PARAMPARĀ ou la notion de transmission dans l’enseignement du yoga



Extraits du mémoire de formation d'Eglantine Wong (Formatrice Dominique Adda)
 
Ecrire un mémoire de fin de formation m’a amenée tout d’abord à réfléchir au mot « mémoire » :
– au féminin, représente un merveilleux outil de rangement. Dans le Yoga-sûtra (sûtra I-6 et I-11), la mémoire est la cinquième activité du mental et dans ses commentaires Frans Moors écrit qu’elle permet d’emmagasiner des informations intellectuelles, sensorielles et émotionnelles, et de se les remémorer au présent.
– au pluriel, il peut prendre la forme d’une œuvre littéraire pour retracer une vie (le mot est alors masculin), ou encore évoquer des caractéristiques de la mémoire (mémoires vives, lointaines…).
– au masculin singulier, le mémoire devient un exigeant et incontournable exercice de rédaction de fin d’études.
Le thème du mémoire, traduit souvent ce qui a marqué notre parcours de formation, ce qui reste imprégné en nous malgré les oublis.
Le thème de la transmission s’est imposé à moi dès le début de ma formation, avec une évidence très forte. L’intitulé retenu sera :
 
PARAMPARĀ  ou la notion de transmission dans l’enseignement du yoga
 
 Paramparā vient de l’adverbe « param param », qui signifie « l’un après l’autre », ce qui me renvoie à l’idée de progression, de petit à petit. Pattabhi Jois l’utilisait pour désigner « le principe de transmission des savoirs dans sa forme la plus précieuse ». On le traduit par : « succession, obédience, école dans le sens de lignée magistrale de maître à élève ». Par extension, c’est la connaissance qui passe successivement d’un formateur/professeur à un élève, dans une relation d’échange et de respect mutuel.
Comment retranscrire tout le sens de cette notion dans les cours de yoga que nous dispensons après l’obtention de notre diplôme ? Que transmettre ? à qui transmettre ? et comment transmettre ? Ces questions m’ont servi de fil conducteur dans la rédaction de mon mémoire.
 
On dit qu’il existe autant de façons d’enseigner le yoga que de professeurs de yoga! Cependant quel axe directeur suivre pour ne pas trahir la pensée d’origine indienne qui fait que le yoga a traversé les siècles sans prendre une ride ?  Ayant eu l’opportunité d’enseigner dès ma deuxième année de formation, j’ai essayé d’aborder les arcanes de la transmission en les superposant au schéma des 5 oiseaux de la Taittirīya Upaniṣad, les maya (Au-delà du corps, TKV Desikachar avec Peter Hersnack).
Les oiseaux en vol se déplacent souvent en formation groupée avec à leur tête un congénère guide, image transposable facilement au formateur de yoga et ses élèves. Ce jeu de parallélisme m’a permis de préciser ma vision de l’enseignement du yoga et la manière dont je souhaite le transmettre.
 
Le fonctionnement de la transmission vu à travers les oiseaux
Il serait sans doute intéressant de mettre le dessin des oiseaux pour illustrer le texte
 
1.  Anandamaya : le corps de nourriture.
Il traduit profondément le premier niveau d’intervention de l’action de transmettre. En effet, la tête souvent formalise le ou les objectifs que l’on se fixe. Les ailes sont là pour stabiliser la posture, et aussi pour avancer. La queue est le gouvernail, et le corps représente l’espace, où se réalise la connexion entre les différentes parties.
Ce corps physique est la couche immédiatement visible et accessible tant par l’élève que par l’enseignant, lors du premier cours de yoga.



 
2. Prāṇamaya : le corps d’énergie vibre quasiment en simultanée avec annamaya.
Prāṇa (tête) : le flot énergétique qui nous entoure et circule en nous, est inspiré et transporté grâce à vyāna (aile DR) chargé de la circulation. Apāna (aile G) procédera (ou pas) à l’évacuation de toutes sortes de pollutions accumulées.
Si la posture, au yoga comme dans la vie, se rattache à pṛthivi (la queue), le point terre, ākāśa, une amplitude intérieure nouvelle peut se dégager pour permettre de grandir. Cet oiseau nous parle de souffle, indicateur incontournable pour l’élève dans son apprentissage et le professeur dans son guidage. Il symbolise aussi les impressions ressenties et délivrées au cours de leur relation.
 


