Journal d'une retraite à l'ashram d'Hauteville

JOURNAL DE MA RETRAITE
A L’ASHRAM D’HAUTEVILLE (ARDECHE)
13-19 juillet 2015

Lundi 13 juillet 2015
Arrivée ce matin à l’ashram d’Arnaud Desjardins, mon expérience de la journée a été la suivante : deux repas en silence, codifiés à l’extrême avec la présence d’un « directeur de table » faisant partie soit de la bande des quatre, comme on les appelle ici, premiers disciples du Maître décédé en 2011, ou des permanents. Car il s’agit bien d’un Maître, vénéré à l’égal de tous les sages indiens dont les portraits ornent la salle de méditation, la salle de réunion, le salon d’accueil et en général tous les lieux. Bien sûr il n’est que le Véhicule de la Parole, mais à la fin de cette première journée je commence déjà à me poser des questions.
Le seva (ou service à l’ashram) consiste en cuisine ou ménage pour les femmes, jardinage ou autres travaux de bricolage pour les hommes. Les femmes dedans, les hommes dehors, un choix très « genré » pour adopter le langage d’aujourd’hui. On m’avait mise au ménage et j’ai demandé à changer pour l’aide en cuisine à cause de mon dos. Je suis déjà rompue par la chaleur accablante (38° C) et le maintien de la posture assise qui ne se limite pas aux deux méditations de trente minutes mais à deux réunions cette après-midi totalisant deux heures et demie. Il ne va pas être possible de zapper comme à la Chartreuse Pierre Chatel l’an dernier avec Jacques Vigne (si ma mémoire est bonne c’était trois fois deux heures par jour ; je faisais l’impasse sur la dernière heure après la vaisselle).
Nous sommes douze nouveaux arrivés et c’est beaucoup paraît-il, dont cinq hommes et sept femmes. Nous sommes repérés immédiatement par l’absence du port du châle obligatoire pour les autres, dans le dojo et la salle de réunion. Le châle personnel est interdit. Si on revient, le châle nous sera vendu et nous devrons le conserver toujours. Au total, nouveaux et anciens, nous sommes une quarantaine à table.
Après une bonne douche après le repas je suis dans le jardin. Il y a deux jeunes couples parmi les arrivants, l’homme et la femme devront dormir séparément. A l’instar d’un couvent. Je partage la chambre avec l’une des deux jeunes femmes, qui est enceinte. Les femmes doivent couvrir leurs épaules afin de ne pas être dans la « séduction » (sic) ; je n’ai aucune difficulté à ce sujet, mes tee-shirts sont ras du cou avec des manches. Certaines s’affolent, passant en revue mentalement le contenu de leur valise. J’ai bavardé dix minutes au Salon Oriental (le lieu où l’on peut parler, de cinq à sept pour un thé avant le dîner) avec une jeune femme qui est venue une première fois en février. Quoique ayant le même ressenti que moi – c’est-à-dire une certaine réserve –, cela ne l’a pas empêchée de revenir.
Après la méditation silencieuse qui suit le dîner (21h à 21h30) le silence total de la nuit est exigé, y compris dans les chambres partagées. Si quelqu’un oublie la Règle on doit la lui rappeler.

Mardi 14 juillet 2015
La nuit fut courte, boules Quiès dans les oreilles et masque sur les yeux car on a dû faire circuler l’air de la nuit fenêtres et volets grand ouverts. Réveillée à 5h30 j’ai attendu une heure pour prendre une douche et faire quelques asanas avant la méditation du matin à 7h30. Celle-ci étant guidée (par le fils du maître, Emmanuel) la posture m’a semblé un peu moins difficile à tenir que le soir en silence total pendant les mêmes trente minutes. Comme quoi l’attention portée sur le discours permet de mettre sa souffrance de côté.
Ensuite j’ai fait mon seva à la cuisine. J’espérais de la convivialité mais je n’y étais pas du tout ; d’abord on fait brûler une bougie sous le portrait d’Arnaud Desjardins et on se recueille avant de mettre son tablier. Les opérations devront se faire en silence, c’est-à-dire sans parler mais aussi en faisant le moins de bruit possible avec les ustensiles. J’ai été reléguée dans l’arrière-cuisine à couper d’abord les melons en gros cubes pendant une heure (deux énormes saladiers) pour le pique-nique de midi où nous serons cinquante. Ensuite j’ai épluché et lavé neuf laitues qui emplissaient quatre saladiers géants pour le repas du soir. L’appareil à essorer la salade était aussi gros qu’une lessiveuse à main, tourner la manivelle était amusant.
Puis de 11h00 à 12h15 c’est la réunion. J’ai pris une chaise et un coussin pour m’épargner un peu. Thème de la journée : l’ouverture du cœur, dire oui à ce qui est, y compris et surtout le mauvais et la souffrance. On en prend pour son grade, une véritable psychothérapie de groupe. Emmanuel expose les théories d’Arnaud (le Maître, son père) inspirées du gourou bengali qui fut son propre maître des années durant, Swami Prajnanpad, après que le pratiquant ait exposé son problème ou posé sa question. Les femmes sont assises à gauche, les hommes à droite. Je remarque que le portrait géant en couleur du maître trône devant l’assemblée des femmes. Les hommes sont légèrement plus nombreux que les femmes, 22 contre 14. La Voie est expliquée pendant quatre-vingts minutes, j’admire le discours qui cerne, retourne, dissèque la question en menus morceaux et la force de conviction de l’orateur. Si l’homme est le Verbe il ne le lâche pas une seconde, parle sur un rythme qui ne vous laisse pas le temps de respirer. Beaucoup de choses entendues, les souffrances des uns et des autres, me renvoient aux klesas du Yoga-Sutra de Patanjali. On pourrait (peut-être) comparer la relation père/fils des Desjardins avec celle de Krisnamacharya/Desikachar. Pourquoi ai-je donc tant de mal à accepter la « gurutisation » du Français ? Les images de femmes présentes dans l’ashram sont les portraits de Ma Anandamayi (qui envoya Arnaud Desjardins vers Swamiji comme ils l’appellent) et Amma.
