Yoga et émotions par Laurence Maman

Auteur: 
MAMAN Laurence

Les émotions, leur emprise sur les pauvres humains que nous sommes, les moyens d'apprendre à les "gérer", occupent de nos jours l'avant de la scène: on en parle dans les magazines féminins et les revues de psychologie, on les aborde dans les diverses psychothérapies, dans le coaching en entreprise ou ailleurs.
Je passerai ici quelque temps à glaner des points de vue - indiens et occidentaux, anciens et modernes -  pouvant constituer des pistes d'exploration pour les pratiquants et professeurs de yoga que nous sommes. Ceci dans le but d'établir des directions, en corrélation avec ce qu'en disent les textes de yoga. 

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Le mot "émotion" provient du mot français "émouvoir", dont l'origine est latine: e- (variante de ex-) signifie "hors de" et movere signifie "mouvement".
Une émotion est définie comme "un mouvement affectif soudain et intense, entraînant un débordement temporaire du contrôle réflexif, sous l'effet d'une stimulation du milieu."
 
Il est difficile d'en dresser une liste consensuelle. Il est généralement considéré, à la suite des travaux du psychologue américain Paul Ekman, qu'il existe six émotions de base, dont les expressions faciales sont facilement reconnues à travers toutes les cultures: la joie,  la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. Une étude récente en réduit le nombre à quatre: joie, tristesse, peur et colère.
 
Robert Plutchik, psychologue américain, a dressé un beau tableau (la rosace colorée du début de l'article), plus complexe: il était d'avis que les émotions primitives, sur le plan biologique, avaient évolué pour faciliter la survie, l'adaptation, la capacité de reproduction de l'animal. Il a défendu leur primauté en montrant que chacune d'elles déclenchait un comportement d'une grande valeur de survivance ; par exemple, la peur inspire une réaction de fuite ou de combat.
 
Susana Bloch, docteur en neurosciences et spécialiste en neurophysiologie et en psychophysiologie, d'origine chilienne, ayant travaillé pendant plus de 20 ans au CNRS à Paris, a en particulier étudié les effets des émotions dans le corps: attitudes corporelles, expressions faciales, schémas respiratoires spécifiques à chaque émotion. Elle a observé, entre autres, que le fait de modifier volontairement notre schéma respiratoire peut nous permettre d'accéder plus facilement à l'émotion correspondante.
 
 
Dans un article daté de la fin 2014, le Figaro évoque une récente étude menée en Finlande: elle établit une véritable carte corporelle des émotions:

 Le psychanalyste Jacques Lacan parle d'affects plutôt que d'émotions.
Sans l'Autre, point d'affects: c'est le discours, de l’Autre, qui, en les nommant, les fabrique. Lacan prend la suite de Freud, pour qui l'affect trompe sur son origine, passant de représentation en représentation : la substitution et le déplacement ont pour effet de rendre plus que difficile l’accès à l’origine de l’affect éprouvé (ce qui évoque d’assez près le sûtra III, 20).
 
Parmi ceux-ci, l'angoisse a un statut tout à fait à part, révélant, lorsqu'elle se manifeste, que celui qui l'éprouve touche à un point qui, pour lui, est essentiel, fondamentalement indicible, hors langage, vide de signification. "Elle ne se déplace pas, mais reste arrimée à ce qui la produit ". Elle est certitude, n'a pas besoin de preuves, se réfère à un réel.
 
Les positions originales de Lacan peuvent paraître rudes mais amènent à réfléchir :
La culpabilité ne vient pas de la loi, de l'interdit, comme le croyait Freud, mais est solidaire de l'annulation du désir.
L'ennui  est  l'un des affects en rapport avec le  désir d'autre chose.
Affects encore, ce que Lacan appelait les « passions de l'être » : amour, haine et ignorance. L'amour, qui prétend « donner ce que l'on n'a pas », est menteur car il est en fait demande d'espoir de faire Un.
La haine, qui n'est pas seulement l'envers de l'amour, vise tout crûment l'être de l'autre. L'ignorance est passion du « ne rien vouloir savoir », elle rend triste.
La colère, « c'est quand les petites chevilles ne vont pas dans les petits trous », c'est l'affect qui surgit quand du réel se met en travers des entreprises du désir.
 La honte, affect social, surgit du dévoilement de ce qui me constitue sans être moi : désir, chose, objet, symptôme.
Pour les psychanalystes, il est un autre affect qui marque la fin de la cure : la satisfaction, voire l'enthousiasme.
 
