Si le yoga m’était conté...

Yoga, son, chant et conte vont très bien ensemble pour un public d'enfants

Si le Yoga m'était conté...

Mais comment les introduire de façon appropriée dans un cadre de soins auprès d'enfants présentant de façon plus ou moins sévère des troubles intellectuels, entraînant des difficultés majeures d'apprentissage scolaire ?

Psychologue clinicienne dans un service de soins pour enfants, j'ai recours au conte et au Yoga comme médiations thérapeutiques afin d'aborder avec les enfants cette vaste expérience de svādhyāya qui englobe aussi bien le rapport à la réalité et à la connaissance que le rapport à soi.

Les sūtra de Patanjali (LII-1-32-44) nous enseignent que la perception d'une réalité changeante et la recherche de ce qui est permanent en soi réduisent la souffrance et permettent l'accès à une plus grande stabilité et à une meilleure connaissance de soi et de ce qui nous entoure.

Les enfants à l'intelligence troublée dont je parlerai dans cet article, ont tous des difficultés de raisonnement logique, de compréhension, un manque d'attention, une mémoire peu fiable, des repères spatio-temporels fragiles, des difficultés de langage et une instabilité émotionnelle.

Toutes ces caractéristiques entraînent chez eux un sentiment d'infériorité couplé à un important manque de confiance.
De façon contrastée et souriante, leurs parents les décrivent comme sociables, débrouillards dans les gestes de la vie quotidienne avec, parfois, un véritable don dans le domaine du sport, du chant, du dessin ou de la danse.

Le Yoga complémentaire du conte

Ma pratique de Yoga et mon goût pour le Yoga du son et le chant m'ont amenée à introduire dans mon activité professionnelle le Yoga associé au conte.

Faire le récit d'une histoire imaginaire sollicite chez l'enfant la compréhension des situations racontées, la concentration afin de pouvoir suivre le fil de l'histoire, la mémoire des éléments principaux du conte d'une séance à l'autre, et le recours au langage pour échanger ensemble.

L'écoute et la participation active à un conte demandent nécessairement à ces enfants un effort intellectuel qui les renvoie à leurs manques. Cet effort souvent ressenti comme insurmontable provoque souvent une attitude passive ainsi que l'expression d'ennui et de fatigue.

Ainsi, afin que le recours au conte ne soit pas d'emblée associé à une exigence d'effort décourageante, le Yoga, deuxième médiation thérapeutique, apparaît complémentaire du conte.

Les séances sont construites sur l'alternance de sthira et sukham, effort et détente. La pratique du Yoga permet à ces enfants de découvrir que l'effort peut être couplé au plaisir et à la réussite.

Petit à petit et chacun à son rythme, sans compétition, l'enfant peut se sentir exister de façon plus harmonieuse et se percevoir compétent avec et malgré les difficultés rencontrées. Ceci modifie, en chaque enfant, les empreintes profondes que sont les vāsana.

Chaque posture a un nom qui renvoie aux paysages, aux animaux, aux personnages, et aux situations du conte. Autant d'éléments mobilisant l'attention de l'enfant et lui permettant de se situer et de s'identifier à des personnages.

Postures de Yoga d'ouverture et d'apaisement

Les séances d'une semaine sur l'autre ont une partie permanente et une partie changeante. La séance commence par un rituel, posture debout, mains jointes sur la poitrine, inspiration en levant les bras le long des oreilles, avec émission du son de l'abeille, bhramari, sur l'expiration.

Ensuite, progressivement, posture après posture, est introduite la salutation au soleil, avec introduction des syllabes de feu, hram, hrim hrum, hraïm, hraüm.

Sūrya namaskār sollicite intensément en même temps coordination, attention soutenue, repères dans l'espace et mémoire des gestes ; autant d'éléments renvoyant ces enfants à leurs limites cognitives et à leur peu d'assurance.

Cependant la tonicité de cet enchaînement, la présence d'animaux (lézard, chien), ainsi que la symbolique de l'ouverture à la lumière et à la chaleur du soleil s'avèrent, séance, après séance, très parlantes et aidantes.

En fin de séance, est introduit un deuxième rituel, les enfants étant assis en rond dans la posture du lotus.
L'année scolaire commence avec la ronde du souffle (les enfants se tiennent par la main et chaque enfant serre, l'un après l'autre, la main de son voisin de gauche sur l'expir). En fin d'année sont introduits des mantra courts et répétitifs.

Effets thérapeutiques du Yoga sur ces enfants

Le corps central et changeant de la séance voit l'introduction de nouvelles postures selon les besoins du récit.

Elles illustrent les lieux (forêt, montagne, palais), font apparaître des animaux et des personnages. Elles font appel à l'équilibre, à la possibilité de s'identifier à la force et au courage (enchaînement du guerrier), à l'affirmation de soi (lion).

Elles sollicitent aussi l'ouverture (postures en extension) ainsi que l'endurance (cobra, sauterelle).

En contrepoint de ces postures toniques, sont proposées des postures de retour sur soi orientant le mental vers le calme, l'apaisement émotionnel et une intériorisation progressive.

Lorsque le groupe y est prêt, est proposé en fin de séance un court temps de méditation, en posture allongée, les yeux fermés, avec recours à un bhāvana, visualisation d'une image centrale du récit.

On peut observer les effets thérapeutiques de cette approche à travers les deux premiers des 8 membres de l'ashtanga Yoga : les yama, attitudes sociales et relationnelles, et les niyama, attitudes personnelles, dont svādhyāya, la connaissance de soi fait partie.

L'introduction du Yoga dans un cadre de soin permet à certains enfants de vaincre une trop grande timidité et de sortir d'un repli sur soi les freinant dans leur développement.

D'autres au contraire peuvent dans un tel dispositif thérapeutique accéder à une meilleure gestion de leurs émotions et de leur agressivité, les libérant ainsi d'un agitation envahissante.

Le Yoga pour l'ensemble de ces enfants participe, à long terme, à l'accès à un mieux-être profond, à un équilibre plus sûr, à l'expression de soi de façon plus authentique, plus confiante, à une conscience plus respectueuse de l'autre ainsi qu'à une plus juste connaissance de soi.

Anne Guérin,
professeur de Yoga IFY et psychologue clinicienne