Īśvara-praṇidhāna dans le kriyā-yoga

Auteur: 
CROMBEZ Cécile



Extraits du mémoire de fin de formation Cécile CROMBEZ (formatrice Dominique Adda)

 

Īśvara-praṇidhāna a été le thème de mon mémoire pour l’obtention du diplôme de professeur de yoga délivré par Dominique Adda.

Pendant la formation cette notion m’a semblée centrale pour différentes raisons. īśvara-praṇidhāna apparaît trois fois dans le Yoga-sūtra de Patañjali : comme élément du kriyā-yoga, comme niyama et comme attitude à part entière. 

Au-delà, venant embrasser toute la démarche du yoga, īśvara-praṇidhāna prend, comme les facettes d’un diamant, des aspects variés : confiance, lâcher-prise, espace, appui, relation, acceptation, dévotion... Mon mémoire essaie d’en rendre compte.

Je livre ici la partie du mémoire concernant le kriyā-yoga, et considère īśvara-praṇidhāna dans le sens de lâcher-prise.


Pour aider la lecture, voici un petit glossaire :

kriyā-yoga : yoga pour l’action

samādhi : la contemplation

kleśa : les sources d’afflictions

tapas : l’ardeur, la discipline

svādhyāya : étude des textes, enquête vers soi

asmitā : l’ego

rāga :l’attraction, la passion

dveṣa : le rejet, la haine

abhiniveśāh : toutes les peurs

avidyā : la méprise

satya : la véracité
 

Īśvara-praṇidhāna dans le kriyā-yoga


La première traduction que j’ai retenue lors de l’étude du Yoga-sūtra de Patañjali a été lâcher-prise. Lâcher-prise c’est très imagé. J’ai toujours en tête cette image du grimpeur en solo et sans assurance qui lâche sa prise… C’est terrifiant ! Lâcher-prise semble si dangereux, mortel même ! Mais qui pourrait donc mourir ici dans la démarche du yoga ? Notre moi, nos attaches, nos habitudes, notre sécurité ?

Īśvara-praṇidhāna n’est donc pas simple, cela demande du courage. Durkheim écrit : « S’abandonner au fond demande plus de courage qu’on ne le suppose. »

 


Que propose le kriyā-yoga ?

Le kriyā-yoga a deux buts, l’émergence du samādhi et l’atténuation des kleśa.

L’émergence du samādhi c’est arriver à y voir plus clair, voir la réalité telle qu’elle est. Le kriyā-yoga agit comme un grand nettoyage, un grand ménage. Ce grand ménage passe par l’atténuation des kleśa qui sont des sources possibles de souffrance.

Le kriyā-yoga est définit dans l’aphorisme II-1 par la triade tapas-svādhyāya- īśvara-praṇidhāna. Īśvara-praṇidhāna vient à la suite de tapas-svādhyāya et en est indissociable. Faire le ménage dans « nos prises » (liens, habitudes…) cela demande du travail, « il faut s’y mettre » : c’est tapas. Le faire avec réflexion et s’aider de ses connaissances : c’est svādhyāya. Puis vient le temps d’īśvara-praṇidhāna, le temps du lâcher-prise. Ce lâcher-prise-là, n’est pas un acte qui nous fait violence. Il s’agit rarement de lâcher d’un bloc. C’est plus souvent une suite de relâcher-prise qui mène au lâcher-prise total. Īśvara-praṇidhāna, dans le sens de lâcher-prise, ce sera cesser de se cramponner, desserrer des liens, ou relâcher des nœuds, mettre de l’espace entre soi et « ses prises ».

 


Īśvara-praṇidhāna et les kleśa


Asmitā

Asmitā représente notre ego. Īśvara-praṇidhāna sera l’occasion d’accepter et de se permettre de ne pas tout contrôler. C’est accepter les évènements et les incidents qui ne dépendent pas de nous. Cela nécessite de faire appel à de l’humilité, réduire notre ego. 

Prenons l’exemple d’un évènement douloureux. Rien ne peut effacer cet évènement de notre vie mais, par le lâcher-prise, on va le mettre en perspective. On va l’inscrire dans tout le champ des innombrables évènements de notre vie et lui donner une place relative et non absolue. Cette acceptation, c’est dire « oui, certaines choses arrivent et je n’y peux rien ». Cela permet aussi de déculpabiliser.

Īśvara-praṇidhāna en tant qu’espace est aussi ce qui permet que le petit moi arrête de se confondre avec le vrai Moi. Nous y reviendrons avec samyoga et viyoga.


Rāga

Rāga c’est la passion, la fougue. Rāga peut nous faire entretenir un lien passionné avec un objet. De type fusionnel, ce lien nous ligote et nous enferme. Īśvara-praṇidhāna remet chacun à sa place en mettant de la distance, de l’espace dans cette relation. On dénoue le lien.

