La créativité dans l’enseignement des Yoga-Sûtra


Portrait de François Marmèche, professeur de yoga dans le Val d’Oise

« François veux-tu nous rejoindre à la cafétéria du Petit Palais ? Je serai en compagnie de Chantal Bourgea  pour notre entretien, es-tu d’accord ? » D’accord tu l’es, pour l’entretien, pour le lieu, pour la présence de Chantal qui a envie de t’entendre raconter notre métier. Enthousiaste et créatif. Ce qui frappe chez toi François c’est  ta générosité : tu n’embrasses pas deux fois mais quatre fois, tu écoutes en ouvrant grand les yeux et tu ris facilement de tout ton cœur !
François, quelle joie de te connaitre un peu mieux, car enfin nous nous croisons depuis quelques dizaines d’années au cours de stages, séminaires, AG et ce portrait cela fait un moment que nous en parlons !

Enseignant de français, latin, grec, théâtre au lycée de Cergy, tu as été aussi formateur au sein de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres.
En parlant du théâtre (en option au bac depuis 1988) qui semble être une grande passion, tu évoques le rôle du silence et de l’espace. Pendant ces 30 ans d’enseignement  du théâtre au lycée, le yoga a sa place. Il est le sas, la porte d’entrée  de ces ateliers de 3 heures menés « en doublette » avec une collègue et un metteur en scène (formé chez Jacques Lecoq, d’où les ponts avec le yoga).

Tu donnes des cours de yoga depuis 1981 et pendant 16 ans tu as animé un groupe stable. Tes  engagements ont été aussi d’ordre politique et syndical. Pendant deux ans, tu as également enseigné le yoga à des BTS Force de Vente, comme aide à la vie professionnelle.

Chantal : François, ton histoire avec le yoga cela commence comment ? 
François : Et bien en me promenant sur les quais je suis tombé sur un marabout flash sur le yoga. Il y avait la salutation au soleil et 4 autres postures que j’ai pratiquées à la maison. J’avais 17 ans.
Ensuite j’ai pratiqué dans les cours de Raymond Lambert, président de la branche française de l’école Van Lysebeth. Cela a duré une quinzaine d’années ; cette pratique comportait beaucoup de postures tenues en statique et était influencée par le hatha yoga, le  yoga irano-égyptien d’Hanish, et le « yoga-dynamique- souffle » (yoga hindou combinant postures, sauts, pranayama et bandhas dans un enchaînement rapide de 45 minutes).
La pratique de  yoga de monsieur Lambert ne m’a plus convenu à un certain moment, elle était source d’une grande tension intérieure.
En 1988, un de mes amis me parle du yoga de Desikachar et Bernard Bouanchaud m’a accepté dans sa formation d’enseignant. 

Marie-Christine : Tu termines ta formation en 1992 avec quel sujet de mémoire ?
François : J’ai choisi de travailler sur le regard, « voir ». L’harmonie existe dans une instabilité permanente. Mon regard change mais l’observation reste.

Chantal : Qu’est ce que tu as découvert  en suivant la formation de professeur de yoga dans la lignée Desikachar ? 
François :
« L’alliance du geste et du souffle.
Le dynamique qui prépare au statique.
La pratique personnelle quotidienne.
Les textes.
La créativité.
La liberté dans la construction des séances.
Le plaisir de travailler avec plusieurs formateurs. J’ai toujours rêvé pour les professeurs de yoga d’un compagnonnage (ces « compagnons » qui font leur tour de France pour s’instruire auprès de plusieurs maîtres, avant de le devenir à leur tour) ; ces dernières années j’ai eu plaisir à travailler avec Laurence Maman, Béatrice Viard, Babette Rémy, Michel Nicolas ».

Marie-Christine : Depuis  2010 tu donnes des cours de yoga à Ermont deux soirs par semaine .Nous avons parlé souvent ensemble de ta manière créative de transmettre le yoga en particulier les  Yoga-Sûtra, peux-tu l’évoquer pour nous ? 
François : Dans ces deux grands groupes j’ai choisi de transmettre le Yoga-Sutra en début de séance.
Nous nous installons en cercle et les 10 premières minutes du cours sont consacrées à un sutra.
Je choisis un thème comme parinama (le changement), karma, eka tattva (une seule direction) et je cherche les sutras s’y rapportant. Je traduis le texte sanscrit du sutra et l’illustre systématiquement par quelques anecdotes concrètes. Ensuite  il y a des indications pour lier le sutra à la pratique des postures, à la séance. Pendant cette séance, lorsque cela me paraît juste, je rappelle tel ou tel aspect du sutra.
Nous pouvons explorer un thème pendant plusieurs semaines. Les yoga sutras édictent la manière dont on fait une séance. Tout est champ d’expérience (chapitre 4).

La séance de postures constitue le cadre d’une expérience mentale où la forme compte moins que la manière de la prendre.
Après la pratique des postures  et pour clore la séance je propose souvent du chant. Les échanges au sujet de la séance interviennent en début de la semaine suivante. Ainsi il se fait comme un tissage. L’être de relations que je suis ne peut faire autrement que de tisser des relations avec les autres. J’ai envie que cette vie de yoga que j’ai laisse des traces chez mes élèves à travers échanges et transmission.

Marie-Christine : J’aime bien quand tu dis que le yoga n’est pas une école de pensée mais une école de vie, quels sutras t’ont accompagné dans les moments difficiles ?
François : Ceux qui ont trait à la souffrance. Tout est souffrance, cela vient de l’ignorance, de l’ego, de l’attraction et du rejet.
Ceux qui parlent de la joie intérieure. Dans les moments de plus grand malheur, je suis optimiste et il y a un fond de joie…

Marie-Christine : Qu’est ce qui te donne envie de continuer d’enseigner le yoga ? Où se porte ta curiosité ?
François : Je souhaite que la curiosité que j’ai à faire chaque pas, continue. A chaque pas, sa découverte.
Etre attentif sans juger. Etre ouvert à ce qui se passe. Les choses se présentent, les accueillir. Ne pas juger avant de faire. Quelque chose se délie si l’on reste ouvert.

Voici d’autres mots que François a choisis concernant le yoga
Jamais corps tout seul ; toujours corps conscience.

Pas de progrès dans les formes : tout est changement mais un développement est possible de la discrimination, de la connaissance de soi, de l’intuition.

Le bien être n’est qu’un moyen habile pour donner confiance dans un chemin qui mène vers plus de liberté.

Chaque type de yoga a sa cohérence, veiller à cette cohérence interne et à cette richesse apportée par la différence ; ne pas condamner ; ne pas préjuger ; chacun son chemin, pourvu qu’il y ait chemin et cheminement possible !

Le yoga n’est pas une école de pensée, c’est une école de vie.

S’il n’est fait mention qu’une seule fois de la posture dans les Yoga-Sutra, c’est peut être parce que la seule posture qui compte est la posture intérieure.
 
Propos recueillis par Chantal Bourgea et Marie-Christine Tchernia, le 2 juin 2016