En Inde, les émotions sont catégorisées, sous la forme des rasa (saveurs) évoquées dans toutes les disciplines artistiques. La pensée esthétique de l’Inde fut énoncée pour la première fois dans le plus ancien traité d’art dramatique, rédigé au début de notre ère, le Nāṭya Śāstra, qui continue à faire autorité en ce domaine. L'ethnomusicologue Philippe Bruguière explique que ce texte envisage l’art comme un prolongement des enseignements contenus dans les hymnes des Veda.  Attribué au sage Bharata, l’ouvrage traite en détail de toutes les disciplines (danse, poésie, musique, mise en scène, etc…) qui participent à l’art théâtral. L’art y est expliqué comme étant à la fois source de plaisir et moyen de connaissance, s’inscrivant ainsi dans la continuité de la doctrine brahmanique.
 
Le spectateur sensible fait de la perception des "saveurs" une expérience délectable, à proprement parler gustative, procurant une joie ineffable, radicalement différente des émotions courantes qu’il peut ressentir dans la vie quotidienne. L’expérience du rasa ne saurait être objectivée mentalement ni même conceptualisée.
 
Il y a neuf rasa:
* Sringara : Amour -  beauté, sentiment amoureux.
* Hasya : Mépris — sarcasme, moquerie.
* Raudra : Colère — indignation, violence.
* Karuna : Tristesse — compassion.
* Vibhatsa :  Dégoût — aversion.
* Bhayanaka : Terreur — peur.
* Vîra :Sentiment héroïque - courage.
* Adbhuta : Émerveillement — surprise, curiosité.
Ajoutée à ces huit émotions, celle qui n’en est pas une, la seule qui ne se transmet pas:
Shânta : Paix — tranquillité.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Qu'est-ce que cela dit au pratiquant de yoga?
 
Ces mouvements, exprimant de manière plus ou moins visible des affects intérieurs, échappent a priori, par essence, au contrôle de notre volonté.
 
Probablement, à l'origine, phénomènes ayant permis à notre espèce de survivre, les émotions se sont diversifiées en fonction de la sophistication de notre psychisme. Elles présentent également, dans une certaine mesure, des formes différentes en fonction des modes de vie et préoccupations en divers lieux du monde et à diverses époques.
 
Leur manifestation peut (pas toujours) amener à souffrir (pensons aux klesha, instances psychiques "fauteurs de trouble" présentés par Patanjali dans le yoga sûtra). De ces émotions sources de souffrance, nous tendons à vouloir nous débarrasser, d'autant que le projet du yoga laisse entrevoir l'établissement d'une sagesse détachée et laisse entendre que les émotions, alors,  s'émoussent ou se désamorcent.
 
En Inde, la neuvième, de nature différente, est la paix intérieure; à mettre en regard de la satisfaction ou l'enthousiasme évoqué par Lacan. Desikachar présentait ânanda, la joie profonde et inaltérable, toujours présente en filigrane dans notre expérience, comme l'"essence des émotions ".
 
Inversement, si l'on traduit le plus généralement "duhkha", concept central du yoga - et du bouddhisme - par "souffrance", la référence à l'étymologie de ce terme (espace - kha - mauvais -duh-), souvent référé à la pénible sensation de restriction que l'on peut ressentir dans la région du cœur, nous amène directement à l'angoisse évoquée par Lacan: regardons-la comme l'indicateur de la proximité, dans notre expérience, d'un point réel non descriptible par les mots, mais pourtant fondamental. En un sens, il serait question d'apprendre, peu à peu, à affronter l'épreuve de regarder ce qu'elle révèle, pour mieux « voir ».
 
La première attitude implicite dans le yoga est d'accepter que ce qui est perçu ou se manifeste existe, est réel (satvada). On se fourvoie si l'on se met en position de refus initial de cela. On pourrait parler de déni. Par exemple, si je n'aime pas me mettre en colère (parce que j'en éprouve un inconfort physique, ou bien que je n'en apprécie pas les conséquences sur l'autre, ou encore que cela ne correspond pas à mon idéal du moi...), je vais peut-être trouver un moyen de ne pas exploser, ou même de ne pas ressentir cette colère. Mais d'une part cela va sans doute déclencher dans mon corps des perturbations cardiovasculaires, métaboliques ou autres; d'autre part la non-reconnaissance de cet affect va me priver de la possibilité de comprendre "ce qu'il me dit", dans une situation donnée, d'en comprendre un peu plus sur mon fonctionnement.
 
