Être professeur de yoga – Être en devenir

Auteur: 
TURPYN Catherine



Par Catherine Turpyn (formatrice Laurence Maman)

Les principales questions explorées dans ce mémoire portent sur l’être et le devenir, sur la relation professeur-élève : la transmission et le désir, sur la nature du savoir transmis, et enfin sur le risque d’une instrumentalisation du yoga en Occident.
Je suis enseignante, mais pas de yoga, depuis plus de trente ans. La transmission est le cœur de mon métier. Enseigner, ça me connaît, comme on dit ! Et pourtant…

La rencontre avec le yoga a été déterminante dans ma vie. Si j’ai entrepris la formation de professeur, c’est parce que j’ai voulu pouvoir offrir à d’autres l’accès à une discipline qui relève plus d’un art de vivre et d’être, que d’une activité sportive ou de loisir ; c’est aussi parce que le monde va globalement plutôt mal, et que je nous en tiens pour collectivement responsables : certains y contribuent activement, par conviction, d’autres choisissent de le subir passivement sans opposer aucune forme de résistance, peut-être par confort ou par manque de force. Le yoga permet de tisser du lien. De reconstruire là où l’isolement et l’individualisme forcené ont fait et continuent à faire des ravages.

Dans l’enseignement, la transmission consiste à faire passer quelque chose qui en est digne – souvent quelque chose d’abstrait : un savoir, une qualité, des traditions – à quelqu’un d’autre. Celui qui sait, transmet son savoir, il le partage avec ses élèves – sans rien en perdre pour autant. Au contraire, d’être transmis, le savoir s’enrichit. L’acte de transmission exige de la part de l’enseignant une réflexion sur le fond – que transmettre, quel contenu ? jusqu’à quel point approfondir la matière ?  – et sur la forme – comment transmettre à tel ou tel public pour être entendu, avec quels mots, quels moyens, sous quelle forme ?  Sans cesse, il faut remodeler et reformuler ses connaissances.

Le savoir, fût-il scientifique, est de nature mouvante ; il est, comme toute chose, voué au changement (pariāma). Les découvertes articulées les unes aux autres servent à élaborer un savoir théorique qui servira de référence tant qu’il y aura consensus dans la communauté faisant autorité ; c'est-à-dire, jusqu’à ce qu’une nouvelle découverte vienne infirmer, pour tout ou partie, le savoir établi. D’où la formule d’introduction consacrée en recherche fondamentale : « Tout se passe, comme si… », il ne s’agit en vérité de rien d’autre que d’un discours s’adossant à un état des connaissances à un instant donné.

Pour être professeur, il faut avoir été élève 
Pour transmettre un savoir qui n’est pas inné, il faut commencer par l’acquérir, étudier, apprendre. Pour être professeur, il faut avoir été élève ; pour être un bon professeur, il faut le rester. Justement parce que tout, y compris le savoir, est en mouvement permanent. Interroger le savoir établi, pouvoir s’en détacher même, est fondamental pour qui veut enseigner. Le savoir doit aider à structurer l’enseignement sans être aucunement enfermant, chaque situation de transmission nouvelle fait appel dans le respect de ce qui a été transmis à la créativité, à l’inventivité, à l’engagement personnel du professeur de yoga.