 


Dveṣa

Dveṣa crée un lien basé sur le rejet de l’objet. Ce lien peut occuper une place importante dans la vie et devenir parfois un support. Īśvara-praṇidhāna c’est accepter de se décentrer de l’objet douloureux, l’inscrire dans quelque chose de vaste, desserrer l’étau.

On peut voir aussi īśvara-praṇidhāna comme l’attitude qui serait le contraire de « prendre sur soi ». Īśvara-praṇidhāna, c’est déposer son sac à dos, déposer tout ce qui nous rend trop lourd et nous entrave. Autoriser la douleur, le chagrin, la colère à faire surface pour qu’ils puissent faire leurs chemins et passer.

Comme le petit enfant qui retient ses larmes jusqu’au moment où il s’abandonne dans les bras d’une personne aimante qui accueille son chagrin. Īśvara-praṇidhāna c’est s’abandonner, se lâcher dans cette entité qui nous accueille.


Abhiniveśāh

Abhiniveśāh représente toutes les peurs. Pour ne plus avoir peur, il faut avoir confiance. On peut avoir confiance quand on se sait porter par quelque chose. Īśvara-praṇidhāna c’est cultiver toutes les formes de confiance. Avoir confiance en ce qui va advenir et se laisser porter par ça. C’est aussi la foi de celui qui croit en Dieu. Iśvara, c’est le divin défini par l’aphorisme I-22.


Avidyā

Asmitā, rāga, dveṣa, abhiniveśāh prennent leurs racines dans avidyā. Ainsi, par le biais du kriyā-yoga, par la répétition du cycle tapas-svādhyāya-īśvara-praṇidhāna, avidyā va se réduire pour que nous puissions y voir clair. Īśvara-praṇidhāna nous offre un espace pour diluer nos souffrances comme en chimie quand on monte une dilution jusqu’à ce que la trace du composé ne soit plus perceptible.

Faire disparaître avidyā, c’est ne plus confondre le temporel et l’éternel, l’impur et le pur, le déplaisir et le plaisir, l’accessoire et l’essence. Cela est possible en « nettoyant » nos lunettes mais aussi en prenant connaissance de ce qui est éternel, pur, plaisir et essence, c’est-à-dire en prenant connaissance d’Iśvara. L’atténuation d’avidyā nous permet d’accéder à notre être essentiel.
 

Le kriyā-yoga invite à des actions concrètes, mais le cycle bienfaisant s’auto-alimente et finit par toucher des zones profondes en nous.


Peter Hersnack considère avidyā comme quatre refus inconscients possibles :

– refus du changement

– refus de l’ombre

– refus des limites

– refus des profondeurs

 

Refuser, c’est bloquer les choses. Rien que cela, en soi, est source de douleur. A l’opposé se trouve l’acceptation. Accepter, dire « oui », lever les barrages, c’est īśvara-praṇidhāna.
 

Le changement

Refuser le changement, c’est tout simplement refuser la vie. Elle n’est que changement permanent.

Se laisser porter par la vie, par ses vicissitudes, ouvrir grand les portes sans rien n’attendre ni retenir : īśvara-praṇidhāna.


L’ombre

Il y a de l’ombre en nous, tout ce qui n’est pas reluisant, tout ce que nous mettons sous le tapis. Nous ne souhaitons pas le voir. Nous refusons notre part d’ombre et sommes souvent inconsciemment en conflit avec elle. La peur nous empêche de faire la lumière. Accepter tout ce que nous sommes, sans jugement : īśvara-praṇidhāna. Cela se manifeste par satya.


Les limites

Les refuser, c’est se tromper de liberté. C’est croire que tout nous est possible, c’est quand notre petit soi se prend pour le grand Soi. Seul cela est sans limite. Accepter les limites, reconnaître certaines incapacités, dire oui à cela aussi.


Les profondeurs

Rester en surface, c’est confortable. On a l’impression de respirer. 

Accepter qu’il y ait quelque chose en nous de profond à découvrir demande du courage. Accepter d’aller au fond de nous-même, quelle expédition ! Une bonne dose d’īśvara-praṇidhāna est requise !


On peut voir que ces refus sont couplés à leur contraire.

Refuser les changements, c’est méconnaître ce qui est stable.

Refuser l’ombre, c’est refuser la lumière.

Refuser les limites, c’est refuser le sans-limite.

Refuser les profondeurs, c’est refuser le plus élevé.


 

Biographie  

Née dans les Hauts-de-Seine, Cécile a grandi dans le Berry, et vit à Ferrières-en-Brie en Seine-et- Marne.

Elle dispense des cours pour des associations de sports ou de loisirs notamment aux seniors, et en entreprise. Diplômée en 2016, son souhait est de consacrer, dans l’avenir, une part importante de son enseignement aux cours particuliers.