Après le pique-nique debout dans le verger (la propriété est énorme je n’ai aucune chance de la découvrir), j’ai réussi à changer de chambre pour une autre moins étouffante, devant le dojo (lieu où l’on médite). Autre avantage : j’y serai seule. Après un travail énergétique (chi kong?) sur le corps, j’ai pris un thé au Salon Oriental avec Skoura, Narbonnaise de quarante ans et grande lectrice des livres de Swamiji qu’elle préfère à Arnaud Desjardins. Elle a tout lu, et est véritablement enthousiaste.
Nous nous rendons ensemble à la bibliothèque voisine et elle sort des rayonnages L’Expérience de l’Unité en me disant que ce livre a véritablement changé sa vie (et sa relation de couple). Elle est déjà sûre que ce premier séjour ne sera pas le dernier. Je ne peux en dire autant, n’ayant pas son expérience que je me promets de combler très vite. Détail important : Swamijii avait lu et intégré l’œuvre de Freud.

Mercredi 15 Juillet 2015
Lever à 6h45, douche et pratique d’asanas dans ma chambre avant la méditation de 7h30. Le gong sonne trois fois cinq minutes avant. Il m’est difficile d’entrer directement dans la posture au sortir du lit sans faire une pratique aussi courte soit-elle. La méditation du jour portait sur le corps et la posture justement, jambes croisées, dos droit, genoux au sol. J’en ai l’habitude, je la tiens sans difficulté une bonne vingtaine de minutes. Le passage à trente deux fois par jour est un petit peu difficile sans mon banc personnel. Au moment où la douleur apparaît il ne faut surtout pas se cristalliser sur celle-ci mais l’accepter et l’accueillir. Je ne vais pas prétendre que c’est facile, je sens dans le bas de mon dos les quatre vis de cinq centimètres qui protestent, irradiant une douleur dans l’os de la hanche. Ma colonne est droite. Mes mains forment un ovale, la gauche dans la droite parce que c’est ma posture habituelle, la détente est meilleure que les mains posées sur les genoux, que la paume soit vers la terre ou vers le ciel. Certains sont en posture « de diamant » à genoux pieds vers l’arrière, assis sur un coussin. Les pieds devraient être dans le prolongement de la jambe, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Mon banc est resté dans ma valise car on sent bien que l’ordre qui règne ici ne doit pas être perturbé, les tapis alignés méthodiquement en rangs, les coussins de différentes hauteurs du fond devant permettre à tous de trouver la bonne assise. On peut même demander une chaise en cas de nécessité. Tout ce qui serait caractéristique d’une personnalité est facteur de désordre.
Mon seva du matin a consisté a éplucher deux kilos de carottes et cinq bons kilos de patates douces avec un adhérent aux yeux doux. Comme nous ne parlons pas, je ne connais pas encore son prénom. Il a la tête rasée. Il est peut-être kabyle, comme Skoura ; il me fait penser à Stéphane de chez Divali qui lui est l’homme aux doigts d’or. Je lui montre une technique d’épluchage plus efficace, les bras posés sur la table. Une femme vient changer nos couteaux car nous faisons trop de bruit ! Tout cela sous le regard réprobateur du Maître qui règne aussi dans la cuisine... A la fin j’ai tellement mal à la main que je pense à ma pauvre nièce qui doit utiliser des ustensiles spécifiques pour les handicapés ou les personnes âgées – dont je fais désormais partie, en dépit de mon tee-shirt rose sur mon pantalon mauve acheté à Auroville en février. Après cela je suis chargée des champignons, tout un cageot, le garçon vient m’aider. Je lui donne des instructions à voix basse, nous travaillons à la chaîne : il coupe le bout des pieds terreux, décolle ce qui reste du pied et le coupe en deux tout en me remettant le chapeau que je dois passer sous l’eau et couper en six. Bien sûr je préférerai une tâche plus instructive comme la participation à l’élaboration d’une recette, mais c’est le pré-carré de la cuisinière et de son aide. Pour en arriver là il faut faire un long chemin, un travail sur soi et mettre son ego dans sa poche avec son mouchoir par dessus !
A la réunion de 11h, ô surprise ! c’est la deuxième épouse du Maître, Véronique, qui officie. J’en suis heureuse. D’après les informations qu’elle donne, son époux et maître spirituel, Arnaud, décédé en 2011, aurait eu 90 ans cette année ; comme elle avait 27 ans lorsque lui en avait 60 je calcule mentalement qu’aujourd’hui elle a 63 ans, c’est-à-dire qu’elle est plus jeune que moi. Elle dégage de bonnes vibrations, fait référence à un domaine qui me parle davantage, la philosophie indienne et le yoga. Elle parle des samsara (les imprégnations du conditionnement) lorsqu’un homme dans la force de l’âge l’interroge au sujet de la lassitude qu’il éprouve après trente ans de mariage. Il ne supporte pas le changement d’apparence de sa femme ; « son vieillissement » reprend Véronique, imperturbable. « Quel âge a-t-elle ?  –  Quarante-sept ans », répond l’homme. Tout le monde rit. Elle dit qu’à l’entendre on aurait pu croire qu’il parlait d’une femme de soixante-cinq ans. Donc le thème du jour sera l’impermanence et son acceptation. Accepter, ce qui ne veut pas dire ne pas agir, sera le thème d’une deuxième intervention après qu’un autre homme dit s’être rendu compte qu’il n’acceptait pas la présence d’une plante invasive et l’avait arrachée. Accepter, se détendre dans un premier temps. Agir dans un second temps. L’arrachage de la plante était une réaction (prise dans le refus et non l’acceptation) et non une action (après réflexion et décision). Une femme dit avoir fait un cauchemar atroce au cours duquel elle manquait d’étouffer son fils de cinq ans car il hurlait et ne le supporte pas. Elle est en thérapie à propos de ses propres colères d’enfant qui n’ont pas été accueillies. Enfin, une autre femme dit être  tombée en larmes en découvrant dans un placard une serviette d’Arnaud son Maître bien-aimé ; elle se sent abandonnée depuis qu’il est mort. Conclusion de Véronique : syndrôme d’abandon.
