Râga-Dvesha : désir et répulsion

Auteur: 
FRANCO Lina


La question du désir apparaît au début du deuxième chapitre du Yoga-sûtra : le yogin est en marche vers une connaissance profonde de soi, il cherche à se défaire de ses défenses, des traces inconscientes et des conditionnements du passé (vâsâna et samskâra) qui l'empêchent d'être à la fois réellement conscient et complètement présent dans ses actions.


Il tente de surmonter ses obstacles intérieurs (antaraya) : la maladie, l'abattement, le doute, la paresse... Tant d'éléments qui l'éloignent de la seule direction qui importe : mieux (se) vivre. Emprisonné dans la crainte, la tristesse, l'enivrement, l'illusion, il cherche à clarifier les états de son mental (les guna) qui lui causent tant de mal.

 

Effort, humilité, courage, patience, sont au service de sa recherche d'une paix intérieure, d'un équilibre lui laissant à la fois la possibilité et le soin de se réaliser pleinement, d'être bien avec soi et les autres. Au jour le jour, pratique et méditation le conduisent sur une voie aboutissant à mettre un terme aux causes de son mal-être : ses erreurs, son ego/orgueil, son désir confus, ses ressentiments et ses peurs (les klesha).
 

Dans le sûtra II-3, ces klesha sont énumérés : Avidyâ-asmitâ-râga-dvesha-abhinivesâh keshâh. Et ceux  qui nous intéressent particulièrement ici sont ragâ et dvesha, dont voici les traductions :

Râga : [act. ranj] m. coloration, rougeur ; intensité de rouge ; couleur, teinture | passion, amour envers (loc.)avidité, passion dévorante, désir de prendre, de garder, attachement

Dvesha : aversion, refus, répulsion, intolérance, détestation, haine.

 

L’être humain « est » désir

 

Le sûtra ne laisse aucune place au doute : le désir n'est pas une cause de souffrance en soi. C'est le désir devenu un sentiment vorace et inassouvi (ou encore le lien névrotique au désir) que le texte questionne, sans pour autant appeler à privilégier l'abstinence, le détachement, ou encore le renoncement. La clairvoyance de ce sûtra est incontestable : le désir est ce qui fait miroir en nous, ce qui donne naissance et révèle la personne à elle-même, en tant qu'être capable d'audace comme de prudence, un être capable de lâcher prise et d'oser l'inconnu.

 

L'intention du sûtra est aussi sincère que bienveillante : aider chacun à comprendre que l'être humain n'a pas un désir, mais qu'il est désir. Que ce désir, qui le confronte à tous ses bonheurs et à tous ses malheurs, qui polarise tant d'attention et d'actions (purification, dépassionnement, ascèse), est bel et bien ce qui met à nu les paradoxes, les contradictions, les consentements et les refus de la personne.

 

Le désir est ce sur quoi chacun fonde son comportement et à partir de quoi il vit sa vie. Toutefois le désir nuisible peut modifier le mode de vie, la santé, les relations d’une personne, jusqu'à en régir l'égarement. Car le désir, c'est bel et bien la question ardente et ouverte de l'autre et de l'amour, question à laquelle chacun se frotte jusqu'à la brûlure.

 

Interroger sans relâche son désir

 

Quel désir le yoga propose-t-il de cultiver ? Le désir de sagesse, qui relève à la fois d'une aspiration et d'un besoin, et dont les formes apparaissent dans les pages les plus belles du Yoga-sûtra : la foi/croyance (shraddhâ), la vigueur/volonté (vîrya), l'ardeur (tapas), l'énergie de vie (prâna).

Le sûtra I-39 nous invite à méditer sur le travail du désir chaque fois que des états de confusion et de mécontentement apparaissent. A méditer sur ce qui nous tient, sur ce à quoi nous tenons, ce au nom de quoi nous acceptons parfois de perdre quelque chose juste pour continuer à vivre.

 

Loin de se limiter à une question d'avidité – râga – ou, à l'opposé, de détestation haineuse – dvesha –, le désir confronte l'être à lui-même.
 

Sur le chemin de la délivrance qui croise celui aussi de la santé, le yogin est invité à questionner tout désir sans relâche, à entendre – aussi librement que possible – ce que signifie ce désir, ce qui, pour lui, fait sens, enfin à accepter le mystère du désir et sa part de réel.

Car entre ses engagements et ses résistances, ce qui se joue au fond, c'est la possibilité d'une mutation à laquelle la sagesse du désir le convie.
 

Expérience de l'inconscient et travail du savoir aboutissent à une dernière question : pourquoi une telle mutation ? Pour trouver un équilibre entre opposés, entre attirance et répulsion, entre acceptation et rejet.

Pour s'y retrouver, pour faire un avec soi-même. Pour continuer à interroger son désir, pour faire la part des choses entre désir à vivre et désir de vivre. Enfin, pour ne jamais renoncer au désir de mettre fin au désir qui blesse, offense la vie, nous, notre âme.