Je pose mes souliers à la porte.

Auteur: 
IFY idf
 

chaussures


  

Je pose mes souliers à la porte.

par Jean-Marie Delautier

              

Je prends soin d’y déposer mon cortège de soucis et je les prie d’attendre mon retour. Cette étape est cruciale car ces derniers ont tendance à ouvrir les portes et fenêtres, même lorsqu’elles sont bien fermées, à s’immiscer en tous lieux à la moindre occasion. Il importe donc de bien les déposer à côté des chaussures.  Je referme la porte et je suis seul. Je respire l’espace. Je laisse le sol monter dans mon corps qui peu à peu se dépose dans ses sensations. J’attends patiemment qu’il ait trouvé sa place et je le regarde faire. Cela prend du temps mais puisque j’ai laissé mes soucis à la porte, je peux me laisser aller à la patience. Je n’ai rien à faire, rien à fabriquer, il suffit de regarder comment les pieds finissent par épouser le sol, puis comment les jambes épousent les pieds. Ça ne tire plus à hue et à dia. Quel repos ! Il y a encore des tiraillements, autour des rotules, des contractions intempestives du côté des hanches, les fessiers sont récalcitrants. Tout ce petit monde veut la jouer perso, en faire plus qu’il ne faut ou faire de la résistance. Comment faire équipe avec tout ça ! Chacun débrouille comme il peut le sien du tien ! La colonne hésite encore dans sa configuration. Elle met du temps à s’ajuster au bassin et ne trouve pas sa tête. D’ailleurs la tête n’en revient pas de commencer à sentir le corps lui parler d’une voix nouvelle et d’éprouver des sensations neuves, elle a l’impression d’être déposée dans la chaleur du ventre ou d’osciller sur la tige des jambes. Léger vertige lorsqu’on passe le seuil et que l’espace s’installe au coeur. J’attends aux lisières de moimême. Le visage ne veut pas encore lâcher son masque mais je vois bien que l’effort est très grand. Petit à petit ça se fissure. L’espace comme les vagues s’en vient lécher les contours, user les rides, défaire les noeuds et je sens filer les joues, couler les tempes, s’immerger les pupilles. Le corps s’écoule infiniment et reste immergé dans le flot des sensations. Des lisières de moi-même, je vois, en mon coeur, le souffle ouvrir les fenêtres et les portes, franchir les seuils, les isthmes de cette géographie intérieure. Alors confiante en ses appuis se déploie la figure qui tend vers le silence. Je me dépose au creux de l’expir, dans le dénuement squelettique, jusqu’à la racine du ventre, jusqu’au mula (1) de ma naissance.
Dans le prayatna (2) de l’expir, asmita (3) s’expose et s’abîme vers avidya (4) emportant avec lui raga (5) et dvesha (6).
Jusqu'à mula, jusqu’au fond du ventre. Nu jusqu’à la corde du squelette. Là où soudain rien ne demeure que la peur abhinivesha (7). Mais la confiance des appuis, et l’appel irrésistible de l’espace déclenche la bascule. Abhinivesha à peine entrevu est déjà estompé.
L’amarre est lâchée shaithilya (8), la voile s’ouvre au vent et l’horizon ananta (9) se déploie dans le souffle de l’inspir. Depuis mula, depuis toujours, l’univers de mon corps s’ouvre, ses membres tout à l’heure récalcitrants répondent à l’appel. Et ce monde des bras, des jambes, de la colonne, des muscles, des organes, ensemble avec ses flux et ses reflux, ce monde en sa multitude se fait un, dans ses gestes pour exprimer la splendeur d’être libre et chanter d’une seule voix.
Ainsi, le corps va dérouler ses figures et moi qui suis ce corps, depuis les lisières de l’espace, j’explore infiniment les méandres de ce fleuve aux eaux changeantes. Jusqu’au retour du silence chuchotant de la source qui se résorbe dans la vibration du corps dont  l’espace est la peau légère. J’attends sans attendre; j’écoute le silence d’une joie que l’on devine. Jusqu’à l’ouverture de la porte et la reprise des chaussures. La plupart des soucis sont partis, d’autres se sont endormis, mais les plus sérieux m’attendent de pied ferme, évidemment. !

Jean-Marie Delautier
(1) mûla : racine
(2) Prayatna : effort juste
(3) Asmita : ego
(4) Avidya : ignorance
(5) Râga : attachement
(6) Dvesha : aversion
(7) Abhinivesha : peur
(8) Shaithilya : lâcher prise
(9) Ananta : infini

Commentaires

Quel beau texte, merci.

Quel beau texte, merci.