"Itinéraire d'une adolescente"

Auteur: 
HELFER Sabine

Depuis neuf ans, j'interviens pour animer des cours de Yoga au CHU de Dreux, dans un service de psychiatrie

Itinéraire d'une adolescente via les cours de Yoga à l'unité psychiatrique du CHU de Dreux

C'est une unité d'accueil pour adolescents et jeunes adultes.

Les médecins leur prescrivent différentes activités thérapeutiques selon leurs pathologies.

Le nombre de participants varie de 1 à 8, voire plus, et chaque semaine, j'adapte le cours en fonction du groupe.

Les adolescents voyagent entre deux mondes, un pied dans l'enfance et l'autre dans l'adolescence, et la tension entre ces deux pôles explique en partie leur mal-être.

Et voilà que face à eux se présente une inconnue qui leur propose une activité physique afin de les aider à sortir de leur fonctionnement mental habituel, à mettre une distance face au tumulte des émotions qu'ils nourrissent et ressassent en boucle...

A leurs yeux, je suis "l'ennemie numéro 1" ! Il faut tout d'abord instaurer un climat de confiance, s'appuyer sur les plus ouverts, pratiquer avec eux, en proposant des postures toniques, ludiques et rapides ; car leur attention ne peut être soutenue longtemps : ils se fatiguent et se lassent vite.

Il y a environ six ans, la seule participante ce mercredi-là était une jeune fille de 16 ans, au visage d'une pâleur extrême, les yeux chargés de noir, couverte de symboles gothiques, les bras mutilés par les scarifications à répétition.

Elle me dit en guise de bonjour :
— « Je ne suis pas intéressée par le Yoga. On me l'impose ! Ce n'est pas mon trip »
Je lui réponds :
— « OK, quel est votre trip ? »
De façon provocante et très agressive, elle rétorque :
— « C'est la musique hard, les pratiques sataniques et les TS [les tentatives de suicide] »

C'était ma première expérience de cet ordre. Bien qu'interloquée je me suis intéressée à son discours, posé des questions tout en restant dans un espace d'empathie, à la fois neutre et bienveillante.

A la fin de la séance, je l'ai remerciée de m'avoir fait découvrir un monde à l'opposé du mien. Là c'est elle qui fut interloquée ; je lui ai tendu la main en lui disant au revoir. Elle l'a prise. J'avais espoir...

La semaine suivante, elle était là, toujours la seule participante. Je lui ai proposé de lui faire découvrir "mon trip", le Yoga. J'avais observé qu'elle était souple, ce qui m'a permis de l'emmener vers une pratique d'ouverture de hanche et de flexions. Elle s'est prise au jeu.

Au fil des semaines, nous avons placé la respiration ujjayi. Puis nous avons mis en place le prânâyâma avec anuloma ujjayi, qu'elle pratiqua par la suite seule, ayant ressenti les bienfaits du souffle et plus particulièrement l'allongement de l'expiration, ce qui lui procurait de l'apaisement.

Il y a eu ensuite – et c'est inévitable – des semaines de régression, où son mal-être reprenait le dessus. Puis de nouveau des avancées magnifiques. Cela se manifesta par l'abandon de quelques colliers et bracelets, puis vint le tour des bagues, des symboles, des tenues vestimentaires – moins noires et moins provocantes.

Ce fut le moment où elle s'autorisa à s'ouvrir à moi

Pour la première fois, elle osa se confier à une personne ne faisant pas partie du corps médical ! Elle me raconta son enfance, sans père et avec une mère touchée par le chômage, qui fumait, consommait alcool et drogues.

Sa mère changeait souvent de compagnon, avec lesquels elle se disputait sans cesse. Vis-à-vis d'elle, la jeune fille oscillait constamment entre l'amour et la haine. Son seul rayon de soleil était sa grand-mère maternelle, chez qui elle passait ses vacances. C'était le seul endroit où un cadre affectueux s'offrait à elle. Cette parenthèse bénéfique se brisa avec la mort brutale de cette grand-mère. Elle n'avait que douze ans !

Ce fut le début de ses errances. Elle cherchait refuge auprès de rencontres douteuses ; lors d'une soirée elle fut transportée d'urgence à l'hôpital, sa vie était sérieusement en danger, elle fut mise en isolement avec tout ce que cela comporte...

Cet échange avec le professeur de Yoga que je suis a pu avoir lieu car un espace de confiance s'était instauré : confiance en moi et en elle. Ses aveux lui ont fait beaucoup de bien. Ces scarifications se sont espacées, son maquillage s'est allégé offrant un visage plus serein où commençait à apparaître l'esquisse d'un sourire. Tous ces changements visibles étaient le reflet d'un mieux-être.

Le Yoga, découvert et enfin tant aimé

Sa thérapie, son traitement, l'encadrement des soignants, le Yoga – découvert et enfin tant aimé –, sa persévérance et sa volonté lui ont permis de sortir de ce long tunnel. Son séjour à l'hôpital a duré un peu plus d'un an. Elle a ensuite été admise dans un centre médicalisé et a commencé une formation, tout en étant suivie. On lui a proposé des séances de laser pour atténuer les traces de ses bras.

J'ai appris, par la suite, qu'elle avait un compagnon, un enfant et un métier. Aujourd'hui, elle continue à se faire suivre et pratique toujours le Yoga.

Je suis heureuse d'avoir fait partie d'un accompagnement qui l'a menée sur le chemin de la Vie.

Par Sabine Helfer, professeur certifiée de Yoga