JE FAIS DU YOGA… ET LE DÉSIR, ALORS ?

Auteur: 
MAMAN Laurence

 

Commençons par une question, à chacune et chacun des lecteurs de cet article : aujourd’hui, hier, ces jours passés, avez-vous été en situation de désirer ? Si oui, quels en ont été les objets, les circonstances, l’ambiance, les effets, la portée ? Et puis, d’où vient votre désir de « faire du yoga » ?


A partir du moment où la pratique du yoga n’est pas purement gymnique mais est bel et bien en lien avec une réflexion sur les questions fondamentales qui la motivent, il se pose, entre autres, la question du « désir ». Un certain nombre d’enseignements et de textes indiens, très particulièrement le Yoga-sūtra de Patanjali, mais aussi certaines Upaniad, et aussi le Kāma-sūtra, l’évoquent. Une certaine manière de lire, en particulier, le premier de ces textes, pourrait faire apparaître le désir comme un grand ennemi. Est-ce le cas ? Visons-nous un état sans désir ? A quoi cela servirait-il de moins désirer ? Disons, à tout le moins, qu’il y a du tri à faire….

Les quelques pistes qui suivront viendront s’ajouter à celles que vous trouverez dans cette newsletter, sans oublier de mentionner l’intéressant dossier présenté dans le numéro de printemps-été 2015 du Journal de l’Institut français de yoga.

 

 

Définitions  commentées

 

Voici d’abord quelques traductions issues du dictionnaire en ligne Héritage du sanskrit, et quelques définitions des termes en français. Nous nous laisserons inspirer par elles puis tisserons des dialogues entre pensées indienne et occidentale.

 

rāga : rāga [act. rañj] m. coloration, rougeur ; intensité de rouge ; couleur, teinture | passion, amour envers | mus. Mélodie ; mode musical (approprié à une ambiance particulière) | assaisonnement ; condiment.

 

dvea : [act. dvi_1] m. haine; dégoût, aversion | antipathie pour, aversion pour.

abhiniveśa : [act. abhiniviś] m. penchant, obsession, désir ardent; affection envers, dévotion envers <loc. iic.> | détermination, opiniâtreté, obstination; projet | phil. [yoga] attachement à l'existence| méd. anxiété; phobie; trouble obsessionnel.

 

kāma : [act. kam] m. souhait, désir| soc. le plaisir, un des buts de l'existence [puruārtha] | [kāmadeva] myth. np. de Kāma « Désir », toujours jeune dieu du désir amoureux ; le trouble amoureux, la brûlure d'amour, le désir sexuel, le plaisir du sexe, la jouissance sexuelle ; véd.  il est le fils de Dharma (le dieu de l’ordre cosmique)  et de Śraddhā (la déesse de la foi).

 

Pulsion : Une définition de base serait : « Tendance, mouvement inconscient ou instinctif qui conditionne et dirige l'activité d'une personne » (Dictionnaire sensagent).

 

Compulsion: « Force intérieure par laquelle le sujet est amené à accomplir certains actes et à laquelle il ne peut résister sans angoisse » (Larousse).

 

Répulsion : « Vive répugnance physique ou psychologique pour quelqu'un, quelque chose » (Larousse). 

 

 

 

Le désir, sauvage et essentiel

Le terme rāga désigne, dans le deuxième chapitre du Yoga-sūtra, le troisième des cinq kleśa (racines de ce qui afflige, « fauteurs de trouble ») : on peut se représenter avec Patañjali que les deux premiers – dimension d’erreur dans notre vision du monde et identification à autre chose que notre nature essentielle – engendrent et entretiennent les trois autres. Remarquons que la définition du dictionnaire ne comporte même pas le terme « désir » : « passion » serait plus approprié, sans doute aussi « pulsion » au sens ici de « compulsion » (à reproduire des expériences vécues comme agréables), ce qui opposerait bien ce terme à dvea, qui le suit directement dans l’énumération de ces cinq kleśa, et que l’on peut traduire par « répulsion » (refuser, rejeter des situations rappelant des expériences pénibles). Le problème existe lorsque ces mouvements intérieurs emprisonnent, « débordent » et, hors contrôle, peuvent nuire à autrui ou à soi-même. Le cinquième fauteur de trouble, abhiniveśa, généralement traduit dans le contexte du yoga par « peur de la mort », a également la connotation d’un désir obsessionnel, répétitif (ce qui fait réfléchir à la relation possible entre répétition et attitude vis-à-vis de la mort). 