Ces réunions évoquent fortement la thérapie de groupe ; questions et réponses ne sont-elles pas toutes deux les fruits de ce mental qui tout à la fois crée les problèmes puis tente de les résoudre ? L’écoulement de ces mauvaises « humeurs » devrait faire place à un lieu purifié, apaisé. Cela est gênant de voir les enseignants si nombreux, et que le Maître est mort. Il est mort mais il vit encore par tous ces petits mots et injonctions signés de sa main que l’on trouve partout, jusque dans sa chambre. « Arnaud dit que cette porte doit être fermée en permanence. » « Arnaud dit que blabla. » « Je suis très attaché au silence. Imagine-t-on un monastère où les moines parleraient après complies ? Signé : Arnaud ». Nous sommes donc bien dans un monastère, sans moines. Ils ont été adoubés par le Maître et chargés de transmettre l’Enseignement de la Voie. Il y a peu de femmes, elles sont les épouses du vieux et du jeune Desjardins. La première dame, 92 ans, vit très retirée près de l’ashram et nous ne savons pas si nous la verrons car elle est extrêmement fragile.
La réunion de 17h30 a été conduite par un disciple de la première heure, c’est-à-dire de l’époque du Bost, le premier ashram en Auvergne (dans les années 1980). Tout le monde s’assied par terre, sauf Dilek et moi qui sommes assises sur des chaises. La première chose est d’être bon pour soi, d’avoir de la compassion pour les pauvres êtres humains que nous sommes, de s’occuper de son corps du mieux qu’on peut car il est le temple et l’instrument de la connaissance. J’ai donc pitié de moi et je fais bien car ça dure plus d’une heure et la chaise est très droite. Roger, ex-Africaaner, entre dans la Salle Ramdas (du nom d’un grand éveillé) et tout le monde se lève. Heureusement on ne fait pas le pranam (prosternation) comme au dojo.
Il s’assied dans un confortable fauteuil recouvert d’un drap blanc. C’est la récréation, deux femmes (c’est leur seva) nous servent des jus de fruits et des biscuits. Un homme demande : « raconte-nous ». Et il raconte sa vie en Afrique-du-Sud, l’Apartheid, le refus, la fuite en Inde dans un ashram auprès d’un gourou américain (Lee... quelque chose). Il vit là longtemps, puis le gourou retourne en Amérique et il est perdu. En Europe un ashram est créé (en France je crois comprendre) par les femmes qui ont pris la suite. Il dit que lorsque les femmes s’emparent du pouvoir que les hommes possèdent depuis des millénaires c’est l’enfer. Tout le monde rit.
Il s’enfuit à nouveau et écrit à Arnaud Desjardins, un maître français. Soi-disant. Il est très sceptique. Mais dans son ashram auvergnat Le Maître le reçoit, lui, son mala autour du cou et revêtu de sa robe orange. Il se laisse apprivoiser peu à peu, car il lui faut un gourou. Krishnamurti disait qu’on n’a pas besoin d’un gourou, que tout ça c’est de la connerie. Ai-je besoin d’un gourou ? Si je suis là je pourrais me poser la question mais mon gourou intérieur connaît la réponse. J’ai mon professeur de yoga qui est la personne la plus importante pour moi.
Deux heures plus tard, à 20h, après le repas et la vaisselle, c’est la projection du film de la cérémonie des funérailles du Maître dans l’Orangerie. Pendant 45 minutes, je peux constater ce qu’a été cet homme pour ses disciples. On y voit alternativement des scènes de la préparation du lieu de sépulture dans la propriété (quelque part dans la forêt), la préparation de l’espace, du terrain, du monument de marbre blanc. On voit ensuite la cérémonie elle-même avec les participants qui chantent (soufis, indiens) ou qui préparent la nourriture pour le millier de personnes attendues, quelques jours après le 15 août 2011, jour de sa mort. Alternent des bribes d’interviews du Maître sur son sentiment face à la mort (au moment du tournage, il n’était pas malade). Il ne s’agit que de la mort de la forme physique dit-il, il est déjà ailleurs car toute sa vie il s’est préparé à cet instant afin de pouvoir l’accepter et dire oui. Dans l’assistance, on entend force reniflements. Normalement lorsqu’un maître meurt c’est jour de joie pour les disciples ? C’est ce qui a été dit, car il est libéré. Une chose très intéressante que j’ai retenu de son discours avant que le film ne se termine est la différence de perception de la mort entre l’Orient et l’Occident.
Si vous interrogez un Occidental sur le contraire de la mort, il vous répondra la vie. Si vous faites la même chose en Orient, on oppose à death (mort) le mot birth (naissance) et cela change absolument tout. Comme la naissance la mort est le passage (douloureux pour les deux) d’un état à un autre (censé être plus heureux). Entre les deux, la vie est ce qui passe, une très longue succession d’instants présents (kramas) ici et maintenant qu’il faut goûter comme ce qu’ils sont, éphémères. Son conseil ultime : pratiquer (sous-entendu la Voie).

