La tyrannie de l’idéal

Auteur: 
LE MASSON Philippe

Nos actions du quotidien sont souvent guidées par un désir d’excellence. On veut mieux faire et on est rarement satisfait ou simplement joyeux du résultat de nos actions. On m’a souvent dit « fais de ton mieux » mais j’entendais « fais mieux ! ». C’est une injonction qui a durant longtemps orienté mes actions. Il me fallait toujours faire mieux, plus, plus grand, plus rentable, plus beau… Mais le yoga ne nous enseigne pas cela, il nous dit d’agir de façon réfléchie, sans s’occuper du résultat.

La tyrannie de l’idéal fait partie de notre quotidien. Nous cherchons à être un compagnon ou une compagne idéale, un employé ou un patron idéal, un professeur de yoga idéal, un amant idéal, un pratiquant de yoga idéal… Faites la liste, vous verrez qu’elle est longue. Ces différents idéaux nous mettent sous pression et en tension. Et, au-delà du fait que c’est bien évidemment frustrant, cela peut être inhibiteur. A quoi bon agir puisque de toute façon ce sera bien en dessous du résultat escompté ?

Idéaliser sa vie, c’est ne pas la vivre

Alors, foutons-nous la paix, oublions notre recherche de perfection et acceptons nos imperfections, nos défauts, nos limites, nos coups de fatigue et nos coups de gueule, nos peurs et nos remords… Car, en rêvant de perfection, en la fantasmant et en cherchant à mettre la perfection au cœur de nos vies, nous passons à côté de ce chemin de connaissance de soi que nous propose le yoga. S’autoriser à ne pas être à la hauteur, à ne pas réussir à coup sûr, à être moyen, permet de dédramatiser l’existence. Idéaliser sa vie, c’est ne pas la vivre, c’est vouloir autre chose que ce qui est. Cela n’empêche pas qu’il faille se questionner. Que se passe-t-il dans ma vie ? Y a-t-il quelque chose qui ne me satisfait pas ; si c’est le cas, que puis-je faire pour le changer ? A rêver à mieux, on passe peut-être à côté de quelque chose de très bien.

Accepter ce qui est

Il en va de même pour la pratique. Que faire de la posture idéale ? De la longueur de souffle idéale ? Comment pratiquer en s’en débarrassant ? Je crois que cela passe par l’acceptation de ce qui est. De notre corporalité limitée, de notre souplesse limitée, de notre force limitée et de la limitation créée par nos blessures. C’est cette acceptation proposée par le yoga tant au travers du concept même de la posture (sthira-sukham-asanam) que du kriya-yoga, qui d’une part nous propose un principe de réalité et d’autre part de simplement accepter ce qui est. Je dis simplement, mais ce n’est bien sûr pas si simple sinon ce ne serait pas dans le Yoga-sûtra !
Enfin, ce principe de réalité, de lucidité, c’est viveka : le discernement. Arrêtons d’idéaliser nos actes, acceptons la « moyenneté » de nos agissements afin d’aller vers plus de discernement. Nous sommes nos premiers leurres.
La pratique du yoga doit nous permettre de nous confronter à notre réalité quelle qu’elle soit. De ce principe de réalité naît viveka. Certes, voir que nous sommes simplement moyens peut ne pas être agréable mais quel cadeau magnifique que celui de, enfin, se foutre la paix !