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D’un bonheur à l’autre ou Tenter d’utiliser la déchirure du temps

Auteur: 
MARMECHE FRANCOIS


Par François Marmèche,
professeur IFY


Yoga-Sûtras de référence : I-17, 20, 36 // II -3 à 9, 13, 18, 31, 32 ,42 // III-5


Normalement, ce que je considère comme étant « Moi » (asmita) se lève le matin à heure plus ou moins fixe, et se lave, se nourrit, travaille, se déplace, joue, se cultive et se distrait, pratique des activités dites de loisir (dont le yoga) suivant divers rythmes : quotidien, hebdomadaire, mensuel, annuel. Et c’est comme une danse du temps à laquelle je me soumets, parfois avec répugnance (ah ! l’abrutissement métro-boulot-dodo ! ah ! les courses, les nettoyages, les réparations ou les rendez-vous médicaux !), parfois avec délices (« mon » heure de yoga, « ma » danse, « mes » vacances à la neige  ou à la mer, « ma » sortie au resto ou au spectacle, « mes » jeux avec « mes » gosses...).

Eh bien oui, vous avez beau dire, c’est moi, tout ça, toutes ces expériences que je juge positives ou négatives (bhoga) : JE suis CELA depuis si longtemps, anniversaire après anniversaire, Noël après Noël, jour de l’an après jour de l’an. Comme le dit si bien Apollinaire dans un poème (Le Pont Mirabeau) : « La joie venait toujours après la peine ». Si c’est « toujours », si je suis dans cette croyance, alors le temps n’est pas seulement cette expérience négative du vieillissement, du déclin. Balloté par un changement qui toujours nourrit un peu d’espoir, je gomme mon angoisse de la mort qui m’attend (abhinivesha). Ce qui compte pour moi, c’est cet ensemble de jouissances et de déceptions, d’émotions et d’actions que je recherche ou que j’évite, qui me happent ou que je poursuis, mais qui toujours sont à l’extérieur de moi, tout en m’influençant et en me transformant (ou me cristallisant) sans cesse.

La déchirure

Voici que, depuis une longue année, le temps s’est déréglé. Tous les cadres habituels qui nous tenaient, et nous maintenaient, dans notre cohérence ont brutalement fait défaut. Avec le confinement d’abord, puis pour bon nombre d’entre nous, le télétravail, le cadre temporel de notre existence s’est fissuré. Plus de réveil obligatoire le matin pour certains, plus d’horaires de transport ni de durée fixe pour aller au boulot ou en revenir, plus de pause-déjeuner fixée   par le patron ou l’institution, plus d’activités hebdomadaires ou mensuelles qui rythmaient la semaine ou le mois, donc plus d’horaire fixe de coucher non plus... Plus de danses ni de figures imposées. Et, le comble, c’est que maintenant on me dit que tout ceci est incertain et qu’on ne sait pas combien de temps ça durera. Mon espace lui aussi s’est disloqué : l’appartement ou la maison (pour les chanceux), un kilomètre autour, donc un petit cercle de deux kilomètres de diamètre. Me voici figé dans un espace restreint. Après un bref moment pendant lequel je me crois en vacances, je me sens en prison. De surcroît, avec la pression des conversations d’amis apeurés, des commentaires médiatiques à la fois tonitruants et contradictoires, des espoirs sans cesse renouvelés et sans cesse démentis de fin d’épidémie, une sorte de halo mortifère se forme : abhinivesha, comme une marée, peu à peu s’installe et monte en moi. Et je refais la découverte de Blaise Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Et pourtant : les trames du temps et de l’espace se sont déchirées, mais ni moi ni le Yoga-sûtra ne sommes pascaliens. Puisque le tissu est déchiré, je vais en profiter pour regarder par le trou, et, telle une araignée, tenter de retisser une toile.
Avec le fil (sutra) du yoga, pratiquer la couture !

Recréer le tissu du temps


D’abord, Patañjali me dit qu’il n’y a pas un seul « Moi », (l’asmita des sutras II-3 à 9), mais deux (l’asmita du sutra I-17) ; le second est l’espoir du premier. Oui, j’allais d’expérience en expérience, et je constate maintenant le manque que crée leur absence. NE suis-je QUE cela ? N’est-ce pas le moment de trier, de hiérarchiser les divers personnages que je jouais à tour de rôle : le père (ou la mère), l’amant(e), le travailleur (la travailleuse), le spectateur de cinéma ou de théâtre, le gourmet du restaurant, le copain, l’étudiant... D’autant que, pour une fois, j’en ai le temps ! Tiens, c’est bizarre : est-ce que celui qui prend maintenant le temps de voir, de constater et de trier, de hiérarchiser, existait avant la déchirure ? N’est-ce pas une approche légère, un pressentiment discret de ce second asmita dont parle le yogi ? Il me faudra non seulement me souvenir de la hiérarchie, mais aussi de l’émergence de ce nouveau personnage, si un jour le temps reprend forme.
Mais aussi cela : vrai de vrai, je vais me mettre sur mon tapis tous les jours, pour enfin pratiquer le yoga un peu sérieusement, et pour recréer le tissu du temps ! Dans les « bons » jours, ça marche, mais bien souvent, je préfère rêvasser, ou privilégier au dernier moment une autre activité, et tout se déchire à nouveau. Désappointé, quasiment déprimé, je prends mon téléphone pour contacter un ami yogi qui me dit : « Ne t’en fais pas, mais va voir plutôt chez Patañjali (I-22) : quand on se lance dans cette entreprise « à rebrousse-temps », il faut savoir de quel tempérament on est : lent, modéré, ou ardent ? et agir en conséquence ! » Ce qui compte ici encore, c’est de voir qui on est, et non de se désespérer d’un prétendu échec ! « Et puis, va revisiter également le sutra des obstacles (I-30), et tu constateras probablement que tu te bats avec toi-même sur un chemin balisé... Il existe au fond de toi-même un pôle de stabilité, de regard calme, d’où naît la source d’un apaisement profond, d’un pressentiment de la joie. Cherche ! »
Pour pouvoir me retrouver, je crée des îlots de silence, des déchirures dans le bruit que sans cesse entretiennent les conversations, les ratiocinations, les commentaires médiatiques, les coups de fil de mes amis, même... A la fin de mes pratiques de yoga plus ou moins régulières, je me pose, me dépose, renonce très provisoirement à élaborer des raisonnements qui tournent en rond désormais. Quand je me lève, mon regard a un peu changé : c’est comme si j’avais enlevé, entre le monde et moi, quelques poussières sur le filtre de mes pensées, comme si mon intuition me poussait désormais à mieux goûter les choses dans leur immédiateté. Cela ne dure pas longtemps. Mais il faut que j’en garde le souvenir, car c’est paisible et fort. Désormais, je vais un peu plus chaque jour tisser des moments de silence.
Peut-être que j’effleure ainsi ce que Patañjali appelle samtosha (le contentement)…


Chanson de toile de l’araignée


Au coin de la fenêtre, sans me lasser
Je fais sortir du plus profond de moi
Le fil argenté de ma toile

De fil en fil
De nœud en nœud
La merveilleuse architecture
D’avant le commencement du temps
S’installe dans le tremblement du vent

Blottie au cœur du polygone magique
Dans la fragilité et le contentement
Je guette
    
Dans la paix retrouvée
Je ne désire qu’attraper
Le reflet du soleil levant
Dans ma toile perlée de rosée.

Et peu importe si le vent
D’un souffle va la déchirer
La lumière est là, je le sais
Alors, je recommencerai.

F. M.