Jeudi 16 Juillet 2015
Le gourou est mort, le gourou parle ! La méditation guidée du matin a été faite sur la diffusion d’un enregistrement de la Voix du Maître, destinée à nous préciser les modalités de la Voie. Légère crispation de ma part à l’audition de ce timbre inconnu, incarné, grésillant, nasillard et peu harmonieux. Le volume du son légèrement excessif pour une méditation a été pour partie responsable de la distance qui fut la mienne pendant cette demie-heure. Pas assez toutefois pour que je ne perçoive pas, au détour d’une phrase, le léger ronflement d’un méditant mâle endormi assis. Est-ce possible ??? Est-ce là le signe d’un lâcher-prise total ? Cela s’est reproduit, me convaincant que je n’avais pas la berlue. A moins que ce ronflement n’ait été enregistré ? Inconcevable. L’effet est étrange, car dans le même temps je percevais les mots d’attention et de vigilance. Le fait même de me jeter sur ce cahier à peine sortie de la méditation prouve que cela ne sert à rien en ce qui me concerne. Il y a observation et jugement de ma part. Mon ego est à la manœuvre, comment faire pour m’en débarrasser ?
Le seva de ce matin consistait à couper en tranches dix kilos d’aubergines, ce que j’ai fait avec Virginie mon ex-compagne de chambre. Puis nous avons lavé, épluché et essoré six laitues. Enfin, nous avons pu aller dehors équeuter quelques kilos de haricots verts en compagnie de Dilek. Là, nous avons le droit de parler, à voix basse. Dilek a 43 ans, elle est née en Turquie et est venue en France à l’âge de trois ans. Virginie attend son deuxième enfant à 41 ans. Elle a déjà un fils de six ans, avec le même père qui est aussi à l’ashram en retraite. J’ai particulièrement apprécié ce moment d’échange car la règle est inflexible. Il y a le silence total de la nuit à partir de 21h, le silence absolu après la réunion du matin avant le repas, mais les repas sont pris en silence, et le reste du temps... on est silencieux. On évite le regard de l’autre, plongé dans ses pensées. Il est certain que l’on est tout à fait à l’abri des conversations oiseuses ! Même les échanges dans la salle de bains sont réduits, tout juste un bonjour à voix basse, et encore. On ne parle pas. Le téléphone étant interdit, je suis sortie de l’ashram pour envoyer deux sms à une amie et ma sœur pour leur souhaiter leur anniversaire.
La réunion a porté sur la vigilance, mais au moment où j’écris il s’est passé plusieurs heures et la mienne est en défaut : je n’ai pas fixé les détails de cet échange… Certains se demandent s’ils vont pouvoir adopter Arnaud Desjardins comme gourou étant donné qu’il a quitté son corps physique. Les adeptes de la Voie sont tellement pénétrés de la présence magique du gourou qu’il suffit que son nom soit prononcé pour que leur visage s’illumine et qu’ils entrent quasiment en transe. Il faut pourtant le dire, pas mal de gens ici font une tête de trois pieds de long et ne respirent ni la joie ni la sérénité.
Pas de sieste aujourd’hui – il fait si chaud ! – car les nouveaux arrivés sont conviés à se réunir autour de Fabienne, la femme du fils du Maître. Bien évidemment, j’ai quelque réticence à me dévoiler devant cette jeune personne (la quarantaine ?) dont j’ignore les compétences. Chacun doit dire ce qui l’a amené ici et livrer ses premières impressions. Plusieurs personnes sont en grande souffrance, les larmes coulent ; quoi que l’on fasse la blessure d’enfance ne se referme pas avec le temps si l’on ne travaille pas dessus. Je n’ai pas osé dire que l’on n’en guérit jamais, et que ceux qui viennent ici chercher un super-Papa se mettent le doigt dans l’oeil. Je dis mon propre parcours, le yoga, la psychanalyse, la découverte de la dimension spirituelle du yoga et aussi ma déception de ne pas sentir le Divin ici. Ici, on est dans la psy, et non la spi. Il vaudrait mieux pour beaucoup d’aller faire directement la psychanalyse qui les aiderait à mieux vivre, ou en « reprendre une tranche » en cas de besoin si on y a déjà goûté. De plus – et je le dis sans fard – ce lieu est trop masculin pour moi. Le monde du dehors l’est déjà trop, on voit le résultat : violence et barbarie. Léger blanc après mon intervention.  Seule l’intervention de Jacqueline, une femme mature, m’a légèrement réconfortée. Ensuite nous avons eu droit à un yoga nidra expert et très bienvenu pour mon dos et les tensions qui s’y accumulent.
Je file – façon de parler, la chaleur est écrasante – au Salon Oriental boire un thé. J’avise un visage avenant, celui de Jean-Patrice, 56 ans, marié, disciple de la première heure. Il a l’air heureux. Je lui fais part de mes doutes et ne lui raconte pas l’horrible cauchemar que j’ai fait la nuit suivant la projection du film des funérailles du Maître. Il dit que c’est dommage, que cela aurait sûrement beaucoup intéressé l’intervenant du matin. Certes, mais je redoute les interprétations sauvages. Je livre donc ici le rêve tel que je me le remémore alors qu’il est déjà 18h : c’est un loup qui est très étroitement ligoté, et qui présente une rigidité cadavérique. Ses pattes sont ensanglantées. Sa gueule est entrouverte, on voit ses dents. Il gît sur le flanc. Je ne devrais pas avoir peur puisqu’il est mort. Je ne sais quel instinct me pousse à défaire ses liens. A cet instant il ressuscite et bondit. Je me réveille brutalement.
Ou bien le loup mort est le gourou susnommé Arnaud Desjardins, et j’ai peur de l’agression, de l’intrusion. Ou bien le loup mort qui n’est pas mort, c’est moi-même : en me délivrant je sais que si j’ai l’air morte je suis encore vivante. Ou bien ce loup est celui de l’ignorance que j’ai vaincue. Est-ce là le discernement dont ici rien n’a été dit explicitement ? Sachant que tout est vrai, et son contraire.
