SATYAM, la véracité : un des « miroirs » du yoga

Satyam est une attention toute particulière que le yoga nous encourage à porter dans nos relations

Le jour où j'ai arrêté de faire semblant

Mais que ce regard nous questionne ! De nombreuses questions qui ne trouveront leur réponse que dans une démarche  longue et sincère.

L’enjeu du yoga

Le yoga nous offre par l’intermédiaire d’un de ses textes majeurs, le Yoga-sûtra, la possibilité d’être libre. Cette liberté, kaivalya, est l’aboutissement d’une longue démarche, prenant en compte le fonctionnement de notre mental.

 

Les moyens offerts par le yoga sont nombreux, postures, techniques respiratoires, méditation… mais tous ont à voir avec la manière dont notre mental s’y relie.

Celui-ci peut vivre deux états : la dispersion ou la focalisation. Le premier de ces états nous permet de goûter les merveilles de la vie sous toutes ses formes, mais il nous décentre, nous fait nous éloigner de ce que nous sommes profondément. Le deuxième état, la focalisation, en prenant un support, si possible plaisant à notre mental, nous permettra de vivre une relation étroite avec ce support et va nous révéler à nous-mêmes. C’est la méditation.

La relation et la place de satyam

Tous les supports offerts à notre mental afin de lui permettre d’éviter de se disperser, sont en rapport avec les relations que nous avons : avec les autres, avec nous-mêmes, notre corps, notre souffle, nos sens, notre psychisme. Qu’on la refuse ou non, la relation est au cœur de notre vie ! Se relier, n’est-ce pas là le sens du mot « yoga » ? Sans relation nous n’existons pas. La vie nous pousse à bouger, à expérimenter, et l’expérience est relation.

Mais quelle est la qualité de ces liens ? Sommes-nous conscients des projections que nous y faisons ? Du bagage que nous y apportons ?

C’est pour répondre à ces questions que l’aśtanga yoga, nous propose huit piliers, huit supports qui nous sont tendus afin d’y regarder notre tendance à prendre pour relation ce qui n’est que confusion, amalgame (samyoga).

En samyoga, nous mélangeons tout, l’autre et nous-mêmes. Des miroirs vont nous permettre de prendre du recul, d’éviter la fusion, et par là même de redonner à chacun sa juste place (viyoga). Par exemple, ai-je conscience que ce cadeau que j’offre à une amie est ce qui me plaît à moi. Ne suis-je pas en train d’assimiler mes propres  goûts aux siens ?

Ouvrant  l’aśtanga yoga,  les yama sont les premiers « miroirs » que nous devons regarder avec attention, ce qui n’est pas étonnant puisqu’ils nous permettent de comprendre comment nous entrons en relation. Yama, un pilier comprenant cinq miroirs nous permettant de vivre en bonne entente avec nos semblables… et nous-mêmes  !

Examinons les deux premiers miroirs :

 – Arrive en tête ahimsa. Rappelons qu’ahimsa est  la non- violence, que l’on peut traduire, en se référant à l’étymologie, par le désir de ne pas tuer. Respecter ahimsa, c’est être  prêt à accueillir l’autre tel qu’il est, à lui laisser la place à laquelle il peut prétendre. Le terme « tuer » peut paraître fort, mais n’est-ce pas tuer une partie de l’être que de refuser sa place à quelqu’un, et encore plus si la violence, verbale, gestuelle, et les non-dits sont au rendez-vous ?

– Vient ensuite satyam, le deuxième miroir qui va nous permettre de mieux comprendre comment nous sommes dans la relation.

Satyam, définitions

Satyam est traduit par « le vrai, le véridique ». La racine en est AS, être, exister, habiter. C’est la réalité, la vérité, la véracité… telles que nous les transmettons. Nous regarder dans le miroir satyam, c’est voir si  nous sommes sincères, authentiques, ou si nous pouvons l’être.  C’est se demander où nous habitons lorsque nous ne le sommes pas.

Miroir à plusieurs facettes  !

En effet, sont en jeu ce que nous transmettons, l’autre et nous-mêmes. D’où vient cette réalité que nous partageons ? Ce que nous donnons à l’autre le respecte-t-il, ne le blesse-t-il pas ? Et nous, pouvons-nous être là tels que nous sommes, ou bien sommes-nous travestis de nos masques favoris ? Pouvoir prendre en compte ces différentes facettes c’est assurer un support solide pour une relation digne de ce nom. Sans cette prise de conscience, un jour ou l’autre, nos relations nous mènent à la souffrance. Nous ne savons plus où nous habitons.

