Le Corps de la Voix

Par Eleonor Gratton Agritt, professeure IFY

Comment est constituée une voix ? Peut-on en comprendre et en modifier le timbre, la puissance et les inflexions déposées depuis l’enfance ? Quel rapport chacun entretient-il avec sa voix ? Quels sont les multiples liens entre yoga et voix ?

La voix humaine et ses paysages sonores sont multiples : voix maternelle, voix du théâtre et des chanteurs, voix du cœur ou de la raison, voix de l’homme politique, celle de la cité… Du murmure au cri, chahutée ou dirigée, elle s’exprime, se développe, nous
échappe, module, se joue de nous parfois et nous dévoile bien souvent.
Associée au yoga, elle se réfère spontanément aux mantras et au chant védique. Dans la tradition orale, c’est bien la parole mesurée et concise du maître qui est entendue par le disciple. Et lors d’une séance de yoga, les élèves sont guidés par une voix bienveillante, invitant geste et souffle à se développer.
Derrière toutes ces présences vocales, il y a une personne. La voix a deux faces : l’une « son, musique », et l’autre « corps ».
Qui dit « corps » ne dit pas seulement réalité matérielle, mais aussi « être vivant », à savoir « anima » qui est mobilité, âme, psyché, intériorité et « persona », identité, caractère propre à chacun. La voix est le propre du vivant, du vivant évolué qui cherche à communiquer, à servir l’existence sociale, à s’exprimer tout simplement. Elle est le propre de chacun, notre empreinte.

L’atelier de fabrication de la voix

La voix est un phénomène émergent. D’un point de vue physiologique, elle est issue
d’une pluralité d’actions. La soupape respiratoire, dont le diaphragme est le muscle le plus important, produit la vibration des cordes vocales. Langue, lèvres et gorge participent à l’élaboration des syllabes. Nos résonateurs amplifient le son. C’est un véritable atelier de fabrication fort de ses différents aspects et soutenu par une intention, un désir.
La respiration étant le socle de l’émission sonore, on comprend aisément que toute
émotion ou activité perturbant la stabilité du souffle viendra aussi perturber notre geste vocal. Il est difficile d’avoir une conversation bien énoncée en faisant un marathon, au milieu d’une crise de larmes ou d’un fou rire… Et une once de tristesse, une vague de joie ou une bribe de colère sont perceptibles à l’oreille de celui qui écoute un autre se raconter.
Les acteurs et les chanteurs le savent : travailler* sa voix, c’est travailler son souffle. Et travailler le souffle, c’est activer la soupape respiratoire dans sa globalité : une colonne d’air qui s’appuie à l’expiration vers le bas du ventre, une cage thoracique mobile sur les côtés, un diaphragme joyeux de pouvoir se détendre et s’étirer. Le corps entier doit être ouvert et dans une harmonieuse mobilité : bassin stable, bas du corps ancré dans le sol et colonne vertébrale souple. Certains asana et pranayama participent grandement à tous ces aspects. Conduits avec un point d’attention précis (bhavana), ils sont un outil d’une richesse infinie pour affermir « le corps de la voix ».
 

La couleur du son

Comme les fondations d’une maison, la respiration contribue à la puissance de la voix.  Puissance n’est pas seulement volume fort et parlé large. Mais bien la capacité a « se faire entendre », dans un temps et un espace donné, avec une clarté sonore adéquate à la situation et une énergie équilibrée.
Chaque voix est unique, avec une personnalité et une couleur particulière. On parle du timbre de la voix, du « grain » de la voix, comme on désigne le timbre d’un instrument de musique qui dépend du volume, des contours, des matériaux utilisés pour sa fabrication. Le timbre vocal est lié aux résonateurs premiers : pommettes, gorge, nez... A savoir notre visage, notre boîte crânienne. Le son va traverser ces cavités, les faire vibrer et créer une couleur. Voyelles et consonnes ayant des qualités particulières investissent des espaces précis de notre « appareil buccal » (les consonnes ont besoin d’une langue et de lèvres toniques, les voyelles d’une place définie en fonction de leurs qualités). Langue maternelle, habitudes familiales et sociologiques, ainsi que la tessiture (hauteur de la voix) contribueront à colorer notre palette vocale.
Lorsqu’on est enrhumé, notre voix est modifiée. Cet exemple permet d’éclairer ceci : un seul résonateur utilisé à plein ou à vide va « colorer » ou « décolorer » notre voix. En dehors d’une maladie de la sphère ORL, c’est bien notre caractère qui va impliquer l’utilisation de nos résonateurs. Certaines personnes dans leur prise de parole utilisent davantage le fond de la gorge, d’autres parlent entre leurs dents, les mâchoires serrées. Parfois c’est le nez qui est surexploité. On peut parler vite et fort, dans les aigus ou en assourdissant les graves, avec un visage mobile ou au contraire impassible.

De la voix au silence

Notre personnalité, notre trajectoire de vie dessinent notre voix. La façon dont on la place (intonation, rythme, hauteur…) et l’utilise est conjointement liée à notre histoire. Réciproquement, travailler sa voix c’est travailler tout son être.
Lors de l’émission vocale, en plus des résonateurs dits premiers, d’autres espaces du corps vibrent, comme le dos et la poitrine. L’expression « avoir du coffre » correspond
à l’investissement de la caisse de résonance que constituent ces espaces. Pour se faire, la respiration doit être précise, conduite à bon escient. Il est possible d’inviter le son à visiter des espaces plus improbables (bassin, mains, jambes, articulation), dans un jeu
subtil. Ce chemin vibratoire peut avoir des vertus thérapeutiques et créatives. Il stimule détente, sensations, imagination. Le chant prénatal, le chant spontané, le massage sonore, en sont des illustrations. Il peut aussi s’adapter à des asana.
Explorer les possibles d’une voix, c’est stimuler les fonctions de l’être dans leur cohérence systémique. Sur le fil du yoga, les mises en perspectives sont foisonnantes : c’est observer la façon dont on se comporte vis-à-vis de soi et de son environnement (yama, niyama), nos habitudes et nos conditionnements (vasana et samskara)… C’est mettre en relation les paires d’opposés (dvandva), graves et aigus, bas et haut du corps, verticalité et horizontalité. C’est également, en contrepoint, souligner l’ultime opposé et complément de la voix : le silence, notre silence intérieur, cette respiration muette si précieuse à l’harmonie de notre être.



A écouter : Sequenza III de Luciano Berio, par Cathy Berberian ; Livret de chant du Yoga-sûtra de Patañjali, chanté par Martyn Neal, Les Cahiers de Présence d'Esprit,  30 euros avec les CD.

A lire : Trouver sa voix, de Louis-Jacques  Rondeleux

* « Travailler » dans le sens philosophique du terme, c’est-à-dire interagir avec son environnement pour en modifier le réel, ou une réalité possible. Travailler, explorer, comprendre, changer.