Dans son petit ouvrage biographique sur René Guénon, Erik Sablé dit : « Un peu partout en Occident, des individus sont persuadés d’avoir vécu l’éveil ultime, d’être spirituellement réalisés, et ils font des conférences, écrivent des livres, occupent l’espace de sites Internet. Certains sont sympathiques, d’autres le sont moins, mais tous oublient que la capacité d’illusion de l’être humain est immense ». Guénon dit : « cette illusion est possible même pour des états qui ne sont en réalité que des modalités de l’état humain, mais très éloignés à tous égards de la modalité corporelle » (L’Homme et son devenir selon le Védanta). Je ne sais trop ce qu’il faut entendre par modalité corporelle.

Vendredi 17 Juillet 2015
Je commence à me sentir très bien. D’abord hier une seconde pratique bienvenue de yoga nidra, bien supérieure à l’exercice énergétique de la veille  inspiré du chi-kong. Ensuite, j’ai griffonné des dessins sur mon cahier (cela ne doit pas être autorisé, encore une façon de s’échapper). Et l’officiant a eu la bonne idée d’orienter la méditation sur le Souffle. Enfin, j’aime vraiment le lieu. Mais AD ne sera jamais mon gourou, c’est ce que me souffle (sans jeu de mot) mon gourou intérieur. « Soyez à vous-même votre propre lumière », a dit le Bouddha, entre autres milliers de choses. Le gourou a renoncé à la chair et vit dans la chasteté : il n’épouse pas une seconde femme de trente plus jeune !
Le seva de la matinée a mal démarré, je me suis fait remettre à ma place par la cuisinière à qui je demandais des instructions : soit on s’exprime par gestes, et si on ne comprend pas on fait signe d’aller dehors pour parler à voix basse. J’ai accompli ma tâche, encore dix melons et cinq concombres à éplucher et détailler en cubes. Deux membres de l’équipe sont partis pour une heure d’entretien avec l’un de la « bande des quatre » comme on les appelle ici, les disciples de trente ans ; ce qui a eu pour effet d’augmenter la tâche de ceux qui restent. Dilek a eu son entretien hier. Lorsqu’on vient pour la première fois on n’a pas le choix de son interlocuteur. Après, on peut choisir, de façon à entretenir une relation suivie avec son « référent » (ils se désignent ainsi). Je n’ai pas l’intention de demander à être reçue. La conviction que ma voie personnelle est bien celle du yoga me renvoie à mon professeur. Le seul inconvénient – pour moi – est que notre école n’a pas de lieu. Ici, c’est vraiment beau.
La réunion du jour a vu un homme demander une pratique plus joyeuse. Il fait tout ce qu’il faut... et il est mécontent de lui-même. La réponse que pourrait apporter le yoga serait Ishvara pradihina, soit dédier toutes ses actions à la Force suprême, l’Energie divine (on peut aussi l’appeler Dieu) sans rien attendre en retour. Pour avoir la joie il faut chanter, et ce matin je suis carrément sortie de l’ashram, des « lieux de silence » pour me libérer et chanter trois fois à haute voix, face au soleil, la Gayatri Mantra. Cela manque de chants ici. L’officiant délivre son message de retour et je ne vais pas entrer dans le détail, chaque intervention dure trente à quarante-cinq par question : pratiquez, sincèrement, faites le travail sur vous-même, sans concessions, et un jour vous parviendrez à la Joie.
Ensuite une femme de 56 ans a exposé ses difficultés : assistante sociale, elle travaille le soir très tard pour préparer un master en travail social qu’elle n’est pas certaine d’obtenir avant le décès de sa mère. Car celle-ci dans sa jeunesse avait consulté une voyante (sic) qui avait prédit que sa fille n’arriverait jamais à rien ! Et cette mère n’avait rien trouvé de mieux que de le répéter à la pauvre fille… Quelle tragédie. S’ensuit une très longue réponse de l’officiant. Pendant ce temps-là je pensais tout du long que pour véritablement tuer (émotionnellement) sa mère, vivante ou morte (morte c’est plus difficile), il n’y a que le divan. Je ne pense pas honnêtement que l’on puisse y parvenir autrement, tout est dans l’inconscient et ici le travail proposé concerne un travail conscient sur le mental. Gageure. La bande des quatre a-t-elle recours aux « lyings » pratiqués par les époux Desjardins, technique inspirée des méthodes du gourou bengali qui avait lu et intégré Freud ? Rien ne serait plus dangereux que de s’abandonner aux mains d’un praticien qui n’aurait pas les compétences requises.
« Qu’est-ce qu’une mère ? Celle qui fait passer l’intérêt de son enfant avant le sien propre. Il ne suffit pas d’accoucher pour devenir une mère. La mère doit être créée », (Swami Prajnanpad, cité par Colette Roumanoff dans Les Yeux de l’orpheline, récit de ses lyings avec le Maître).
Après le yoga-nidra de l’après-midi je me rends compte que Virginie est partie, elle devait rejoindre l’asrhram d’Amma près de Chartres pour le week-end. Elle avait dit être allée à son ashram en Inde pour les fêtes de Noël, et qu’il y avait 15 000 personnes !
Comme Virginie, Dilek m’a demandé des adresses, je lui ai donné des informations sur le yoga que je pratique, et aussi de thérapeute ayurvédique car elle sait qu’elle doit alléger son corps. Elle dit être de confession alévie, une toute petite minorité éclairée de l’islam, et que c’est difficile pour elle.
Sur le banc qui domine la maison à une centaine de mètres du portail (il est bientôt l’heure de la méditation du soir, 21 h) je viens de parler à Sylvie qui me souriait chaque fois qu’on se croisait. Elle a un salon de coiffure en Belgique et une fille esthéticienne à qui elle confie les clés lorsqu’elle vient ici, trois fois par an depuis six ans. En ce moment elle n’est pas ici pour une retraite mais pour s’occuper de Denise Desjardins. Elle lui fait sa soupe d’orge le soir, et lui met le bassin la nuit. Pour elle, « ce sont comme des vacances » (sic). Elle est très heureuse de notre échange sur ce banc et revient pour me le dire.
