Le yoga à l'épreuve du cancer

Auteur: 
ADDA Dominique
 
La souffrance

Heyam duhkham anâgatam... Nous pouvons et devons éviter la douleur non advenue, nous dit Patanjali dans le Yoga-Sûtra (II-16). Nous comprenons aisément que nous ne devons pas nous mettre en position de souffrir, mais que faire lorsque la souffrance est là ?
Il est des souffrances de tous ordres, aux multiples causes, mais il n’est pas de comparaison possible d’une personne à l’autre. Seul celui qui souffre sait si sa souffrance actuelle est plus ou moins intense que celle qu’il a pu ressentir à d’autres moments. Nous ne pouvons juger celle des autres selon notre échelle personnelle ! Certaines épreuves font cependant l’unanimité, et le cancer est de celles-là. Que l’on en sorte grandi, transformé, amoindri… ou non, c’est une longue traversée de tempêtes. Tout notre être peut approcher le naufrage d’un moment  à l’autre.

Les pancamaya et le yoga

Notre corps souffre, notre énergie est affaiblie, nos convictions chamboulées, nous perdons confiance et la joie a disparu de l’horizon. Nous reconnaissons là les pancamaya de la Taittiriya Upanishad : cinq strates, appelées « corps », en relation les unes avec les autres qui composent l’être humain. Du plus externe au plus interne, ce sont les corps sensorimoteur (corps et organes des sens), énergétique, mental, psychique, émotionnel. Si l’une de ces couches est touchée, les autres réagissent également. Ce modèle nous permet de comprendre que si un corps souffre, les autres risquent de souffrir également (qui n’a jamais eu de baisse d’énergie et de moral lors d’un simple rhume ?), mais revers positif de la médaille, un corps qui va bien va donner du bien-être aux autres (ne vous êtes-vous jamais senti en pleine forme après une bonne nouvelle ?).
Ce « quintuple » regard peut être un guide pour notre vie quotidienne. Il devient une aide extraordinaire pour faire face à la maladie. Et c’est le yoga qui va nous en apporter les moyens concrets. Les postures, quand c’est possible ; la respiration, toujours ; le chant, parfois ; la méditation,  le plus souvent possible ; l’éclairage du Yoga-Sûtra de temps à autre.
 
Les lignes suivantes sont le fruit non exhaustif d’une expérience personnelle, mais aussi d’accompagnements de personnes malades. Il est possible qu’ayant fait «  la traversée », vous l’ayez vécue de tout autre façon. J’espère ne blesser personne au travers de ce témoignage et des conclusions qui en découlent.
 
L’annonce et son lot d’émotions (les klesa)
Qu’elle soit faite en douceur ou non, qu’on la devine ou pas, l’annonce est reçue comme un véritable séisme. Bien vite des questions viennent à l’esprit : pourquoi moi ? qu’ai-je fait, ou pas fait ? vais-je souffrir, mourir ? à qui en parler, ou pas ?...

La culpabilité : elle peut jaillir, aidée parfois, hélas !, par certaines remarques de l’entourage, qui  semble étonné qu’avec « notre yoga » nous puissions être malades ! De notre côté, nous reconsidérons bien des choses : notre pratique pourtant assidue, notre hygiène de vie, notre gestion du stress… est-il besoin d’en rajouter ? Notre ego, asmita, est fortement déstabilisé et remis en cause. Mais jaillit, quasi imperceptiblement, l’intime conviction qu’un changement doit se faire. Qu’il faut remettre « les choses » à leur juste place.
S’approcherait-on de la notion de discernement, viveka (II-26), dont nous parle Patanjali ? C’est-à-dire ne plus mélanger notre puissance de vie, et la manière dont nous la transcrivons dans le monde ?  L’enjeu est de taille, mais il peut nous plaire car, s’il est difficile, il offre une direction : faire le tri, les bons choix, s’approcher de notre vérité. Mais le premier choix dépend-il de nous ? En fait, pouvons-nous reculer ? Une fois sur le navire, impossible de faire demi-tour !

 A cette culpabilité possible, le Sâmkhya Kârikâ, texte qui vient étayer la philosophie du yoga, nous dit que la souffrance est de trois sortes : une part vient de nous, une part vient des autres et une dernière part de la Vie. Ne nous mettons pas tout sur le dos ! Le bagage est déjà assez lourd, plus nous l’allégerons, plus nous avancerons positivement. De même, constatons que, quand tout va bien, cela est dû tout autant à nous qu’aux autres et à la  Vie !

La colère et la peur : voici un couple aux éléments bien complémentaires, se transmettant leur force à tour de rôle, se cachant parfois l’un derrière
l’autre, et nous entraînant par là même dans une valse bien mal maîtrisée. La peur, nous dit Patanjali, est présente même chez le sage, et elle ne demande qu’à grandir (II-9). Est-il étonnant qu’elle nous accompagne encore, bien des années de rémission plus tard, à l’approche des contrôles ?

