Kâma, nom propre et nom commun

Auteur: 
PRIOUL Sylvie

Quoi de plus humain que le désir ? Qu’il soit futile ou irrépressible, brûlant ou assoupi, le désir nous pousse à vivre, à aimer, à expérimenter… Il est à l’origine de toutes nos actions, des plus simples aux plus sophistiquées : le désir de manger une glace au chocolat comme celui de trouver la solution d’un problème scientifique.


Un dieu jeune et beau

 

En Inde, le désir est un dieu, Kâma. Des hymnes lui sont consacrés dans le quatrième des Védas, l’Atharva-veda (IX-2), et, dans ce texte, Agni, le feu sacrificiel, est présenté comme une forme de Kâma. Ce désir-feu est toujours bien présent dans notre vocabulaire : on parle d’un désir ardent, brûlant, qui nous consume… surtout quand il s’agit de la passion amoureuse. Car Kâma est bien sûr le dieu de l’Amour charnel, tout comme Eros dans la mythologie grecque.

La généalogie de Kâma est incertaine : selon certains textes, il est « né de lui-même » (âtma-bhû) et sort des pensées de Brahma alors que celui-ci contemple la femme qu’il a créée et dont le désir qu’elle lui inspire est à l’origine de toutes les créatures. Dans la Taittirîya-brâhmana, il est fils de Dharma (la Loi) et parfois de Shraddhâh (la Foi). Dans les Purâna, il est fils de Krishna et de Rukminî – autrement dit de Vishnou et de Lakshmî –, et la famille s’agrandit : il a une épouse, Ratî (la Passion, la Volupté), un frère cadet, Krodha (la Colère), un ami, Vasanta (le Printemps) et deux enfants, un garçon et une fille. Kâma, on s’en doute, est jeune et beau et se promène en compagnie des apsara et les gandharva (nymphes et musiciens célestes). 

Son animal-véhicule est un perroquet (ou une perruche) et celui de sa compagne, un pigeon – des oiseaux connus pour former des couples inséparables. Il est armé d’un arc, Hasita, fait d’une canne à sucre, dont la corde est une chaîne d’abeilles,  et il décoche… des fleurs. Selon le mythe ancien, ces fleurs lui ont été données par Brahma qui s’adresse ainsi à lui dans le Shiva pûrana «  Ô bel homme, en suscitant l’amour ou égarant l’esprit des gens par ta beauté et ces cinq flèches, accrois le monde. » 

 

La puissance de Kâma est telle que c’est à lui que les dieux demandèrent secours alors que le démon Târaka dominait le monde. Sachant que seul un enfant de Shiva et Pârvatî pourrait anéantir ce démon, ils envoyèrent Kâma instiller le désir dans le cœur de Shiva alors plongé dans une profonde méditation. Vasanta, le Printemps, qui accompagnait Kâma, réveilla la Nature rendue aride par l’ascèse de Shiva. Troublé par les senteurs printanières, le dieu ouvrit les yeux alors que Kâma décochait l’une de ses flèches. La flèche atteint son but, mais Shiva irrité réduisit Kâma en cendres par le feu de son troisième œil. C’est pourquoi Kâma est appelé Ananga (Sans corps). L’histoire est encore longue, mais elle finit bien : Shiva s’unit à Pârvatî qui donne naissance à celui qui délivrera le monde de Tarâka et Kâma renaît comme fils de Krishna et Rukminî sous le nom de Pradyumna (le Conquérant invincible).  Les dieux indiens ont toujours de nombreux noms – on dit que Shiva en a plus de mille – et Kâma ne fait pas exception. En plus des deux précédents, il est aussi appelé : Darpaka (Celui qui enflamme), Kusa mâyudha (Aux armes de fleurs), Pañcabâna (Aux cinq flèches de fleurs), Makaraketana (A l’étendard orné d’un makara), Manmatha (Celui qui trouble l’esprit), Mâdana (l’Enivrant). Il est dit aussi Samsâra guru (Maître du monde) : « Pour éprouver les sages et les dieux, on fait appel à lui. Sa présence troublante et ses armes les détournent de leur quête sacrée, de leurs méditations et de leurs ascèses. Il bouleverse, il dérange, mais le monde ne peut se passer de lui. Le désir qu’il suscite et l’élan vital qu’il représente sont à l’origine et à la source de tout ce qui est. C’est pourquoi on le nomme le Samsâra guru, le maître du monde phénoménal, des cycles de la vie. » (S. Combe)

En Inde, on le vénère avec des guirlandes d’ashoka rouge – cette fleur est le symbole de l’amour – et on l’invoque durant les cérémonies de mariage. 