Il est à présent 22h et dans le jardin de méditation j’ai rencontré une petite chatte blanche et grise qui parlait toute seule. Je lui ai « parlé » aussi, en langage chat bien sûr, mais hélas elle ne m’a pas laissée l’approcher. Je suis maintenant dans la bibliothèque en compagnie de deux hommes. Le silence est de rigueur jusqu’à demain. Dans les chambres à plusieurs c’est difficile de lire si les autres veulent dormir. J’ai la chance d’avoir une chambre pour moi seule, mais j’ai enfin ouvert la fenêtre à cause de la chaleur et n’ai pas envie d’allumer la lampe de peur d’attirer les insectes et les chauve-souris. Partout sur les murs, les portraits des sages hindous; pour une fois le portrait du maître des lieux est en noir et blanc, comme les autres. Je pense que je vais remettre à demain ce que j’ai encore à écrire car je suis fatiguée.

Samedi 18 juillet 2015
Pendant la méditation du matin dirigée par Fabienne, la femme du fils du Maître, il est beaucoup question du corps, et du Védanta. J’entends corps physique, corps causal, corps subtil. Je repense à l’ashram de Gretz où l’on chante après la méditation. Il me revient également qu’hier un homme s’est plaint du manque de joie en lui. Je me demande bien pourquoi l’on ne chante pas ici.
Après le seva (haricots verts, une pleine caisse à éplucher seule, puis courgettes avec Guillaume, l’homme aux yeux doux), la réunion animée par Emmanuel a porté sur la peur, le désir, l’attachement. Grâce au pathos étalé en place publique l’orateur répète inlassablement ce qui fait que l’homme souffre, la blessure béante et inconsolable. Je le répète, je verrai mieux ces confessions intimes dans le cabinet d’un psychanalyste, même si tout cela doit servir à tout le monde. Je n’y crois pas, l’expérience des autres ne remplace jamais la sienne propre. Je me souviens de ma propre psychanalyse, j’ai pleuré comme un veau sans sa mère, toutes les larmes de mon corps, pendant deux ans deux fois par semaine. Un jour il se passe quelque chose et c’est fini. Ou presque. En tout cas, on a fait un bond en avant dans la connaissance de soi.
S’agit-il d’une manière de s’attacher la clientèle des paumés de la vie qui cotiseront des années à hauteur de 140 euros par an leur engagement sur la Voie ? Non-attachement ??? Je me pose des questions, mon sens critique est exacerbé. Le financement de l’ashram est basé sur cette cotisation (qui n’est pas demandée la première fois) qui marque l’engagement du disciple. Ensuite, la donation que chacun doit effectuer est laissée à la libre appréciation de chacun, sachant qu’elle doit couvrir les frais de nourriture (végétarienne et bio), l’hébergement ainsi que les autres prestations (exercice corporel, réunions, séances de méditation).
Cette après-midi l’ashram ouvre ses portes au public (une association du coin) curieuse de voir les lieux qu’il va bien falloir que je tente de décrire puisque l’appareil photo est aussi interdit que le téléphone. Les adhérents sont priés de ne pas sortir « en châle » afin de ne pas provoquer de questions. Si les visiteurs ne respectent pas la Règle, on ne doit pas s’en offusquer (vêtements décents, silence, interdiction de fumer, recueillement). Aucun document disponible dans la bibliothèque, ou petit salon n’est disponible pour m’aider. Il s’agit vraisemblablement de l’ancien château, bâti sur les contreforts d’une colline. Certaines parties des communs en pierre font penser à un fort, une grande profondeur entre les toits de la salle de réunion, dojo et les chapelles (catholique, juive, tibétaine, musulmane), et quelques studios pour invités en bas. L’ensemble donne sur une cour, ornée de bassins qui s’étagent vers le haut où des nénuphars fleurissent, et une promenade entourée de buis avec en son centre un gong installé sur un portique. Lauriers roses, ifs, une végétation méridionale s’appuie sur les murs contre lesquels quelques bancs de pierre permettent de s’asseoir. Sur cette cour donne le bâtiment principal, énorme construction nantie de deux ailes dont l’arrière descend deux étages plus bas via un magnifique escalier orné d’une rambarde en fer forgé, très bourgeoise. Peut-être ce bâtiment a-t-il été ajouté plus tard. Il est en briques roses muni de nombreuses fenêtres et d’un élégant perron donnant sur une seconde cour, plus vaste, entouré d’eucalyptus. Une cloche est actionnée cinq minutes avant les repas à 8h30, 13h00 et 19h15. Sur le côté, un peu en hauteur de la route qui n’est pas loin, un jardin de méditation entouré d’épais massifs de merisiers taillés et d’ifs permet de déambuler autour d’une fontaine octogonale de pierre noire. Divers chemins semblent monter à pic vers la colline, dans la forêt de pins, mais je n’ai pas eu le loisir d’y faire un tour. J’ai entendu cent cinquante hectares de forêt ? Sans doute. Mais il fait beaucoup trop chaud pour m’y risquer, 38°C à l’ombre ne donne pas envie de faire d’effort physique. Seul un petit orage a rafraîchi l’atmosphère cette nuit.