La vision d’un monopole du savoir se situant du côté du professeur est une vision réductrice – fausse, en vérité. Il est certes souhaitable qu’un professeur ait de solides connaissances, qu’il ait une bonne longueur d’avance sur ses élèves ; il existe un savoir qui se transmet dans une filiation, mais le professeur de yoga n’est pas pour autant seul détenteur de savoir. Enseigner le yoga, c’est pour une part très importante chercher et découvrir ensemble, professeur et élève réunis. Une alchimie s’opère lorsque le savoir ancestral transmis de génération en génération rencontre le toujours neuf qui surgit à l’instant d’une rencontre entre deux êtres. On ne sait pas l’autre, encore moins à l’avance. Le savoir à découvrir, l’à-venir, le non-établi occupent une place centrale dans le yoga. D’ailleurs la tradition dans cette discipline veut que l’on ait un pied dans les textes (écrits et transmission orale), l’autre dans la pratique et l’expérimentation personnelle : à chaque étage de la transmission le savoir passe au filtre d’une subjectivité singulière, unique, et s’en trouve inévitablement modifié. Le passeur transmet consciemment ce qu’il assimile et retient d’un savoir déterminé ; il transmet inconsciemment, parfois à son insu, une part de lui-même, en quelque sorte un savoir qu’il ignore.

Le yoga, tradition et savoir en permanent devenir
Le fait même de le transmettre, transforme le savoir.  Et aucune transmission ne peut se faire sans une certaine perte – ce qu’elle apporte n’en est pas moins inestimable : le lien vivant à l’autre. Le yoga est à la fois une tradition et un savoir en permanent devenir, un chemin vers la liberté qui ne se trace qu’en cheminant. Librement. Avec sur le dos, le précieux petit balluchon que l’on a reçu d’un autre à qui l’on a fait confiance et qui vous a fait confiance.
Surgit alors la question : vais-je transmettre à mon tour ce que j’ai reçu, ou non ? La réponse à cette question dépend de chacun et de mille autres choses : la valeur accordée à ce qui a été reçu, la capacité à s’en détacher, le désir de partager ou non, la capacité et la volonté d’être dans le lien, la capacité à transmettre, etc.

Envisager d’être professeur de yoga présuppose non seulement de faire face au désir et aux attentes de l’élève – mais également aux siens propres. Le désir et les attentes de l’élève peuvent ne pas correspondre à ce que j’observe, grâce à ce que j’ai appris, de son besoin. Il faut alors s’adapter sans se dérober. De la même façon, mon désir – transmettre le contenu de tel ou tel sūtra, vouloir guérir consoler ou rétablir tel ou tel élève en souffrance – peut m’aveugler quant à ses attentes à lui. Il me faut n’être momentanément qu’écoute, mettre de côté mon savoir et ne venir y piocher librement qu’au moment voulu. État d’oubli, de pure présence dans l’instant, pour que la rencontre puisse avoir lieu.

Enfin j’aborde la manière dont certains exploitent le terme de yoga à des fins diverses et variées en Occident, à mille lieues de l’esprit du yoga transmis dans la lignée de Krishnamacharya et de TKV Desikachar : business – salles de sport éblouissantes équipées d’acrobates-stars servant d’appâts, assorties de boutiques de luxe proposant une panoplie de produits dérivés au prix fort ; re-business avec l’enseignement à distance – transmission hors sol par écran interposé, catalogue de postures enchaînées sans contexte, sans rencontre, sans échange, sans expérimentation commune ; séances de relaxation détente sans aucun rapport avec l’éveil sous l’étiquette « yoga »… Choisir celle/celui à qui l’on transmet engage la responsabilité de l’enseignant de yoga, dans une certaine mesure.

Prendre la liberté d’enseigner
Des années de pratique, beaucoup de lectures, une formation de quatre années… et pourtant j’ai du mal à prendre la liberté d’enseigner, à être professeur de yoga. Peut-être, parce qu’il faut s’autoriser, au moins pour une part, de soi-même – comme il est dit dans le Yoga-Sūtra de Patañjali et dans le khya kārikā : le yoga privilégie l’expérience personnelle directe chaque fois que cela est possible – et que cela ne m’est pas facile. Peut-être parce qu’avec la formation riche, intense, passionnante, j’ai découvert l’étendue infinie de tout ce que je ne sais pas – je me sens un peu comme une fourmi équipée d’une lampe frontale au pied de la pyramide de Kheops… Le yoga est ce qu’il me tient le plus à cœur de transmettre.