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Le kriyā yoga, quèsaco ?

Auteur: 
MARMECHE FRANCOIS

Par François Marmèche, professeur IFY
Apparemment, la réponse est simple : le kriyā yoga est défini par Patañjali au début du chapitre II du Yoga-Sûtra : tapaḥ svādhyāya Īśvarapranidhānāni kriyā yogaḥ. Le kriyā yoga – ne traduisons pas pour l’instant ce terme –, c’est la combinaison de trois aspects dans la pratique : 1) l’ardeur de l’exercice ; 2) l’étude de soi (notamment à travers les textes et les mantras) ; 3) le fait de s’en remettre, de s’abandonner, à ce qui nous dépasse, ce qui excède nos limites.

Reprenons ces trois aspects un par un, pour le besoin de l’exposé, tout en n’oubliant jamais que le kriya yoga, c’est la combinaison des trois.

TAPAS : oui, sur le tapis, je m’exerce ; je découvre, grâce au cadre des postures et de leur enchaînement, mon corps, mon souffle, l’énergie sous divers aspects (comme la chaleur, terme qui traduit également tapas) et qui, selon les postures, guide ma conscience dans divers endroits du corps : dans la zone du nombril, vers le haut du dos ou la nuque, dans la paume des mains, etc. Mais il y faut de l’ardeur à l’ouvrage (ardeur : mot en français dont la racine évoque la chaleur, comme tapas), de l’enthousiasme : je ne perçois tout cela que si pendant ma pratique je laisse ma conscience la plus ouverte et la plus disponible possible, si je la laisse suivre mon souffle, à l’inspir comme à l’expir, jusqu’au fond du ventre, jusqu’au bas du dos, jusqu’au centre de mes paumes de mains. Cette conscience bientôt conduit mon souffle – pendant toute ma séance, j’essaie de respirer consciemment, profondément, selon les indications de mon professeur –, mais en même temps est conduite par lui – car il ne s’agit pas seulement de respirer jusqu’au bas du dos par exemple, mais aussi de devenir conscient de ce qui se passe alors dans cette zone où j’ai conduit le souffle, de sentir les lombaires doucement trouver de l’espace entre elles grâce au souffle, et de sentir peu à peu toute la vie de cet espace corporel.

SVADHYAYA : et déjà là, je suis dans l’étude de moi-même, de ce qui se passe en moi, et de ma réaction vis-à-vis de ce qui se passe en moi. Je ne me connaissais pas ainsi, cette sensation d’espace au bas du dos, je ne l’avais jamais ressentie, c’est bizarre. Ça alors !  Et puis aussi, en samasthiti, debout au début de la séance, mon professeur me dit d’explorer tous les contacts de mes pieds avec le sol : racines des orteils, bords externes des pieds, talons, voûte plantaire... et en même temps de détendre les orteils : jamais fait ça ! jamais pensé à ça ! et en plus, ça ne demande aucun effort physique, aucune souplesse extraordinaire, alors que je pensais que le yoga en réclamait ! c’est tout simple, et je me sens apaisé et presque reposé après cette petite exploration. Et un texte se met à résonner en moi, lui aussi dans le Yoga-Sûtra II-46 : « ferme et douce, la posture »... il suffit d’être posé là. Et quand je me pose ainsi, à faire le tour conscient de mes plantes de pied, tout ce qui pouvait encombrer ma conscience est momentanément écarté, suspendu. Ne pas oublier que ça existe, fut-ce un bref instant.

IŚVARAPRANIDHANA : mais voilà, j’ai vu la suite sur le schéma de la pratique que mon professeur a inscrit sur le paper-board : il va falloir se plier en deux (il appelle ça uttanasana) et amener les mains jusqu’au sol. D’un seul coup, j’oublie mes plantes de pieds et tout mon corps frémit : je n’ai pas, depuis si longtemps, réussi à amener mes mains en me pliant en avant au-delà de mes genoux ! Mais le professeur me dit : « confiance ! plie un peu les genoux, ne tire pas sur tes bras pour atteindre quoi que ce soit,  laisse faire la respiration... ! laisse faire ton corps ! » C’est vrai, ça : mon corps, il m’est donné, à l’instant présent, et je dois faire avec ses limites évidentes, l’accepter, et ne plus vouloir que l’exercice soit rentable, qu’il me rapporte quoi que ce soit, seulement être ouvert à ce qu’il m’apporte ; donc m’abandonner. M’abandonner  à quoi ? à qui ? m’abandonner au souffle de vie qui passe dans mon corps et qui, si je le laisse faire, va, d’après mon professeur, peu à peu apaiser ses tensions. Si je laisse faire ! et pas si je veux faire ! plus je veux, plus je risque de me raidir, et plus je risque de me faire mal. M’abandonner aussi aux conseils du professeur, et ce n’est pas si évident, car je me dis à l’intérieur de moi : « je sais bien que je n’y arriverai pas ! » Laisser faire la vie telle qu’elle est, aujourd’hui et maintenant. Si je m’abandonne, qui sait ? la Vie peut me faire un don, me donner... La Vie : Īśvara ?


Et maintenant, comment traduire kriyā yoga ! ce mot, dont je pressens à présent le contenu ?

Dans la tradition de T.K.V. Desikachar, une majorité de traducteurs proposent « yoga de l’action », mais Philippe Geenens, savant sanskritiste et élève aussi de Desikachar, quand il traduit le Yoga-Sûtra à la lumière du commentaire de Bhoja, choisit d’écrire : « La discipline, l’enquête sur soi et l’orientation vers Dieu forment le yoga de la purification. » Les deux options sont intéressantes, et me semblent se compléter, à condition de s’entendre sur ce qu’on met sous le terme « action ».  Dans le contexte du Yoga-Sûtra II, on est loin de toute action sociale – malgré les sûtras II, 30-31 puis 33-41 qui définissent les yama – ; l’être humain, qu’il soit ou non inséré dans la société, ne peut pas s’abstenir d’agir, ni se retenir de changer : l’action comme le changement sont caractéristiques de notre monde humain ( II, 18, entre autres). Et le yoga, comme dans le chapitre I, vise à installer en soi un observateur, une conscience stable qui ne soit pas affectée par ces changements incessants. Ce yoga vise par conséquent  à une transformation, donc à une action, par l’affinement continu de la prise de conscience. Et pour cette action, comme l’affirment les sûtras qui suivent immédiatement la définition du kriyā yoga, il faut peu à peu diminuer les cinq kleśa, les cinq causes de la souffrance que nous éprouvons devant ce changement : méconnaissance, fausse notion de sa « personnalité », passion irrésistible, aversion injustifiée, peur irraisonnée de la mort. Cette diminution se produit, d’après Patañjali, si l’on parvient peu à peu à purifier le mental en installant en soi de plus en plus de  discernement  (viveka : II, 26-28) : comme le dit le sûtra II, 28, il faut détruire l’impureté (aśuddhi kṣaye). Toute la fin du chapitre II, à partir du sûtra 29, s’inscrit dans le droit fil de cette interprétation en exposant concrètement l’aṣtanga yoga, dans ses huit aspects, comme moyen de cette action de nettoyage.
Et si l’on relit maintenant les quelques anecdotes mentionnées dans la première partie de cet exposé, on verra bien à l’œuvre ce yoga de l’action-purification...