Lorsque Patañjali, un peu plus loin dans le même chapitre, évoque les yama, premier des huit « membres » du yoga, en relation avec des attitudes pratiques, nous sommes dans le registre de l’encadrement de ces pulsions, là où elles pourraient engager négativement notre relation à autrui, venant par ricochet faire obstacle à notre établissement serein dans une pratique exigeante. Sous l’égide de la « non-violence » – contenir en soi les pulsions violentes, ne pas utiliser l’autre pour assouvir des pulsions débordantes –, ce respect de l’autre se conjugue dans les domaines de l’authenticité en paroles et en actes, du non-vol, dans les champs de la sexualité et de la sensorialité, de la gestion des biens.

Au-delà du potentiel de nuisance vis-à-vis d’autrui, nos pulsions, non limitées, peuvent nous emporter loin de notre « centre ». D’où les invitations à vi-rāga, vairāgya, comme l’« associé » incontournable de notre implication dans notre pratique de yoga. Toute discipline, et la démarche du yoga en est une, comporte la nécessité d’un certain retrait par rapport à ce qui pourrait trop l’en distraire. Sans compter que les addictions de toutes sortes engendrent beaucoup de perturbations.

Le désir-passion, teinté de rouge, avec son potentiel de débordement, est donc à tenir dans des limites – l’« amour, enfant de bohème, qui n’a jamais connu de loi » de Carmen, est une passion de la liberté et de la jouissance qui donne à l’héroïne un feu hors du commun mais la mène à sa perte. Mais le désir est aussi une force essentielle à la vie. 

C’est sous ces deux aspects qu’il se présente lorsque la tradition védique évoque les quatre puruārtha, c’est-à-dire les quatre « buts de l’homme », les quatre grands motifs de son activité, comme les quatre pieds d’une table qui constituerait pour lui un support : kāma, artha, dharma, moka

Reprenons cette énumération en sens inverse: la délivrance – projet ultime – , l’établissement avec justesse et responsabilité dans une structure sociale et personnelle qui nous soutient, la réalisation de projets assurant un certain bien-être matériel ; et kāma, la dimension de désir, de plaisir, indispensable dans cet équilibre général. La métaphore de la table dit bien que les quatre pieds ont des importances équivalentes. Là, le désir – y compris sexuel et amoureux, comme le confirment les diverses définitions du mot – trouve une juste place. Ce point de vue nous dit, entre autres, que notre désir propre – et les jouissances qui peuvent aller avec – est en jeu lorsque nous choisissons aussi bien nos moyens de subsistance que les domaines dans lesquels nous prenons part à la vie collective, et aussi nos voies de liberté. D’ailleurs, quelle belle légende que celle de la naissance du dieu Kāma, fils de l’Ordre et de la Foi… Quelle énergie essentielle, permettant de tendre vers…, tout en étant à sa juste place.

En Grèce, existent plusieurs mythes sur la naissance de l’Amour. Mais celui qui a laissé le plus de traces est présenté par Platon dans le Banquet : il résulte de l’union de Poros, un homme astucieux mais endormi du fait de son ivresse, et de Pénia, une femme pauvre bien éveillée.

Quant au terme « désir » en français, en amont de ses multiples acceptions, son étymologie, issue du langage des augures romains, « nostalgie d’une étoile », nous emmène vers la question du rapport entre désir et manque, ce qui introduit aussi la question de la plénitude.

 

Plénitude et désir 

L’aspiration à la plénitude apparaît dans les Veda. Ainsi l’invocation de la Śrī Isopaniad :

« oḿ pūram ada pūram idaḿ/pūrāt pūram udacyate/pūrasya pūram ādāya/pūram evā-vaśiyate »

Ce qui signifie essentiellement : « A partir de la plénitude, la plénitude s’écoule. » Belle évocation, très poétique, d’un monde, ou d’une expérience, dans lesquels seule est présente cette expérience de plénitude. Que dit-elle, cependant, à chacune et chacun d’entre nous ?

 

L’état « sans désir » visé en Inde par les renonçants, les mystiques, les yogis, qui en définitive souhaitent s’abstraire du cycle des naissances, morts et renaissances, implique sans doute ce projet d’intégration à une totalité, hors expérience du manque. 