3. Manomaya, le corps de pensée schématise d’une part notre architecture mentale et son fonctionnement et d’autre part nous rappelle sans cesse l’éventail des outils mis à notre disposition pour recevoir et transmettre. L’acquisition des connaissances de base passe par la tête avec les textes, mais ces éruditions sans la possibilité de voir, de toucher, de percevoir directement (pratyaksa sur l’aile G), et sans l’inférence de notre ressenti profond (anumāna sur l’aile DR), resteraient une simple accumulation de données. Plus encore, les transmissions orales (āgama) dont nous avons été destinataires et notre aptitude à reconsidérer les acquis (la queue) nous fournissent des moyens supplémentaires d’enrichir et d’approfondir ces textes.
La complétude de cette structure fait de manomaya l’élément central de l’acte de transmission, c’est en quelque sorte notre ordre de mission !
Mais avoir un ordre de mission, même en bonne et due forme ne suffit pas. Le parcours est semé d’embûches, d’où la nécessité de se tourner régulièrement vers vijñānamaya.


 


4. Vijñānamaya,  pour voir autrement qu’avec les yeux.
Une attitude guidée par śraddhā (la tête), cette faculté de croire en soi, d’avoir confiance, permet d’accéder à la vérité. Cette vérité, il faut d’abord  la connaître, à travers ṛtam (aile DR) en sachant voir l’élève au-delà des artifices de l’apparence, par exemple ; puis par le biais de satyam (aile G) être apte à réfléchir sur la pertinence à taire ou à dire cette vérité, en choisissant les bonnes paroles et le bon moment. Pour nous soutenir, mahat svadharma (la queue) qu’on peut assimiler à une certaine conscience professionnelle, nous engage à cultiver l’esprit Yoga, le contexte idéal où la déformation de la réalité des choses ne s’opère plus. 
Pour moi, ce quatrième oiseau est un véritable rétroviseur garde-fou: un coup d’œil en cas de perturbation suffit à recentrer notre attention sur l’essentiel.
Enfin pour sublimer ces capacités humaines fabuleuses, naturelles et acquises, il existe au fond de nous une étincelle magique, une sorte d’empreinte émotionnelle de la joie, au sens de félicité essence.
 

 
5. Ānandamaya
Que nous soyons élève ou enseignant, sachant qu’un enseignant garde son statut d’élève à vie, apprendre est un voyage.
Maurice Barrès définissait ainsi le mot « voyage » – « Un voyage, c’est 3 voyages, 3 étapes de la pensée » –, ce qui me paraît résumer la symbolique de ce 5e oiseau.
C’est d’abord ce que nous imaginons, désirons avant le départ, c’est la joie du futur, priyam (la tête). Puis c’est, sur place, le bonheur de voir et de vivre les moments présents, moda (l’aile DR). Enfin, après le retour, ce sont les moments que nous retiendrons pour notre livre d’images, pramoda, la joie du souvenir (aile G). Ces émotions additionnelles sont générées par ānanda, la source de joie infinie (le corps de l’oiseau), qui nous imprègne dès notre premier souffle ; elles agissent comme des ondes qui se propagent aux autres maya pour les faire vibrer harmonieusement. Elles sont portées par Brahman (la queue), ce souffle vital nourricier supérieur, qui représente notre inscription au monde. 
 
La transmission est traduite de manière authentique à travers les maya et ces enveloppes en renferment précieusement toutes les subtilités.
 
Paramparā  implique une relation spéciale élève/enseignant, dans laquelle le langage utilisé est composé essentiellement de mots issus directement du cœur et non de la pensée intellectuelle (YS, III-34, IV-3 et 4). Ce lien du hridaye, est la clé d’une transmission pérenne et sereine.
L’enseignement reçu d’une lignée reconnue constitue notre point terre stable sur lequel s’appuyer pour rester libre dans sa créativité naturelle, ouverte sur la modernité et la diversité des élèves.
 
Diplômée seulement depuis décembre 2017, je remercie ma formatrice Dominique Adda pour son enseignement, qui n’est que le début de mon chemin.
 
 
Biographie
Originaire de l'île de la Réunion, Eglantine a jeté l'ancre en Touraine depuis 2012.
Elle enseigne depuis 2015 au sein d'une association à Saint Avertin.
Ses projets :
1) à partir de septembre 2018 : travailler avec une association qui s'occupe de personnes ayant été touchées par le cancer : " ETRE avec le corps"
2) mettre en place des cours au sein d'une prison pour femmes. Projet : " la liberté autrement"