Satya : vérité et authenticité

« L'idée de mentir me mettait très mal à l'aise »

SATYA, véracité, authenticité, une qualité positive dans le Yoga-sûtra

Lorsque j'étais enfant – je crois, à dire vrai, que cette époque de ma vie a duré longtemps –, l'idée de mentir me mettait très mal à l'aise.

Etait-ce d'ordre purement éthique ? L'incorporation des attitudes éducatives de mes parents à propos du mensonge était clairement en jeu, mais pas seulement : je pensais qu'aucune "grande personne" n'était dupe des mensonges des enfants et que de toute façon mon nez allait s'allonger.

 

En effet, il faut un certain temps (plus ou moins long), pour découvrir (et ce n'est d'ailleurs pas possible chez tous) que nous sommes suffisamment opaques à l'Autre pour qu'il soit possible de lui mentir (et opaques à nous-mêmes pour qu'il nous soit possible de nous mentir).

Dans beaucoup de traditions religieuses ou spirituelles, de textes dits de sagesse, cette possibilité du mensonge a été encadrée par des injonctions à une attitude inverse. Ainsi Patanjali énonce-t-il le concept de satya – véracité, authenticité – dans le deuxième chapitre du Yoga-sūtra, au sein des yama, premier des huit "membres", c'est-à-dire des huit domaines dans lesquels s'affûte peu à peu une capacité de discernement, ces yama concernant, justement, la relation aux autres.

Souhaitant réfléchir un peu plus avant et/ou différemment à l'occasion de cette demande qui m'a été faite d'écrire sur satya, je ferai dans le texte qui suit la proposition suivante : se représenter satya au sens de "véracité", "dire la vérité" par rapport à "dire un mensonge", est un précepte pertinent mais somme toute un peu simpliste.

Il est nécessaire de regarder aussi ce concept dans son sens d'"authenticité", de manière à la fois plus nuancée et plus essentielle. Nous aurons donc à considérer à cet égard deux niveaux différents et complémentaires : l'un est de l'ordre de la morale ; l'autre, au-delà des règles et préceptes, vise l'essentiel.

Je présenterai rapidement les usages de ce mot dans les textes indiens. Puis je proposerai une réflexion sur sa place dans le Yoga-sūtra. Au fil du texte, quelques références à ce même concept dans des cultures non indiennes apporteront un éclairage complémentaire.

SATYA dans les textes indiens

Ce mot est présent dans nombre de textes de l'hindouisme (sans parler du jaïnisme et du bouddhisme). Tout d'abord, ce peut être un nom propre (en particulier dans les Purāṇa) attribué, lorsqu'il est masculin, à une vingtaine de personnages ; et lorsqu'il est féminin (satyā), à neuf au moins.

En voici les principales traductions lorsqu'il s'agit d'un nom commun, qui peut être masculin, féminin ou neutre : satya [sat-ya] a. m. n. f. satyā vrai, véridique — n. réalité; vérité, véracité | promesse, serment | phil. la sincérité, une des vertus (yama) du yoga | cf. satyaloka — f. satyā sincérité, véracité — v.] pr. (satyāpayati) dire vrai (Gérard Huet, Héritage du Sanskrit).

satya est donc le mot sanskrit qui désigne la vérité. Il se rapporte aussi à une vertu dans les religions indiennes, dans lesquelles il est prescrit d'être vrai en pensée, en parole et en action. Ce mot est proche de sattva, également dérivé de sat, et signifiant "essence, nature essentielle", et qui est également le guṇa dont la fonction est d'éclairer.

satya est un terme central dans les Veda, mis en équivalence avec ṛta (ce qui est correctement mis en relation, l'ordre, la règle, l'équilibre), qui en résulte. L'essentiel est satya, vérité sans laquelle l'univers et la réalité s'effondrent.

Au sens de "vérité", on le trouve dans le Dharmaśāstra (traités juridiques édictant des lois et des conduites à suivre), le Mahābhārata, le Nāṭyaśāstra... Et il est également présent dans de nombreuses Upaniṣad, nous en verrons deux exemples à la fin de ce texte.

SATYA, véracité, authenticité, une qualité positive dans le Yoga-sûtra

Dans le "yoga à huit membres" de Patanjali, les cinq yama (YS II-30) – repères concernant la relation à l'autre – sont souvent présentés comme dépendants du premier d'entre eux, ahiṃsā, la non-violence.