Selon la Bhadārayaka upaniad (4.3.21-22), traduite par Emile Senart : « C’est la condition supérieure à tout désir, affranchie de tout mal, libre de toute crainte. […] Là, le père n’est pas père, la mère n’est pas mère, les mondes ne sont pas mondes, les dieux ne sont pas dieux, les Vedas ne sont pas Vedas. Là, le voleur n’est pas voleur, l’avorteur n’est pas avorteur, l’intouchable n’est pas intouchable (…). Ni bien ni mal ne le lie aux actions, car il est alors par-delà toutes les souffrances du cœur. » Ce dernier texte évoque l’accès possible à un changement de perspective, à un renversement des valeurs et des représentations, corollaire d’une autre relation au désir, d’une libération par rapport à son potentiel de tyrannie autant qu’à l’effet des actes. 

 

Toutefois, si nous restons – « pauvres de nous » ( ?!) – intéressés par le mouvement de la vie, le désir, comme force motrice, pointe son nez. D'après les Brāhmana, Kāma est à la source de la création de l'univers, car il aurait instillé à Brahman le désir de ne pas être seul.

Ainsi,  la Taittirīya upaniad nous apporte cette surprise du désir du Brahman (2.6.1 et suivants, traduction M. Buttex): « À la source, Brahman, le Soi (la Réalité essentielle, à la fois conscience et germe de toute matière), délibéra : “Que Je devienne multiplicité, et que Je prenne naissance.” Il attisa le feu de Sa détermination, puis Il entreprit la création de tout ce qui existe – Il créa l'univers. Puis, l'ayant créé, Il pénétra en toute chose qui existait. » […]  (2.7.1) Cela, qui est connu comme l'Auto-engendré, est véritablement source de joie; car le contact avec cette source libère en nous une grande joie. Qui donc en vérité activerait l'inspir et l'expir du prāa, si cette Félicité ne se trouvait dans ce suprême espace qu'est la cavité du cœur ? » […] (2.8.1-4) À ce propos, le verset suivant est clair : « Par peur de Lui, vāyu souffle ses vents ; par peur de Lui, le Soleil se lève et parcourt l'espace ; par peur de Lui, le Feu court et dévore ; par peur de Lui, se meuvent Indra, le Tonnerre, et Yama, la Mort. » 

Dans le shivaïsme du Cachemire ou tantra non-dualiste, brahman est le plaisir intime, la joie qui est la conscience d'être libre, vivant, conscient, l'émerveillement d'être et la délectation de savourer, jusque dans la souffrance. Brahman est le désir et le plaisir (kāma, icchā) sous-jacent à tout désir, à toute émotion, à tout mouvement vital. (1)

 

Force créatrice du désir, éprouvé même par cette instance – le Brahman – qui pourrait se suffire à elle-même ; joie, jouissance comme conséquences ; et aussi quelque chose d’effrayant, qui met en mouvement.

 

 

Théorème, ou le désir comme révélateur et moteur

Le film de Pier Paolo Pasolini, Théorème, date de 1968. En voici une présentation et des interprétations toutes personnelles. 

Dans une riche famille milanaise, fonctionnant sur les apparences, arrive, on ne sait comment, un être aux allures d’ange. Il déclenche chez chacune et chacun (la femme de ménage, le fils, la mère, la fille, le père) un fort désir. On comprend qu’il a avec chacun des relations sexuelles, et aussi qu’il touche chacun au plus profond. Puis, du jour au lendemain, il part, non sans avoir revu chacune de ces cinq personnes dans des tête-à-tête au cours desquels elles lui adressent des paroles authentiques sur l’effet de leur rencontre avec lui. Son absence, le manque qui en résulte, la vie avec la trace de son passage, mettent chacun sur leur chemin singulier, sous des formes très différentes, en relation probable avec leurs croyances et tendances propres, et aussi avec le domaine dans lequel cette révélation, grâce à celui que nous appellerons « l’ange », s’est produite pour chacun d’eux. La femme de ménage retourne dans la ferme familiale et vit comme une sainte, opérant des guérisons miraculeuses, se nourrissant exclusivement d’orties, finissant par se faire enterrer pour que ses larmes deviennent une source. Le fils développe une créativité artistique pour le moins originale et débridée. La fille entre dans un état cataleptique dont rien ni personne ne peut la sortir (en attente du prince charmant qui (re)viendra la réveiller ?). La mère, qui semble avoir découvert sa sexualité avec l’ange, le cherche partout dans des rencontres éphémères et misérables avec de jeunes hommes. Le père se dépouille : il donne son usine aux ouvriers, se déshabille en pleine gare et part, nu, dans le désert. 