« La cloche a sonné, ça signifie » (comme le chantait Sheila dans les années 1970) que dans cinq minutes nous devrons être tous réunis dans le réfectoire autour de la grande table en U. Nos porte-serviettes (portant notre prénom et l’initiale de notre nom) ayant été répartis au hasard nous devrons rapidement trouver notre place. Nous restons debout, les mains sur le dossier de la chaise, jusqu’à ce que le dernier soit placé. Le « directeur de table » (je ne sais comment l’appeler, il s’assied en bout de table) après quelques instants de silence absolu tire sa chaise et tout le monde en fait autant. S’ensuit un concert de bruits divers : ayant repéré le nombre de plats chacun se sert et une fois son assiette remplie des divers composants du repas (par exemple à midi et pour la seule fois de la semaine : un morceau de poulet au  citron, une cuillère de semoule, deux cuillères de haricots verts et de courgettes – mon seva du jour – et une cuillère de concombre en salade) met ses mains de chaque côté de son assiette et attend. Lorsque le bruit cesse, le directeur commence à manger et tout le monde en fait autant. Tout ça en l’absence de paroles (les « passe-moi le pain s’il te plaît » sont chuchotés à l’oreille du voisin) mais dans un vacarme assourdissant de quarante couverts en activité, à peine couvert par le chant des cigales au-dehors. On mange. On peut même se resservir si l’on veut. Le bruit diminue et assez rapidement il y a encore le dernier qui n’a pas fini (à midi deux dattes formaient le dessert, le dernier bruit a été celui du noyau qui tombe dans l’assiette). Tout à coup, on croit que c’est le silence mais non, il y a quelqu’un qui boit et on entend le mouvement de la glotte et le bruit de la déglutition. Puis enfin, ça y est, le repas est fini – vingt minutes. On échange parfois des regards mais le plus souvent on est intériorisé, le regard en dedans, ou bien perdu dans ses pensées, loin au-delà de l’épaule droite de son voisin d’en face. Tout le monde a replié sa serviette dans l’étui, les avant-bras sont posés de part et d’autre de l’assiette désormais vide. On entend une mouche voler. On n’entend rien des quarante poitrines qui respirent. Le directeur se lève, donnant le signal du nettoyage de la table.
Chacun se dirige vers la cuisine ou les placards les mains occupées ; la table est vide en trois minutes. Paul officie au lave-vaisselle. Un tablier autour des reins il est le chef d’orchestre d’un ballet de six à huit torchons. En vingt minutes tout est nettoyé rangé. Nickel. Repas et vaisselle pour quarante personnes ne prennent que quarante-cinq minutes, deux fois par jour, un modèle d’efficacité.
19 h. A quelques heures du départ, la main droite fatiguée d’avoir tant écrit, j’ai pris une échelle dans la bibliothèque pour me hisser au-dessus du rayon « Hindouisme », curieuse des livres qui pouvaient bien se tenir si haut : c’est exactement tous ceux que je rêve de lire depuis longtemps et qui sont introuvables ! Il y en a deux étagères pleines à craquer : La Vie de Ramakrishna par Romain Rolland (épuisé, même à Gretz ils ne l’ont pas) ou celle de Vivekananda, ou encore la Baghava Gita commentée par Sri Aurobindo. La très grande échelle était trop lourde à manier mais au-dessus, il y avait encore plein de tranches de livres où je distinguais le mot yoga... Il a bien fallu que je m’arrête car c’était l’heure de la réunion de 17h30. Denise Desjardins, la mère du fils du Maître, la première épouse du gourou décédé est lentement entrée au bras de son fils, le dos voûté, la tête auréolée d’une crinière blanche. Cette très vieille personne a parlé continûment pendant une heure dans la Salle Ramdas chauffée à blanc par le soleil.
Elle a répondu très intelligemment aux questions des adhérents assis par terre. Elle était installée comme son fils dans un confortable fauteuil revêtu d’un linge blanc. J’étais assise comme Dilek sur une chaise, mon dos me faisant de plus en plus souffrir, je garde mon énergie pour la méditation. Malgré sa surdité, son cerveau est intact. Elle dit que « le devoir de l’être humain est de faire germer en lui la graine de l’éveil » et que pour cela il faut se débarrasser de tout ce qui encombre le mental, les samsara, les conditionnements infligés à l’enfant par ses deux parents d’abord et l’environnement ensuite (Colette Roumanoff parle des parents comme d’une « association de malfaiteurs » dans Les Yeux de l’orpheline, cité plus haut et que j’ai longuement parcouru). Elle dit aussi que ce travail prend toute une vie. Sat Shit Ananda (la conscience pure) est là, au-dedans de nous. Avant de quitter la pièce elle s’est lentement arrêtée et a jeté un regard circulaire sur l’assistance. J’ai croisé son regard pénétrant une demi-seconde. Elle a dit « bonne route à tous » d’une voix étonnamment forte.
22 heures. Après le dîner et la vaisselle encore plus rapides qu’à l’ordinaire, nous étions conviés à l’Orangerie pour un spectacle donné par les permanents ou toute personne qui a envie de montrer une facette d’un talent quelconque. Chacun des volontaires, anciens et nouveaux, s’est présenté à son tour sur la petite scène, devant les gradins occupés par tout l’ashram. Qui avec une chanson, une poésie, une lecture, un morceau de musique, piano, guitare. La fable du Loup et du Chien interprétée par un Bruxellois avec l’accent du cru a beaucoup faire rire l’assistance  et s’est avérée ravageuse pour une hystérique en robe serrée et talons qui s’esclaffait à gorge déployée. Un texte de Racine a calmé ses nerfs, une musique de Debussy, un poème de Christian Bobin furent particulièrement applaudis. En dernier la professeure de yoga, une longue liane brune aux cheveux ondulés, magnifique, et son époux musicien ont interprété un kirtan (chant dévotionnel) à Krishna dont l’assistance a chanté les répons. Un très beau moment d’émotion suivi d’un silence, puis une courte méditation au dojo ont clôturé la soirée.