Krishnamurti insistait sur l'importance fondamentale du premier mouvement d'acceptation, comme susceptible de transformer instantanément l'affect qui fait souffrir, et aussi de pouvoir le considérer avec plus de recul et de clarté.
 
En résumé: accepter les émotions pour les apprivoiser et en apprendre quelque chose.
 
Il faut aller glaner dans différentes parties du yogasûtra pour voir évoquer des concepts faisant référence à ces mouvements surgis de nos profondeurs :
-    Dans le premier chapitre (sûtra I,31), duhkha -souffrance mais aussi oppression par l'angoisse - est présenté comme le premier symptôme de la présence des obstacles à l'entreprise de transformation et de clairvoyance que constitue le yoga. Puis (sûtra I,33), l'amitié face au bonheur , la compassion face au malheur, la  joie face aux actes justes sont des affects "actifs", impliquant la relation à autrui, contribuant à dissiper ces obstacles. On retrouvera les trois mêmes dans le troisième chapitre (III, 23): ce sera alors par rapport aux véritables forces pouvant résulter de la compréhension en profondeur de ce qu'ils impliquent.
-    Toute la première partie du deuxième chapitre (II,3 et suivants) se centre sur les klesha, "afflictions", "fauteurs de trouble" affectant le fonctionnement psychique. Nous retrouvons, des plus manifestes aux plus cachés (et fondamentaux): la peur, le rejet ou dégoût, l'attrait compulsif, à la racine desquels se trouvent les problèmes de l'égo (cf la honte évoquée plus haut) et l'ignorance que l'on peut considérer comme passion du "ne rien vouloir savoir ".
-    Dans ce même deuxième chapitre, le sûtra II,34 propose de méditer sur les conséquences de la violence, de l'avidité , de la colère, de la stupeur, comme sources de douleur et de perpétuation de l'ignorance.
 
Ces citations du texte de Patanjali, non exhaustives, nous font entrevoir la possibilité de voir, par les yeux du yoga, ces affects comme l'expression d'un désordre. La manière dont nous nous identifions à ce que nous ne sommes pas en profondeur joue un rôle fondamental dans la possibilité qu'ils existent et s'expriment. Mais du fait que nous passons notre existence en relation aux autres, et même à ce qui, en nous-mêmes, nous est étranger, Autre (pour le yoga, seul l'état d'être conscient et fondamentalement libre est notre véritable nature), comment ne pas être pris dans ces mouvements qui témoignent du fait que nous vivons? L'ordre et l'équilibre parfaits ne seraient-ils pas synonymes de la mort?
 
Le yoga, me semble-t-il, nous propose deux voies complémentaires, se succédant plus ou moins au fil des années de pratique:
 
         - apprendre, par l'usage des techniques, à se sentir moins déstabilisé par nos mouvements émotionnels. Ainsi, à l'instar des propositions de Susana Bloch, le choix des postures dans une séance, plutôt actives, ou nécessitant plus de lâcher-prise, plutôt vers l'ouverture, ou plutôt vers la fermeture etc..., a un effet, éventuellement rééquilibrant par rapport à celui qu'a, dans le corps, tel ou tel affect.  Il en est de même pour le choix des techniques respiratoires. De manière plus générale, la pratique du yoga, et la concentration qu'elle implique, contribuent à "calmer le jeu intérieur ".
 
         - approfondir par la méditation la perception, l'analyse, la clarté sur ce que nous disent ces   expressions singulières de nous-mêmes,  qui sommes tous différents, inscrits dans une histoire, des expériences, des paroles qui nous ont marqués et dont la trace, enfouie, devenue inconsciente, alimente la répétition de nos modes réactionnels.
 
Aller, modestement, vers un peu plus de liberté, de joie intérieure, d'enthousiasme, en acceptant nos émotions, qui sont des réalités, en nous attelant à changer ce qui peut l'être, mais surtout en visant la découverte de notre nature essentielle.