Abonnez-vous a notre fil d actualité RSS

"Le jeu de l'acteur et le yoga"


 « Ayez soin de vous renouveler  » (Hadewijch  d’Anvers)

C’est  l’histoire d’une promesse qui initie progressivement, pour peu que l’on autorise cette rencontre, une transformation de nos anciens comportements ou habitudes de pensée, ceux-là mêmes qui asphyxient  ou atrophient  notre créativité.

Cette promesse s’appelle  « yoga ».

Il m’est un art de vivre qui, dans  son application quotidienne, tend à enrichir et soutenir ma démarche artistique dans son évolution permanente, me rendant ainsi plus réceptive à cette part d’inattendu que recèle tout acte de création. Il permet de développer une intelligence intuitive capable de révéler sur scène une partition corporelle et vocale nouvelle,  appliquée à  porter la saveur poétique d’un texte.

 « De l’énergie tendue au relâchement du jeu… » (Nâtya-câstra de Bharata) 

L’acteur sur un plateau est là et il agit, et tout ce qui le constitue et le caractérise en tant qu’individu est l’instrument même dont il se sert pour agir. Au deuxième chapitre du Yoga-Sutra se dessinent les moyens de parvenir à notre propre chant :

« tapas-svâdhyâya-îshvara pranidhânâni kriyâ-yogah »
(Le yoga de l’action-purification est ascèse, étude de soi et abandon au suprême)

A l’image d’un triptyque, deux volets extérieurs (tapas et svâdhyâya)  se replient sur le panneau central pour atteindre au cœur de l’œuvre (îshvara pranidhânâ). Ces trois éléments fondent dans leur ensemble les qualités constitutives du kriya-yoga.   

On fait « tapas ».  Avec  ardeur, on crée le terrain favorable susceptible d’attiser le feu intérieur et pour laisser s’exprimer librement la vie en nous. Corps-creuset qu’on  purifie et entraîne. Ce  qui  fait l’acteur « vivant »  capable d’aborder le plateau d’un regard toujours neuf, c’est cette qualité d’énergie (virya) qu’il saura concentrer,  modeler et faire jaillir dans son jeu ; c’est, porté par une foi (shraddha) en son art qui l’anime, qu’il trouve dans l’espace du cœur  (hrdaye), le souffle vivant (Prâna) de l’écriture. « Sthira-sukham asanam », nous dit Patanjali quand il définit la posture. Cet  état (physique et psychique) où se conjugue cette double qualité de fermeté (sthira) et de confort (sukha) recouvrant  ainsi l’expression vers laquelle notre incarnation doit tendre.

 « Marche à vif jusqu’à l’homme » (Edmond Jabès)

Des lignes d’explorations viennent soutenir cet engagement  au « tapis »: svâdhyâya,  deuxième élément du yoga de l’action. C’est à travers l’étude, l’enseignement, l’interprétation et les discussions autour des textes sacrés et leur récitation chantée, grâce aussi aux différents outils du champ artistique et culturel auxquels on s’adonne, que se creuse le sillon de cette mise en relation avec notre créativité, qui nourrit et éclaire notre propre voie.
 
« Ne refuse pas la présence à ce que tu ne vois pas, sois présent à cette présence » (Valère Novarina)

 Dans le chant VI de la Bhagavad-gitâ, Krishna parle à Arjuna du renoncement comme le détachement dans les  actes.  Ainsi,  faire ce que l’on a à faire du mieux possible, parce qu’on se sent relié à quelque chose de plus grand  touche  à cette notion d’Ishvara pranidhânâ : «  l’abandon sans démission ».

Ouvrir son jeu à quelque chose de plus grand.

Agir tout en laissant agir, comprendre qui joue vraiment,  établir cette distanciation-là. 

Et porté par  le souffle  qu’on  accueille et cultive comme source d’expériences uniques, se laisser traverser et caresser  par lui.

Dans cette jubilation toujours renouvelée du dire ;  partager ensemble un voyage en création. 

Lara Bruhl enseignante de l’IFY, comédienne et metteuse en scène.