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Des mythes au yoga

Auteur: 
DAUDE HELENE

Par Hélène Daude, professeure IFY

Dans la cosmogonie hindoue, une montagne nommée le mont Meru jaillit des eaux primordiales pour devenir l'axe du monde autour duquel tout s'organise et s'ordonne.


Demeure mythique de Shiva et Parvati, le mont Kailash situé au Tibet,
lieu saint pour les hindouistes et les bouddhistes, peut être assimilé au légendaire mont Meru.   

 
  Auparavant, c’était le chaos. Le monde formait une masse indifférenciée, plongée dans les ténèbres, hors du temps. Un jour, un petit morceau de terre flotta à la dérive sur les eaux, commença à croître, et devint une montagne. Il fallut l’aide d’Indra, le roi des dieux, le dieu guerrier le plus ancien de l’époque védique, pour fixer ce mont. Indra dut intervenir avec son arme, vajra, qui désigne symboliquement l’éclair, pour tuer le démon Vrta qui était installé à l’intérieur de la montagne. Ce démon, sous la forme d’un serpent, bloquait les eaux et les fleuves contenus dans celle-ci, les empêchant de s’écouler et fermait l’espace entre le ciel et la terre. Une fois le démon tué, la montagne fut solidement fixée et les eaux s’écoulèrent. La terre et le ciel étant à présent séparés, bien distincts, le mont Meru devint le moyen de communication entre eux.

    Dans un chant du répertoire védique Arunaprashnah – « Étude à propos du soleil » – il est dit qu’autour de la grande montagne, Mahâmeru, gravitent sept soleils, plus un huitième qui représente la puissance divine de procréation. Ces soleils donnent au monde la lumière, la santé, et le protègent des forces négatives.
    Avec le mont Meru bien arrimé, le ciel au-dessus, l’eau des rivières s’écoulant, et le soleil sous ses différents aspects, lumineux, nourricier, éclatant, la vie pouvait commencer à germer, les êtres humains à s’installer sur la terre.

    L’ethnologue Gérard Toffin (1) analyse ce besoin d’axe du monde : « Face à un monde incohérent, menaçant, incompréhensible, le premier souci de l’homme est de déterminer un point d’ordonnancement central, un omphalos, d’où serait sorti et autour duquel l’univers tout entier s’organise. »

Le barattage de la mer de lait

Au début de ma formation de yoga en 1999, sur mon premier cahier, j’avais dessiné le barattage de la mer de lait, un autre épisode de la cosmogonie hindoue qui se rapporte à la légende du déluge : les eaux envahissent toute la terre, et la liqueur d’immortalité amrta, le breuvage qui permet aux dieux de préserver leur jeunesse est perdue.
    Ce dessin représente le mont Meru (2) la montagne cosmique : Meru Danda, posé sur le socle de la tortue, Kûrma, un avatar de Vishnu, le dieu qui soutient le monde. Autour du mont Meru est enroulé, telle une corde, le serpent Ananta Shesha (3) à l’extrémité duquel les deva, les dieux, tirent d’un côté à l’inspiration, et de l’autre les asura, les démons, tirent à l’expiration. « Sous le frottement de cette corde, la montagne s’échauffe, s’embrase, devint une masse de flammes rouges. L’océan est agité d’une énorme tempête. Ses eaux salées deviennent du lait », explique Charles Malamoud (4).

    Et de la mer ainsi barattée, à force de mouvements contraires, de frictions, naquit l’ambroisie, amrta, la liqueur d’immortalité. Les deva furent gagnants, ils allaient pouvoir continuer à soutenir les hommes dans leurs entreprises terrestres et les guider dans leur quête du divin.
    D’autres éléments fabuleux naquirent de ce barattage, entre autres l’arbre Kalpataru, qui réalise tous les souhaits, la vache Surabhî qui comble tous les désirs et Dhanvantari, divinité tutélaire de la médecine et encore bien d’autres prodiges.