Le rejet : il peut être présent lui aussi et à de nombreux niveaux. L’envie de tout abandonner parfois : même le yoga qui nous a pourtant tant apporté ; les amis, dont nous ne supportons plus les conseils donnés avec tant de générosité ; et encore moins ceux qui n’osent plus nous parler ou ceux qui ne voient plus en nous qu’un cancer !

L’aphorisme I-33 nous donne quatre attitudes à adopter face à certaines situations : ressentir de l’amitié vis-à-vis de ceux qui sont heureux, de la compassion envers ceux qui souffrent, de la joie pour ceux qui agissent dans le respect de ce qui est juste, et de la neutralité par rapport à ceux qui agissent mal. Ces attitudes nous permettent d’avoir un mental en paix. Il ne s’agit pas de la méthode Coué mais de ressentir combien en être à l’opposé nous fait du mal, nous ronge. Nous n’avons pas besoin de cela ! Evitons d’augmenter la douleur.
Nous pouvons alors mieux comprendre les autres quelle que soit leur réaction, mais aussi être plus indulgent, aimant envers nous-mêmes. Ce n’est que dans le respect des attitudes prônées par Patanjali que nous allons pouvoir être notre meilleur accompagnateur. Et il est fort possible que nous ayons à les visiter toutes les quatre ! Oui, nous avons besoin de Paix. C’est donc dans le premier chapitre du Yoga-Sûtra, qui est celui de la pacification, que nous trouverons le plus de pistes pour nous aider.

Choisir une direction !

Après l’annonce vient la proposition de traitement de la part du corps médical, mais aussi, bien souvent, plein de bons conseils censés nous guérir, lesquels nous éparpillent, nous décentrent, et nous font perdre beaucoup d’énergie. L’aphorisme I-32 nous dit que notre mental sera paisible si nous choisissons une direction, et que nous nous y tenons. Se perdre dans de multiples rendez-vous, des lectures sans fin promettant la guérison par tel ou tel régime… Arrêter une chimiothérapie avant la fin pour se tourner vers la phytothérapie ? Que d’incertitude, de peur, de culpabilités possibles engendrées ! Cette direction choisie n’exclut nullement des aides associées qui seront à son service : acupuncture avant et/ou après les chimiothérapies, compléments alimentaires, plantes drainant le foie…
Le terme employé est ekatattva. Il indique le fait de s’engager dans une direction comme nous venons de le voir, mais aussi le fait de respecter ce qui fait notre unité. Sans cesse agir pour servir ce qui nous porte, au bénéfice de l’unique, vivant en nous. Eviter autant que possible, tout ce qui nous « éclate », nous disperse, nous morcelle. C’est dans ce cadre que, plus que jamais, nous sentirons le bénéfice de notre pratique.

La pratique

Il est évident que celle-ci doit être adaptée à chaque cas avec l’aide d’un professeur mais nous pouvons en définir quelques grandes lignes. Soyons réalistes, le but de la pratique n’est pas de guérir mais d’accompagner, d’aider à l’amoindrissement de la douleur, d’être plus attentif afin de savoir s’écouter dans la justesse, et de trouver le plus de paix possible. Nous appliquerons pour cela le principe premier de toute thérapie : ne pas aggraver (cf. II-16 qui a initié ce texte). Apaiser le mental, calmer le feu, aider à l’élimination des produits toxiques, sera notre but.
Les pratiques physiques seront très douces, de type langhana (allant vers la réduction). Elles agiront sur la zone d’apâna (abdominale) par des flexions et torsions très légères, et pourront combiner un peu de dynamique intégrant des respirations en statique. La dynamique va aider à la circulation de l’énergie. Selon les périodes, la pratique se fera plutôt en position couchée, ou pourra intégrer quelques postures debout.  Elle ne doit fatiguer à aucun prix !

Les postures, simples, seront choisies en fonction du cancer (par exemple des mouvements progressifs et fréquents de bras pour le cancer du sein après opération). Cependant, dans un premier temps, nous les choisirons de manière à préserver un équilibre général du corps afin d’éviter les déséquilibres dus à des compensations.

Les mouvements se feront le plus souvent sur l’expiration, avec ou sans paliers. Ils pourront également se faire par tous petits paliers sur plusieurs respirations (notamment  amener un bras en arrière sur 6 à 8 respirations dans un mouvement quasi continu sans tenir compte des phases respiratoires).

Il ne faut pas hésiter à se servir de l’imaginaire : ceci est très efficace. La respiration y tient la place essentielle mais la concentration indispensable à l’exercice va également éviter la dispersion du mental. Ce genre de pratique donne énergie et calme. Il est tout à fait possible de faire une pratique complète en se servant de l’imaginaire lors des chimiothérapies par exemple. Le but est alors d’activer la circulation et d’éliminer le produit le plus vite possible. On fera des flexions, des triangles, des torsions, des postures de l’abdomen (apânâsana), le tout en imaginaire. Il ne s’agit pas de se passer le film des postures, mais de faire « comme si on les faisait réalisait réellement… mais sans les faire » !  Il se peut que nous éprouvions même le besoin de faire des contre-postures !