 

Les deux faces de kâma

 

Le désir est inhérent à condition humaine : sans désir pas d’action et l’homme est un être qui agit, qui est poussé à agir en permanence. Il est, suivant l’expression de Michel Angot, « profondément rajasique » (de rajas l’un des trois guna, qui se traduit par l’instabilité, la mobilité, le mouvement) : « On ne voit jamais ici-bas une action accomplie par un homme qui n’en ait pas le désir : en effet, quoi qu'il fasse, c’est le désir qui en est le motif » (Manu, II 3-4). Plus près de nous, c’est aussi ce que dit Spinoza : « L’appétit (le désir) n’est par là rien d’autre que l’essence même de l’homme… » (1)

Ce désir essentiel, c’est encore kâma, cette fois sans majuscule. Il fait partie des « quatre buts de la vie » (les mobiles de l’action humaine), dont les trois autres sont artha – la possession matérielle, la richesse –, dharma – la Loi qui définit les droits et les devoirs de chacun dans la société – et moksa – la Libération.

« L’artha, le kâma et le dharma, formant ce qu’on appelle le trivarga ou “groupe des trois”, sont les objectifs de ce monde : chacun d’eux implique une orientation propre, une “philosophie de la vie” ; à chacun est consacrée une littérature spéciale. » (H. Zimmer)

Kâma, dans ce contexte, c’est d’abord le plaisir et l’amour. Un traité célèbre au-delà des frontières indiennes aborde le sujet : le fameux Kâma-sûtra de Vâtsyâyana, qui traite non seulement de la sexualité mais aussi de tous les aspects de la vie de couple. 

C’est aussi le désir « au quotidien », les petits plaisirs inoffensifs, qui rendent la vie agréable. Placé sous le contrôle du dharma – on retrouve ici trace de la filiation supposée du dieu avec le Dharma, lui aussi déifié –, kâma donne des couleurs à la vie qui sans lui serait terne, insipide. Le désir qui suit le dharma ne lèse ni ne fait du tort à quiconque.

 

Mais kâma peut aussi sortir du cadre du dharma et devenir alors un des six ennemis internes – les șad ûrmi. Ces ennemis sont des samskara (conditionnements, habitudes) profondément ancrés en nous et qui influent sur nos comportements à notre insu. Ils sont issus de la répétition d’actes qui entretiennent, alimentent, cet ennemi intérieur. Nous produisons nous-mêmes nos ennemis, dont le premier est kâma : dans le Yoga-sûtra, le mot kâma n’est pas mentionné, mais on trouve celui de râga : la passion, l’attachement, l’un des klesha (facteur de souffrance), dont on peut dire qu’il est la racine qui permet à kâma de grandir et de se manifester au travers de nos actes.

Kâma peut s’intensifier pour se transformer en mohâ que le dictionnaire Huet traduit par « folie, égarement dû à l’attachement au monde phénoménal » : c’est le désir aveugle. Plongée dans le désir irrépressible de l’objet, la personne n’est plus accessible au raisonnement ou au conseil. Qu’on songe aux trépignements et aux cris des enfants qui réclament des bonbons au supermarché ! 

A un stade encore plus fort, le désir est toujours aussi intense, mais cette fois on est prêt à tout pour l’obtenir : c’est le désir fou, qui devient mada (ivresse, fureur). C’est ce qui pousse certains politiciens à toutes les turpitudes pour arriver au pouvoir.

Ces aspects violents du désir peuvent être comparés à une forme d’addiction : il y a une sensation de manque – je ne peux pas vivre sans cet objet, je « dois » l’obtenir – ; l’esprit est littéralement occupé par cette quête ; toute action est orientée vers la satisfaction du désir, quitte à commettre des actes répréhensibles (voler, tuer) et, une fois le désir assouvi, l’objet tant convoité ne procure qu’une satisfaction temporaire. Et le désir renaît…

 

Nous ne sombrons heureusement pas tous dans les abîmes du désir fou, mais nous avons certainement tous fait l’expérience d’un désir impérieux, d’une « pulsion » incontrôlable. Restons donc attentifs à ce qui nous pousse à agir, à ce qui nous meut, sans nous interdire la satisfaction de désirs simples et souvent délicieux à manger !

 

 

Sources 

Sarah Combe, Un et multiple, Dervy.

Alain Daniélou, Mythes et dieux de l’Inde, Champs Essais

Vasundhara Filliozat, La Mythologie hindoue, Editions Âgamat

Heinrich Zimmer, Les Philosophies de l’Inde, Payot

Enseignement du Docteur Chandrasekaran

 

(1) Ethique, « De l’Origine et la nature des affections », Scolie, proposition IX.