Dimanche 20 juillet 2015
La méditation du matin, guidée par Emmanuel (le directeur de l’ashram) a été si bavarde que pour moi elle était ratée. J’ai déjà vécu cela avec Jacques Vigne dont la logorrhée est impressionnante. Cela ne me convient pas. J’aime que la parole soit rare et concise. Cela ressemble davantage à un enseignement, délivré à un auditoire totalement captif. J’ai écouté un discours qui ne manque pas de sens mais qui n’a pas sa place ici, sous cette forme.
Ensuite, petit déjeuner ; il y a de nouvelles têtes : certains sont partis vendredi, d’autres sont arrivés pour le week-end. Nous sommes toujours à peu près le même nombre. J’ai lu quelque part qu’il y a 1 800 adhérents à Hauteville. J’apprends qu’il n’y aura finalement pas de seva ce matin car ils ne seront que quatre à rester pour garder l’ashram pendant sa fermeture, dès demain et jusqu’au 2 août. Ils se débrouilleront avec les restes.
J’ai donc un peu de temps devant moi avant de boucler mon bagage et passer l’aspirateur dans ma chambre. Guillaume, l’homme aux yeux doux qui était en cuisine avec moi, se trouve dans le petit salon et pour la première fois, à deux heures de nous quitter, nous parlons vraiment. Je lui dit comment je l’ai surnommé et il me dit « ça me va ». Il m’interroge sur mon parcours, puis c’est son tour. Il a 36 ans, est vidéaste indépendant et fait parfois des petits boulots dans des centres spécialisés pour les enfants handicapés. Je l’encourage à valider son expérience et à passer un diplôme. Il en a envie effectivement. Je lui suggère aussi de se mettre au yoga car il dit avoir du mal avec son corps. Il dit qu’il a peur car il ne pense pas avoir la morphologie. Je le rassure (il est parfaitement bien bâti !) et le dirige vers ma propre école, en espérant qu’il y ait un enseignant près d’Annecy, où il habite. C’est comme si je parlais à mon neveu Christophe. D’ailleurs je le verrais bien ici avec sa compagne pour tenter d’avancer dans la résolution de son dilemme, lui faire l’enfant qu’elle désire. S’il pouvait faire un travail de ce côté il verrait peut-être plus clair et éviterait à Emeline des souffrances car la pauvre n’est pour rien dans ses hésitations. Il est terrifié à l’idée qu’elle puisse être une mauvaise mère. On sait à qui il doit ce marasme. Sa mère, ma sœur, l’a reçu de la nôtre en héritage. On ne se remet jamais de son enfance mais connaître l’origine de sa blessure et l’accepter aide beaucoup à grandir.
Vint l’heure de la réunion, la dernière, et pendant plus d’une heure ce sont encore des larmes : deux femmes mettent à nu leurs souffrances devant tous. Elles sont tour à tour à peine audibles tellement c’est dur. Emmanuel leur enjoint de parler plus fort, pour que tout le monde entende (j’entends : que tout le monde en profite). Il reformule, avec les précautions d’usage car elles n’y parviennent pas. Au dedans de moi je suis révoltée. J’entends que la Voie est une promesse, si on pratique correctement. Il dit qu’il faut creuser, creuser, disséquer sa douleur, pour comprendre, et ne jamais lâcher l’affaire.
Une fois de plus, je pense à la méthode psychanalytique qui si elle n’en est pas moins douloureuse me semble plus respectueuse de la personne. Il ne reste plus qu’un quart d’heure. Je lève la main alors qu’il n’a pas tout à fait fini, mais j’ai peur de quitter les lieux sans avoir pu poser ma question. Cela fait sept jours que je me tais.
Je dis que j’ai entendu à diverses reprises qu’il est fait référence au Védanta, et que je m’étonne qu’ici on ne chante pas. Qu’il y a deux jours un homme à demandé une pratique plus joyeuse, et que je ne comprends pas. Que je suis sortie de l’ashram pour chanter trois fois la Gayatri face au soleil. Qu’à l’ashram védantique de Gretz, on chante. Il a un petit moment de pause avant de me répondre que la Voie a ses règles, et que le chant n’en fait pas partie. Que j’ai peut-être trouvé l’ambiance un peu, comment dire, triste ? Que sans doute la Voie n’est-elle pas pour moi. Que peut-être une voie plus dévotionnelle me conviendrait mieux ? Car pour lui chanter c’est un dérivatif pour éviter d’aller où ça fait mal, et la Voie ne l’entend pas ainsi. Ce disant, il ajoute que lui-même va voir Nour, maître soufi à Istambul, qui a un style très différent et qu’il y trouve chaleur et amour. Qu’il y est allé avec son fils qui s’est endormi sur ses genoux pendant le chant et qu’il lui est infiniment reconnaissant. Dont acte (c’est moi qui souligne). Un peu de douceur, dans ce monde de brutes, c’est bon pour lui mais pas pour les autres. La guru ShantiMayi (une des rares femmes à tenir ce titre des maîtres indiens, une occidentale qui vit en Inde) dit qu’il y a trop de testostérone dans le monde.
J’avoue devant tous que oui, j’ai chanté en mon for intérieur chaque jour et que ce n’est qu’après plusieurs jours que j’ai dû sortir de l’ashram pour le faire à haute voix. « Car après tout, le soleil brille », dis-je. Il ne dit rien. Il me semble désarçonné mais se reprend très vite. Le faire en silence c’est encore se raccrocher à une bouée, c’est le message que j’entends. J’en suis fort triste car l’ashram a ses bons côtés, mais je crois comprendre que c’est à prendre ou à laisser. Il me fixe longuement. Je soutiens son regard. Il dit qu’on va devoir arrêter, c’est l’heure de se quitter.
En file indienne, chacun attend son tour pour le rapide cérémonial d’adieu. « Laissez décanter, réfléchissez », me dit-il en me prenant dans ses bras. Je ne ressens rien.
 
Catherine Vauthier