Ainsi, une rencontre brutale, surprenante, inattendue avec le désir – et la jouissance – suscités par un être très particulier aura totalement bouleversé la vie peu vivante et les conventions des personnes touchées. Son absence laisse un manque qui, par lui-même, met en mouvement, mais surtout elle laisse subsister une trace indélébile, qui transforme à jamais ces sujets. Le désir a un rapport avec le manque, mais aussi avec la recherche d’un « objet » qu’on ne peut pas, en général, reconnaître de manière consciente. Cet objet ne cesse d’alimenter ce désir, qui court toujours et met chacun sur sa propre voie.

 

Se désintriquer du désir de l’Autre 

Retrouver le chemin de son propre désir, révélateur d’une « nature essentielle », a donc à voir avec le svādhyāya du yoga : aller vers soi.

Lorsqu’on enseigne le yoga, on pourrait être tenté, « pour le bien » de son élève, de penser qu’on sait ce qui est « bon » pour lui, et de mettre en application cette idée. 

Or l’expérience la plus commune – et pour une part irréductible – n’est-elle pas d’être dans la confusion par rapport à ce qui, dans nos dires, nos discours, nos activités, nos choix de vie, procède d’un désir « personnel », et ce qui procède du désir des autres imprimé en nous ? Et même, du désir de l’Autre avec un grand A, comme disent les psychanalystes, tel que nous nous le représentons : 

citons Philippe De Georges : « Savez-vous ce qu’est votre désir ? Comment le pourriez-vous, quand le mot manque à le dire, quand rien n’est plus énigmatique dans vos rencontres que ce que l’on désire en vous et ce pourquoi on vous désire ? C’est l’énigme que Lacan fera résonner, l’énigme du: “Que me veut-il ?” » (2) 

Oui, il y a – et il y aura sans doute toujours – quelque chose d’énigmatique dans ce désir de l’Autre. Et le rôle d’un professeur de yoga n’est pas d’en rajouter une couche. 

Le concept du « désir de l’analyste » peut nous inspirer. « Si le désir de l’analyste “c’est d’obtenir la différence absolue”, cette différence ne s’obtient qu’en isolant ce qui singularise radicalement chaque être parlant. […] Il s’agit d’arriver à ce qui singularise ce désir pour tout un chacun.» (3) La différence absolue ici évoquée a à voir avec la possibilité pour chacun de se mettre sur sa voie propre. Si vous enseignez le yoga, cela commence par le fait de rester très attentif à ne pas plaquer sans discernement sur vos élèves, vos propres conceptions, choix de pratique, rythmes de vie, habitudes alimentaires, etc., sous la forme de conseils, de recommandations voire d’influences plus subtiles. Leur proposer des champs d’expérimentation, et puis les écouter, les observer, les laisser dégager leurs façons de ressentir et de faire. TKV Desikachar disait que, pour être en bonne position vis-à-vis de ses élèves, il devait se faire « zéro ».

A chacun sa boussole

Le désir comporte des dangers. Il surprend, dérange, est par définition multiforme. Il est difficile à dompter. On peut en avoir peur. La démarche du yoga implique d’en contrôler l’impétuosité, ce qui ne signifie pas pour autant le réprimer. Sa présence a en effet beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes.

Fils de l’Ordre et de la Foi en Inde, d’un homme astucieux mais endormi et d’une femme pauvre bien éveillée pour Platon, il est force de vie. Du côté du manque plutôt que de celui de la plénitude, suscité par des expériences et des objets dont nous n’avons plus forcément le souvenir, il vient du plus profond de chacun de nous dans notre singularité. Il appelle chacun à la réalisation de soi, moins pris dans le désir de l’Autre. Il ouvre à un changement radical de perspective sur la vie. 

Pour celles et ceux qui enseignent le yoga, il y va de la délicatesse de l’attitude à trouver pour respecter et accompagner le cheminement propre à chacun, chacun avec la boussole de son propre désir essentiel.

  1. http://shivaisme-cachemire.blogspot.com/2018/04/brahman-labsolu.html
  2. Cahiers cliniques de Nice, n°11, octobre 2013.
  3. Fabian Fajnwaks, conférence à Nantes, 19 mai 2018.