Nous l’avons compris une attention toute particulière à la respiration est indispensable. Nous favoriserons l’expiration. L’attention sur sa place dans l’abdomen, des techniques telles qu’anuloma ujjâyî, shîtalî (cette dernière peut aider également en cas de nausées), des rythmes très simples, des sons, du chant iront vers un allongement de celle-ci.

Le chant, s’il est possible – il faut un minimum d’énergie – est une aide fort appréciable ; sons doux (éviter les syllabes telles que hrâm, hrîm… hrâh qui augmentent le feu, mais peuvent aussi l’éteindre s’il est très faible, ce qui se traduit par un épuisement), mantra ou chants apaisants. La focalisation sur leur signification les rendra encore plus efficaces. Nous les choisirons donc en fonction de celle-ci. Les sons choisis pourront être au bénéfice d’un temps de méditation ou de réflexion.

La méditation, quelle que soit sa forme (en assise, en position couchée, avec ou sans objet, dans l’action…), va nous amener à plus de paix par la seule présence qu’elle nous demande. Elle nous offre quelques moments sans projection, durant lesquels la peur se tait. La répétition de ces moments va amoindrir les racines de la peur qui se fera plus discrète. Pour certaines personnes la visualisation d’une image agréable sur la zone malade sera vécue très positivement. Pour d’autres personnes ce sera impossible: celles-ci seront plus à l’aise en se focalisant sur un objet qui leur parle, ou sur un mot (paix, confiance, courage, guérison, avenir…). Cela se fera dans la langue qui nous convient, le sanskrit n’est pas obligatoire !

Une pratique classique pourra commencer par du chant et des respirations, suivis de quelques postures, et se terminer à nouveau par des respirations, du chant et une méditation. Des temps de relaxation pendant ou en dehors de la pratique seront bienvenus, que celle-ci soit guidée (souvent plus facile) ou non. Dans tous les cas, et plus que jamais, l’adaptation (III-6) est de mise ; elle respectera notre fatigue, notre psychisme, et nos possibilités du moment. Elle suivra les vagues inévitables dues aux traitements.

La pratique n’est malheureusement pas toujours possible ; la souffrance est trop présente, le mental ne peut se poser. C’est à nouveau vers le premier chapitre du Yoga-Sûtra que nous nous tournerons pour trouver un peu de paix.

Des « pistes » vers la pacification 

Patanjali nous offre encore quelques « pistes » avec les aphorismes I-34 à I-39. Le dernier, I-39, nous dit que nous trouverons la paix en méditant sur l’objet de notre choix. Il laisse entendre que les aphorismes qui précédent sont des « objets » de méditation. A les lire, nous nous apercevons, comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, qu’il nous arrive de les appliquer instinctivement. Pour les citer brièvement, ce sont :
• Savoir « expulser le trop plein », dire avec force ce que l’on a sur le cœur, et goûter les moments de répit qui s’ensuivent. Viendra ensuite la possibilité d’allonger en douceur l’expiration.
• Se nourrir de ce qui nous fait du bien, nous élève ; donner à nos sens ce qui les ravit : écouter de la musique, visiter une exposition, se promener dans la nature….
• Se tourner vers le lieu en soi où l’on sait que se trouvent la sérénité, la lumière. C’est le plus souvent le lieu du cœur, mais il peut être différent.
• Se relier à un domaine ou un être représentant le détachement, la sérénité. Il peut s’agir de lieux (église, temple…), de personnes vivantes ou non. Partager avec des personnes qui sont passées par le chemin que l’on traverse et qui ont du recul est une aide appréciable.
N’oublions pas ces pistes, appliquons-les en conscience, elles font partie intégrante du Yoga !

Se rapprocher de soi
Plus que jamais, la maladie est l’occasion d’appliquer sauca (II-40, 41). Comprendre ce qui est bon pour soi, à tous niveaux. Savoir dire non, à certaines nourritures, du corps et des sens, à certaines fréquentations ou sollicitations. Ce n’est pas toujours facile mais il faut tenir bon, et longtemps ! Le bénéfice est immédiat, et fort de cette expérience, il est possible que nous gardions cette clairvoyance plus tard. Se sentir juste dans ses choix donne une force que l’on sait retrouver quand c’est nécessaire.

Et ensuite…
Que ce soit tout de suite après les traitements ou bien plus tard, nous devons garder très présente la définition de la posture selon Patanjali : sthirasukham âsanam, la posture est ferme et agréable (II-46). Savoir gérer notre énergie le plus justement possible selon les besoins que nous demande le quotidien. Méfions-nous des moments où nous nous sentons « boostés », nous risquons d’en faire trop ! Passer par des phases au cours desquelles nous avons l’impression de fonctionner en-dessous de nos possibilités est indispensable, vital.

La traversée d’un cancer peut entraîner de profondes modifications dans notre vie. Des prises de conscience importantes peuvent se faire qui agissent comme un lâcher-prise, une sorte de nettoyage qui nous permet d’être, malgré les doutes sur l’évolution, plus légers. Soyons attentifs à ne pas nous alourdir à nouveau en prenant « notre » cancer comme support de notre vie ! Le support auquel nous référer est la lumière qui a pu jaillir dans les moments de clarté lors de cette traversée !
 
Février 2016