Voici comment s'agence la succession des yama :
a-hiṃsā, ne pas nuire
satya, véracité, authenticité – en particulier en parole, disent les commentateurs classiques du Yoga-sūtra. Et, en effet, on dit bien "dire la vérité", "dire un mensonge" : le fait de mentir passe par la parole, par une énonciation. Même lorsqu'il s'agit d'un mensonge par omission : dans un tel cas l'énonciation est délibérément évitée mais elle reste la référence. [i] Voici plus précisément ce que dit, dans la traduction de Michel Angot (Le Yoga-sūtra de Patañjali suivi du Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, Les Belles Lettres), Vyāsa, le grand commentateur du début de notre ère : « Le satya consiste en une parole et une pensée en conformité avec ce qui est. La parole et l'esprit correspondent à ce qu'on a vu, inféré ou entendu. [...] Une parole doit être au service de tous les êtres, non pour la ruine des êtres. Et quand bien même on pourrait la dire vraie, si ultimement elle nuit aux créatures, ça ne serait pas le vrai mais rien d'autre que le mauvais. »
a-steya, ne pas voler, ne pas s'approprier ce qui ne nous appartient pas
brahmacarya, se consacrer à l'essentiel
a-parigraha, ne pas accumuler.

Dans un registre moral, visant l'encadrement des pulsions "néfastes", il est logique que les mots "en a", exprimant un réfrènement, viennent en premier. Ainsi, les commentateurs du Yoga-sūtra invitent à considérer la relation entre véracité et non-violence (a-hiṃsā), en proposant que cette dernière soit avant tout respectée, dans des situations où "dire une vérité" à l'autre peut lui faire du mal.

Mais remarquons déjà que mentir peut aussi, dans certains cas, permettre de se protéger de la violence de l'autre, de celui qui veut imposer, s'imposer, exercer un forçage vis-à-vis duquel, parfois, la solution la plus accessible est de se dissimuler. A ce niveau, "mentir c'est avoir le pouvoir de contrôler son Autre, c'est pouvoir décider à l'avance d'une vérité plus acceptable par l'Autre, c'est refuser, abdiquer devant une vérité par lui inassumable, c'est élaborer, construire, reconstruire l'histoire" (N. Brémaud, ibid.).

Si les concepts de vérité et de mensonge (directs ou par omission) tendent à s'opposer, ils sont relatifs (Lacan parlait de "vérité menteuse") : étant donné le peu de choses que nous savons sur nous-mêmes, et encore moins sur l'autre, comment penser pouvoir "lui dire ses quatre vérités", que nous ne connaissons pas ?

S'orienter vers l'essentiel

Je proposerai donc aujourd'hui d'orienter le projecteur un peu différemment : comment regarderons-nous les choses si nous éclairons ce groupe de prescriptions à partir des deux d'entre elles pour lesquelles Patanjali choisit des mots qui ne sont pas précédés d'un préfixe privatif ? A savoir satya et brahmacarya, les deuxième et quatrième ?

Si nous les laissons "briller" ainsi, leurs teneurs essentielles – c'est le cas de le dire – deviennent évidentes : satya concerne sat, l'essence, l'existence ; brahmacarya concerne le brahman, fondement indifférencié de tout ce qui existe. Alors on peut lire les repères dans la relation à l'autre comme étant sous-tendus par cette relation à l'essentiel, et non pas seulement comme des garde-fous par rapport à la sauvagerie dont l'espèce humaine est capable.

Choisissons donc pour satya la traduction "authenticité", en relation à ce qui, en chacun de nous est "vrai", au plus près d'un réel, de la manière la plus singulière, en opposition à la possibilité de fausseté, de porte-à-faux. Ne pas être (trop) en porte-à-faux, "à côté de ses pompes", hors de soi, fascinés par les qualités, attributs, possessions d'autrui.

Ainsi satya se relie-t-il à asteya, car "voler" c'est aussi voler les idées de l'autre, les faire siennes sans reconnaître leur origine (le plagiat est, dans le domaine de la parole et de l'écrit, un exemple de vol) – s'approprier ce qui n'est pas à soi est de l'ordre de la fausseté, alors que les richesses auxquelles nous pouvons aspirer sont avant tout celles qui peuvent se développer en nous-mêmes et constituent notre authentique singularité ; elle se relie aussi à aparigraha, car la tentation addictive de s'entourer d'objets de jouissance, le temps qu'en prend la gestion, sont des obstacles majeurs par rapport à la possibilité de laisser se dévoiler cette singularité essentielle.

