rééquilibration. Cette instabilité entretient l’activité, le mouvement.
Le mouvement du squelette a une orientation propre que l’action des muscles vient équilibrer. Le maintien de l’équilibre ne peut se faire sans l’intervention des muscles : le tonus musculaire nous permet de lutter contre la gravité. Le degré d’intervention des différents muscles n’est pas constant et dépend de la position du corps.

Le tonus postural permet le maintien de l’équilibre statique et dynamique en garantissant un niveau de contraction optimal pour l’action. Certains muscles sont plus particulièrement soumis aux stimulations posturales : les muscles du tronc, le carré des lombes, le moyen fessier, le pyramidal et le psoas-iliaque.

Ce groupe musculaire psoas-iliaque qui relie la colonne vertébrale aux jambes, mettant en relation les parties haute et basse du corps, est un muscle postural clé en tant que muscle moteur et stabilisateur de deux charnières différentes : l’articulation coxo-fémorale et la colonne lombaire. Situé à proximité du centre de gravité, il joue un rôle essentiel dans le maintien de l’équilibre.
Le grand psoas, en forme de fuseau, s’attache sur les apophyses transverses des cinq vertèbres lombaires, rejoignant le diaphragme au niveau du plexus solaire, et sur le fémur (petit trochanter). Le petit psoas s’attache sur la cinquième vertèbre lombaire et le bassin, mais il a peu d’importance et peut être absent chez certaines personnes. Le muscle iliaque s’attache à l’os iliaque et au fémur. Le psoas-iliaque est un groupe musculaire très puissant, essentiellement stabilisateur.

– Le centre de gravité

L’être humain en posture érigée est une structure très grande en équilibre sur une base réduite, les pieds. Le centre de gravité, qui correspond au point où toutes les forces s'exerçant vers le bas et dues à la pesanteur seraient exactement équilibrées, est très élevé : chez l’adulte, il est situé au niveau du bassin à la hauteur de la deuxième vertèbre sacrée (S2), avec des variations selon les proportions de l’individu et un peu plus haut chez l’homme que chez la femme.
La construction du corps humain, avec un centre de gravité plutôt haut placé, favorise bien plus le mouvement que la stabilité. Et quand il tente de rester immobile, l’être humain est toujours en mouvement, ce qui entraîne un déplacement constant du centre de gravité. En effet, debout, l’homme oscille suivant des rythmes particuliers et complexes qui sont le résultat de l’activité des différents systèmes réflexes sensori-moteurs qui assurent la régularisation de l’activité tonique posturale.

Le polygone de sustentation

La ligne de gravité est la perpendiculaire au sol partant du centre de gravité, arrivant exactement au centre du polygone de sustentation.
Dans la posture debout, le centre du polygone de sustentation se situe entre les deux pieds. Plus on s’écarte du centre du polygone, plus la posture devient instable. Un corps cesse d’être en équilibre quand la verticale (ligne de gravité) tombe en dehors du polygone de sustentation.

Les pieds

Les pieds sont remplis de capteurs à la fois au niveau du derme et des tissus sous-cutanés, mais également dans les muscles, les tendons, les articulations et les tissus péri-articulaires. Ce sont dans toutes les postures debout nos points d’appui au sol.
De la bonne répartition de ces appuis dépend la stabilité de l’ensemble du corps. Trois points sont essentiels au bon appui du pied au sol : base du premier métatarsien, base du cinquième métatarsien et sous le talon (tubérosité calcanéenne), formant le « tripode des pieds ».
S’il est important de pratiquer pieds nus, cela est encore plus vrai pour les équilibres. Les sensations ne sont en effet pas du tout les mêmes quand on porte des chaussettes et les informations transmises, beaucoup moins fines.

L’imaginaire

Imaginer le geste mémorisé, répété – ce qui est le cas des āsana – permet de préparer l’action du corps, d’anticiper « physiquement » la prise de posture, ce qui est capital dans les postures d’équilibre.
 

Prendre le risque de l’équilibre

Les postures d’équilibre, même les plus simples, demandent toutes un dépassement de soi, une prise de risque, pour s’affranchir momentanément de l’équilibre « normal ». Elles sont à proprement parler « extra-ordinaires » et en cela nous confrontent à une déstabilisation qui s’avère libératrice. Les notions de tapas et d’abhyāsa prennent tout leur sens dans la pratique de ces postures : il faut en effet ardeur, discipline et ténacité pour persévérer dans la pratique et – parfois – atteindre son but. Mais vairāgya (le détachement) doit aussi intervenir, car à trop « vouloir », on bloque la circulation de l’énergie, on tente d’immobiliser le corps sans lui laisser sa respiration naturelle. Plus que jamais il faut se détacher des fruits de l’action et laisser le corps vivre ce moment d’éphémère liberté.

Les postures d’équilibre sont des postures comme les autres, mais...

Nombreuses parmi les āsana, ces postures permettent de développer des qualités qui assureront un meilleur maintien de toutes les autres postures : attention sans faille et grande concentration en ce qui concerne le mental et bonne structuration du système nerveux d’un point de vue physique.
Ces qualités d’attention, de concentration, de présence à l’instant, d’ancrage au sol, requises pour les postures d’équilibre, sont en effet tout aussi importantes quand on aborde d’autres postures, mais, alors qu’on peut « aménager » quand on a les deux pieds sur terre – et parfois les deux mains –, la posture d’équilibre ne supporte pas le moment d’absence ni le moindre vagabondage de l’esprit, qui se paie par une déstabilisation parfois difficile à contrer. Et si l’on arrive malgré tout à maintenir l’équilibre, c’est souvent au prix d’un effort intense, qui entraîne raidissement musculaire, contractions excessives qui font perdre à la posture sa qualité confortable.

Ces postures ne sont donc pas à négliger. Bien au contraire, il faut les intégrer régulièrement à la pratique, même si, les échecs étant fréquents, elles engendrent parfois un sentiment d’insatisfaction. Quelle joie pourtant quand on a réussi, même de façon fugace, à tenir une posture qui se refusait jusque-là !


Biographie
Après un parcours où se mêlent théâtre – en tant que comédienne et assistante à la mise en scène – et danse, parcours durant lequel le yoga m’a accompagnée et beaucoup aidée, ma vie professionnelle a pris une autre direction, le journalisme au sein du Nouvel ObservateurMais au fil du temps, le yoga m’est devenu si indispensable que j’ai décidé de suivre une formation de professeur de yoga auprès de Marina Margherita, de l’Institut français de Yoga (IFY). J'ai été diplômée en 2016. Et j'ai intégré l'an passé une nouvelle formation en Yogathérapie auprès de Bernard Bouanchaud et du docteur Chandrasekaran. Depuis un an, je me consacre entièrement à l'enseignement du yoga : cous collectifs, individuels et ateliers thématiques.