    J’aime beaucoup cet extrait du mythe originel du barattage de la mer de lait. Il met en lumière les éléments essentiels de la pratique du yoga.
    Dans toute posture, il faut un socle, un fondement : c’est à partir de ce socle que la forme peut se déployer. Dans ce dessin le socle est Kûrma : la tortue. La tortue représente la stabilité, avec ses quatre pattes, et la force, par la dureté de sa carapace. C’est un peu étrange que ce socle soit bombé, mais il est ferme et solide, c’est cela l’important. Par exemple, prendre conscience des pieds dans une posture debout, de la relation à la terre, y prendre appui, permet la stabilité dans la posture. Sans ancrage, sans arrimage, le corps part à la dérive, comme un bouchon sur l’eau, comme le petit bout de terre évoquée dans le mythe des origines…

    Le mont Meru, c’est la colonne vertébrale, l’axe essentiel de notre corps, tout comme la montagne est l’axe du monde.
Danda, c’est le bâton, la colonne vertébrale érigée, c’est la posture de l’homme vertical. Le barattage c’est le mouvement : nous donnons à notre colonne une direction ou une autre, mouvement de flexion ou de rotation, mouvement latéral, mouvement d’extension vers l’arrière. Toutes ces possibilités qu’a la colonne d’explorer l’espace à partir du centre, d’appréhender notre espace dans toutes les directions.
    Et nous sommes parfois tiraillés, à hue et à dia ; il y a en nous des mouvements contraires. Certains sont dictés par le bon sens, le discernement, ces mouvements sont harmonieux, mais il arrive aussi que nos démons intérieurs prennent le dessus et provoquent des mouvements involontaires et inadéquats. Le combat entre les dieux et les démons se livre à l’intérieur de nous.
    Ananta Shesha, le serpent, représente symboliquement l’infini du souffle. C’est la couche sur laquelle repose Vishnu. Il « représente – entre autres – les qualités suivantes : tranquillité, paix, sérénité ; il est calmement installé sur les eaux primordiales », comme l’écrit Frans Moors (5).
    Le souffle est notre repère, quand le souffle s’allonge et s’affine, nous sommes en relation avec notre être véritable, il y a cette présence à nous-même qui nous sort du marasme.
    Il y a le cadeau, ce qu’on n’attend pas, quand la posture est fermement établie, avec aisance, et que le mouvement infini du souffle nous traverse. Qualité rare ! Comme si des ailes invisibles se déployaient, ouvrant notre espace intérieur. Alors notre être s’établit dans sa véritable nature : Tadâ drastuh svarûpe avasthânam (Yoga-sûtra,  I-3). Quelque chose qui est de l’ordre de la joie sereine peut advenir.



(1) Gérard Toffin, né en mai 1947 à Luxembourg, est un ethnologue français, directeur de recherche au Centre d’études himalayennes du CNRS, docteur ès lettres. Extrait de la "Revue régionale d’ethnologie, Le Monde alpin et rhodanien", 1988, Edition Persée.
"La Haute Montagne : des récits des origines à sa mise en littérature", extrait de l’article : "La montagne cosmique dans les mondes indiens et tibétains, mont Meru et Mont Kailas".

 (2) Dans de nombreux textes, c’est le mont Mandara qui est utilisé comme baratton, mont qui serait une émanation du mont Meru.

(3) C’est le plus souvent le serpent Vasûki qui est mentionné dans les textes.

(4) Notes sur la mythologie hindoue "Le récit-cadre du Mahâbhârata", Charles Malamoud,
site de la BNF à propos de l’exposition "Miniatures et peintures indiennes entre l’Inde et la France", l’article s’intitule "Les dieux pluriels, le serpent Reste".

(5) "Yoga-sûtra de Patañjali", traduit par Frans Moors, p. 98, "Cahiers de présence d’esprit".