Le contraire de satyam est asatyam, la fausseté, la tromperie. A-sat est traduit par mauvais, injuste, faux, méchant, mensonge, mal, inexistant, irréel. C’est ce qui n’est pas.

Satyam, c’est ne pas tricher. Ne pas leurrer les autres, ni soi-même. Et dans cette vérité que nous exprimons, que ce soit par la parole, le geste, ou notre attitude, nous ne devons pas faire de mal à l’autre, et même plus ! TKV Desikachar disait que «si nous apprenons quelque chose, nous devons pouvoir le dire en rendant l’autre heureux et en l’étant nous mêmes ». Quel savoir-faire !

Satyam, une invitation à la simplicité

Lors de la relation, de nombreuses questions peuvent être  posées : ce à quoi nous sommes connectés sur le moment, les émotions qui nous agitent. Mais aussi cela sur quoi nous portons notre attention, nous nous focalisons : l’autre, ce que nous savons de lui, ce que nous imaginons de lui, notre savoir-faire, notre manque de confiance… La relation se construit ainsi peu à peu dans le va-et-vient de l’un à l’autre de ces points.

Afin de pouvoir prendre appui sur ce va-et-vient subtil, se laisser porter par ce qui l’anime, il nous faut être libre, pouvoir « se libérer du connu » comme nous y encourage Krishnamurti dans un de ses ouvrages. Dégager l’espace pour que la relation vive ! Nous n’acceptons pas facilement de laisser de côté nos préjugés, nos jugements, notre savoir, nos habitudes. Nous est-il possible d’imaginer un seul instant que celui qui est en face ne nous juge pas  ?

C’est là qu’intervient satyam. Nous pouvons être là tels que nous sommes sans chercher à jouer un rôle, sans nous travestir. Il est certainement instructif que nous nous posions la question de savoir quel bénéfice nous tirons à ne pas nous autoriser à être ce que nous sommes. Qu’évitons-nous ?

S’autoriser à « être ce que nous sommes » peut prêter à confusion. C’est ainsi que nous entendons parfois, si nous ne le disons pas nous aussi, « je suis comme ça, c’est mon tempérament ; il faut me prendre comme je suis ! ».

C’est oublier notre parcours, que nous sommes des bhava (de la racine BHU, être), engagés dans une recherche qui doit nous mener à l’autonomie, svatantra, une des définitions du yoga, à vivre ce qu’il nous appartient de vivre, svadharma,  de manière authentique.

Un long chemin jalonné par les lumières et les interrogations que nous pose le yoga et particulièrement le texte du Yoga-sûtra.

Nous y apprenons à repérer les traits de notre personnalité pas toujours maîtrisés, les kleśa, qui nous amènent à être en réaction, et qui nous éloignent du moment présent. Il en résulte une souffrance dont nous prendrons conscience à un moment ou à un autre.

Nous avons la possibilité de les reconnaître, d’agir sur eux, et d’éviter « qu’ils ne fassent des vagues ». Ne pas les ignorer, être à même de comprendre que bien qu’un tant soit peu maîtrisés, ils nous accompagneront dans nos relations, cela fait partie de l’authenticité.

Satyam, tendre la main à l’autre avec la joie qui en résulte :

Si nous nous engageons dans la relation tels que nous sommes, nous permettons à l’autre d’en faire autant. Certaines personnes ne sont pas prêtes à être vues ; cela peut prendre du temps, et si la résistance est trop grande à « jouer vrai », le plus souvent elles quittent la relation, physiquement, par des pirouettes… les moyens de se dégager sont nombreux  !

La notion d’engagement me semble essentielle et indissociable de satyam. Dans une relation, nous agissons, nous répondons, même par le silence ! Sommes- nous prêts à nous y investir en restant authentiques ? Cet  engagement est à renouveler sans cesse ; les moments sont fréquents où nous aurions bien envie de biaiser. Cet engagement, c’est le atha  par lequel commence le Yoga-sûtra : « Êtes-vous prêts à vivre ce que vous êtes, à prendre appui sur la vie pour découvrir ce que vous êtes ? Avez-vous confiance dans ce mystère qu’est la vie qui vous porte ? »

Oui, il en faut de la confiance, pour se laisser porter, se sentir vivre, par cet impalpable, cet inconnu qu’est la relation  ! Prendre appui sur cela, comme nous le ferions avec un objet lors d’une démarche méditative, c’est s’ouvrir à la vie, et c’est la vie qui ouvre ce que nous lui offrons. Offrons-lui notre authenticité, c’est notre être tout entier qui s’ouvre, qui se réjouit d’un espace neuf et immensément grand.

Oui, une grande Joie en résulte, qui rend heureux ; une joie qui n’engrange rien mais qui peut être engrangée ! S’en souvenir alimentera la confiance… celle de vivre dans l’authenticité.

