Après T.K.V. Desikachar

Auteur: 
MAMAN Laurence


par Laurence Maman, formatrice IFY

T.K.V. Desikachar a beaucoup marqué ses élèves, indiens comme occidentaux. Certes par l’étendue de sa connaissance du yoga et de la philosophie indienne. Mais aussi, et en premier lieu, par son accueil de chacune et chacun, sa finesse, sa vivacité, sa simplicité, son engagement aussi bien vis-à-vis du yoga que de chacun de ceux qui, eux-mêmes, s’engageaient auprès de lui.

Sa manière de travailler avec chacun individuellement, pendant les cours et au-delà de ceux-ci, a donné à son enseignement une coloration rare et a démontré combien la relation entre un professeur de yoga et son élève permet de s’adresser concrètement aux divers niveaux qui interagissent en nous : bien entendu le corps et le souffle, mais aussi le psychisme – quelle pratique du dialogue, quelles remises en question dans les cours qu’il donnait et dans les situations qu’il suscitait – et la relation à ce qui nous dépasse.


S’il aimait raconter qu’il avait rencontré le dalaï lama ou comptait parmi ses amis des personnes importantes,  je le vois comme essentiellement modeste. En tout cas, il préférait largement, pour œuvrer à la transmission du yoga, rester dans ce rapport individuel avec ses élèves et agir de proche en proche : quelque chose a fait qu’il n’est pas entré de plain-pied dans la compétition à laquelle se livrent beaucoup d’autres, dans le monde du yoga, en Inde comme en Occident, pour que « leur » système soit connu, reconnu, plus que les autres. Il s’est présenté en référence à l’enseignement de son père, T. Krishnamacharya, et n’a de fait pas créé une école monolithique.
 C’est peut-être une des raisons pour lesquelles, maintenant qu’il a quitté cette terre, je pense que nous sommes amenés à nous poser la question de la pérennité de son enseignement.

Un grand nombre de « yogas » divers, plus ou moins rattachés à telle ou telle tradition, a éclos ces dernières années. Avec des moyens bien développés pour apparaître, « communiquer ». Façons de faire dans lesquelles l’Institut Français de Yoga ne s’est pas non plus précipité – à juste titre, me semble-t-il.
Par ailleurs, au sein même du mouvement que l’on peut, au sens large, nommer « Viniyoga », plusieurs groupes se sont constitués, des noms ont été pris, changés, repris, etc. Nous savons que cet état de fait ne facilite pas une visibilité claire de notre « identité » dans le monde du yoga en France.
Dans notre Institut, les élèves directs de Desikachar sont de moins en moins nombreux. Un esprit s’est transmis, digéré différemment par chacun des membres de notre riche groupe (formateurs, professeurs, élèves) ; mais nous sommes, par la force des choses, moins portés par l’énergie qui était à la source.  J’ai d’ailleurs été surprise d’entendre de la bouche de Béatrice Viard que le très beau livre publié par Présence d’Esprit à propos de l’homme Desikachar n’a pour l’instant pas beaucoup de lecteurs. Peut-être cet intérêt reviendra-t-il, plus fort, dans quelques années, si se réactive une curiosité par rapport à cette personne devenue « historique »?


Que va devenir notre mouvement dans les années à venir ?


Tout cela aboutit à un contexte différent de celui qui prévalait lorsque j’ai commencé à former des professeurs, au début des années 1980. Dans mon expérience, les élèves qui arrivent en formation ont maintenant de plus en plus souvent tâté d’autres courants de pratique, dont ils restent plus ou moins imprégnés, ce qui peut semer une certaine confusion. Face à eux, je me pose régulièrement la question du point auquel ils auront – ou non – été, en cours de formation, marqués par le cadre que je vais leur fournir, fidèle à l’enseignement de Desikachar. C’est un obstacle de l’ordre de la dispersion.
Il existe un autre obstacle s’apparentant à la hâte ou à des points de vue erronés car figés. A ce titre on peut d’ailleurs faire une comparaison entre ce qui se passe dans le champ du yoga et ce qui survient « chez les psy ». Les tenants d’approches individualisées, prenant réellement en considération, sans appliquer de recettes, la singularité de chaque sujet – ce que faisait Desikachar – sont moins en vue que ceux qui systématisent, appliquent des principes généraux, font rentrer les personnes dans le moule de leurs constructions théoriques. Comme si on pouvait tout expliquer, tout justifier, en particulier au nom d’une science qui serait plutôt un scientisme ; ce qui, finalement, invite plutôt à cesser d’observer, réfléchir, tester, « être avec », respecter.


Que va donc devenir notre mouvement dans les années à venir ? Aucune prophétie n’est possible mais on peut craindre une sorte d’enfouissement sous la diversité des « offres » maintenant présentes.

On pourrait se dire que « pourquoi pas » ? Tout passe et se transforme. Cependant, témoigner et faire sentir la force et la richesse de l’enseignement qui nous a été transmis me paraît important.
Non pas qu’il s’agisse de vouloir convaincre a priori de l’intérêt de « notre » approche. Bien l’exercer suffit à faire percevoir ses effets et ses potentialités : ce n’est qu’avec ceux qui sont partants pour la mettre en pratique que quelque chose peut se faire entendre. Or je constate souvent que sans évoquer quelque comparaison que ce soit avec d’autres « écoles », le simple fait de transmettre au mieux ce que nous avons eu la chance de recevoir dans l’inspiration de Desikachar suffit à donner envie à des élèves de l’adopter, durablement.


Il me semble que nous avons la responsabilité de tenir une direction et d’entretenir une flamme. 
Direction de la relation individuelle, de l’intégration et de l’application d’une méthode cohérente et riche, du travail d’observation, d’un centrage sur le souffle, d’une approche des postures et du prāṇāyāma conduisant vers la méditation…


Flamme d’une relation personnelle, toujours renouvelée, à la présence ou au souvenir de notre relation à nos professeurs, à l’énergie de notre pratique, à la joie de la transmission à nos élèves.