Quant à brahmacarya, il s'agit de la position de celui qui, ne kidnappant pas l'autre comme objet de sa jouissance, cherche dans toutes ses relations une dimension d'au-delà (la sublimation n'est-elle pas de cet ordre ?).

Il ne s'agit pas de penser que nous pourrons, un jour, voir et agir en étant totalement conscients de ces enjeux – quelque chose, toujours, nous échappera –, mais une orientation vers cette quête est possible, et c'est certainement pourquoi Desikachar présentait yama et niyama non pas comme des préceptes moraux mais comme des repères par rapport aux qualités et effets de nos actions. Le résultat d'un "ferme établissement" dans satya est justement, selon Patanjali, une meilleure correspondance entre l'action et ses effets.

Avec satya, dans le yoga, l'essentiel est donc : d'être honnête avec soi-même (en dernière analyse, nous-mêmes sommes toujours les mieux placés pour reconnaître les situations et moments où nous sommes plus authentiques et ceux où la part de fausseté est substantielle) ; de faire ses choix[ii] selon son goût[iii] (oui, le choix est affaire de goût personnel), ce qui implique d'avoir dégagé ce qui nous fait vivre, nos désirs les plus profonds, et de ne "pas céder" sur ces désirs-là. Ceci peut impliquer, entre autres, d'accepter de pouvoir se trouver en dehors de visions consensuelles, "politiquement correctes", comme on dit.

Une image, une citation

L'image : dans la Taittirīya Upaniṣad, le corps de l'homme – constitué de cinq trames tissées ensemble – est représenté comme le corps d'un oiseau, qui peut voler, aller loin dans airs. Au niveau de la quatrième trame, celle par laquelle tout être humain connaît le monde à sa manière singulière, les ailes de l'oiseau, qui l'équilibrent et donnent l'énergie de son avancée, sont ṛta – la vérité du côté de ce qui crée de l'ordre – et satya – la vérité du côté de l'authenticité.

La citation : les mots satya et brahman occupent, associés, la cinquième section de la grande Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad : verset I : « Cet univers n'était au commencement que de l'eau. Cette eau a produit Satya. Satya, c'est le Brahman. Le Brahman a produit Prajāpati, et Prajāpati les dieux. Ces dieux méditent sur satya. Ce nom "satya" est constitué de trois syllabes : "Sa", "Tī" et "Ya". Les première et troisième syllabes sont la vérité. Au milieu, il y a le mensonge. Le mensonge est entouré de part et d'autre par la vérité. C'est pourquoi celle-ci prédomine. Celui qui sait cela n'est jamais blessé par le mensonge. »

Laurence Maman, formatrice IFY

[i] Brémaud, Nicolas. "Mensonge et psychose : approche psychanalytique", L'information psychiatrique, vol. volume 88, n°. 9, 2012, pp. 743-749 : Le mensonge fait appel à la présence et à la reconnaissance de l'Autre. Le mensonge est inhérent à l'humain, tout comme la folie (les animaux ne mentent ni ne deviennent fous). Il est inhérent à l'humain parce que celui-ci, contrairement à l'animal, est inscrit dans le monde du signifiant, dans le langage : "Le langage de l'homme – disait Lacan en 1946 dans ses Propos sur la causalité psychique – cet instrument de son mensonge, est traversé de part en part par le problème de sa vérité." Le mensonge est inscrit dans la structure de l'être parlant, il est une marque, une trace de la structure de langage qui cause le sujet. La vérité, comme le mensonge, sont des effets de langage, et à ce titre, l'inconscient vient s'y nouer nécessairement : "la vérité est inséparable des effets de langage".

[ii] Emile Littré : Le mot germanique qui a produit notre "choisir" signifie "voir, apercevoir, discerner". Aussi est-ce l'unique acception que "choisir" a dans l'ancien français. "Choisir" au sens d'"élire" ne commence à paraître qu'au XIVème siècle.

[iii] Le choix est, toujours selon Littré, "la préférence accordée à une personne ou à une chose".