Satyam et le non-désir

Peut-on désirer être authentique ? L’idée est séduisante, mais sur quoi se base-t-elle, sur ce que nous en savons, sur ce que nous venons de lire ? Qu’allons-nous faire pour cela ? Probablement projeter nos préconçus, notre désir, dans la relation, et occuper par là même l’espace qui pourrait révéler notre véracité. Il nous faut éliminer un masque, des masques. Le choix est difficile, et la question de l’essentiel va vite se poser. Les questions sont nombreuses, mais ne pas se les poser c’est s’exposer au risque que le mental et sa cohorte de désirs, bien faire, être plus que l’autre, ne reprennent les rênes. Il n’est alors plus question d’authenticité.

Satyam ne demande rien de tout cela. Etre là, simplement être là. Simplement ? La simplicité, elle non plus, ne peut être un choix. Elle se vit, elle s’offre à nous. Quand ? Lorsque ego et mental se taisent, lorsqu’ils acceptent de laisser la place à ce qui ne peut ni se nommer ni se quantifier.  

Nous voici devant une définition que nous connaissons, celle du yoga. Yoga, un pont indispensable entre satyam, la vérité que nous exprimons et tam, la vérité suprême. Un texte, la Taittiriya Upanishad, nous offre une belle image de cela sous la forme d’un oiseau.

Satyam et son partenaire, ṛtam, mis en relation par Yoga

La Taittiriya Upanishad présente l’être humain sous forme de métaphore : celui-ci est représenté comme tissé de cinq corps en interactions incessantes les uns avec les autres. Chacun de ces corps est figuré sous la forme d’un oiseau.

Comme tout oiseau, nous y trouvons une tête, un corps, une aile droite, une aile gauche et une queue. C’est l’équilibre entre ces différentes parties qui permet à l’oiseau de voler sachant que la tête donne la direction, la queue propulse, et que le corps résulte de la relation entre les deux ailes qui stabilisent et permettent de voler.

Satyam représente l’aile gauche de vijñânamaya, l’oiseau-corps de notre personnalité. Regardons cet oiseau de plus près :




Image tirée de Au-delà du corps,  de TKV Desikachar aux Éditions Présence d’Esprit.
 

Nous y voyons que l’aile gauche, satyam, est en relation avec l’aile droite, tam, par l’intermédiaire du corps, yoga.

Ṛtam est l’ordre, le juste, la vérité cosmique, l’ordre divin, la vérité vivante qui émane directement de Dieu et agit à travers lui.

En simplifiant, ṛtam, c’est voir la vérité, la perception, et  satyam, c’est savoir dire la vérité, la transmission.

Ce terme, tam est le premier qui vient dans le Yoga-sûtra. C’est vers elle que nous tendons.

Le texte nous dit qu’elle est le fruit de la méditation, que ce fruit est la plus haute des connaissances, celle de la vérité absolue. Et de plus, lorsque nous connaissons cet état, l’influence sur les autres est pure, et ne laisse pas de trace négative.

Savoir dire la vérité, satyam est vraiment le résultat d’une relation de « cœur à cœur ».

Nous comprenons grâce à ce bel oiseau que ṛtam et satyam sont indissociables et que leur relation est réalisée par le yoga ; nous les approchons par le yoga ! Moyen et but magnifiques dont le premier conseil nous est donné dans les aphorismes 12 et 13 du premier chapitre pour lesquels je me permets de donner une interprétation très libre :
« Laissez vos masques de côté, restez-là, ouverts dans la conscience de la “vérité du moment ”, acceptez d’être portés par cela qui vous dépasse et que vous ne pouvez contrôler, et revenez-y sans cesse. »
C’est en réalisant cela que la tête de l’oiseau est de plus en plus sûre de sa direction et que celui-ci prend son envol propulsé par une queue qui se nomme « intelligence-amour » !

Satyam en quelques mots

Sincérité, authenticité, ne pas tricher
Simplicité
Engagement
Etre conscient de ses kleśa
Confiance
Se laisser porter par la relation
Svatantra, svadharma
tam et satyam sont indissociables
tam, c’est voir la vérité ; la perception
 satyam, c’est savoir dire la vérité ; la transmission

Asti !  (vient de As, même racine que satyam : Qu’il en soit ainsi !)

Les aphorismes du Yoga-sûtra implicitement cités :

I : 1, 2, 3, 12, 13, 14, 17, 20, 48 – II : 3, 10, 11, 29,  30, 31, 35, 36  – III : 5, 9, 38  – IV : 6

Par Dominique Adda, formatrice IFY