Éloge du Yoga-sūtra

Auteur: 
MARMECHE François

Pourquoi me semble-t-il désormais nécessaire de commencer toute séance de yoga, en cours collectif, par l’étude de l’un des sūtra de Patañjali ? En quoi, de plus en plus, me paraît-il indispensable d’éclairer ce que nous faisons sur un tapis par dix minutes de causerie sur un texte vieux de plus de 2000 ans ?


Tenter de répondre à ces deux questions conduit très vite à en poser une troisième : qu’est-ce que le yoga a de fondamentalement différent par rapport à la gymnastique douce, au stretching, à la méthode Pilates et à toutes ces techniques corporelles de bien-être qui fleurissent autour de nous et aimantent nos contemporains vers le culte du corps ? A priori, les gens qui viennent à nos cours de yoga ne viennent pas pour étudier des textes : leurs motivations sont très diverses, mais toutes très concrètes au départ : se maintenir en forme, acquérir plus de souplesse (rarement plus de force...), mieux résister aux maladies voire à la dépression, trouver un instant de respiration dans une vie trop agitée et stressante, parfois même simplement retrouver quelques copains ou copines pour passer un moment ensemble, ou échapper à l’ennui au moment désarmant du début de la retraite, qui brutalement étire le temps. Tout cela grâce à une séance de postures qui dure à peu près une heure, et dont la rumeur publique (livres, pubs, vidéos, mais aussi amis bien intentionnés) a dit qu’elle allait, répétée semaine après semaine, permettre de résister à la raideur, à l’usure d’un corps malmené par des heures de boulot en position assise ou sur des machines qui le déforment. Magique, la séance hebdomadaire de postures ?






Patañjali se soucie bien peu des postures

Et quand on ouvre le Yoga-sūtra de Patañjali, qu’on le parcourt, on a l’impression que l’auteur se soucie bien peu de ces postures : le terme qui désigne la posture – âsana – n’apparaît que deux fois (II-29, 46), celui de corps – kāya – six fois  (II-43 ; III-21, 29, 42, 45, 46) ; sur 195 aphorismes, ça fait bien peu ! Le travail postural ne constitue que l’un des huit membres du yoga proposé par Patañjali, dans le chapitre II, et la définition de la posture, fondamentale, n’a rien de technique. Dans le chapitre III, l’auteur nous met en garde contre la fascination que les effets merveilleux du yoga pourraient entraîner, notamment sur le plan physique : ces « pouvoirs » – siddhi – constituent autant d’obstacles sur le chemin du yoga. Visiblement, le culte du corps n’est pas au centre du yoga ainsi proposé ! Et même si cette petite enquête lexicale et statistique doit être élargie à d’autres termes qui, plus ou moins directement, font allusion au corps (en en citant des parties – gorge, nombril ou cœur –, en évoquant les sens, la force physique, la beauté), on parviendra à peu près à un total  d’une trentaine de sūtra sur 195 : 15% seulement !
 
Alors, y a-t-il maldonne ? Je ne le pense pas. Je crois que le Yoga-sūtra est enseigné – et doit l’être – pour que le pratiquant des postures, dès le début de sa pratique, ne se leurre pas sur ce qu’est le yoga : non pas une technique, mais une manière. Non pas le désir d’obtenir un résultat, mais la volonté de s’engager sur un chemin. Non pas adoration égocentrique du corps, mais révolution dans la conception que nous nous faisons couramment de notre corps, et, au-delà, de ce qui constitue notre singularité d’être humain. Je m’explique.


Suis-je là pour obéir ?

Il est frappant de voir que, dès le début du premier chapitre (I-2, 3), Patañjali nous parle de l’esprit, de la « maîtrise » de ses mouvements désordonnés et de l’installation progressive, en nous-même, d’un observateur. Abordons un exemple concret. Sur l’injonction de notre professeur, nous prenons une posture que tout le monde connaît : bhujangāsana, le cobra ; et au lieu de nous demander de la tenir pendant 5 ou 6 respirations, il ne dit rien et laisse tout le groupe sans consigne, sinon de détendre tout ce qui peut l’être et de bien respirer. Certes, assez vite, le corps nous  dit (mais quel est ce « nous » ?) qu’il en a assez et commence à se tendre, voire à trembler. Mais le plus intéressant, et de loin, est ce qui se passe dans notre esprit : comparaison avec les autres (« qui va descendre le premier à plat ventre ? », j’ouvre un œil pour voir : pour voir quoi ?), ressentiment vis-à-vis du professeur (« il exagère... » : mais « qui » exagère ? a-t-il donné un ordre ? et suis-je là pour obéir ?), doute (« cette posture n’est vraiment pas faite pour moi ! » ou bien « je ne suis pas fait pour cette posture » : mais quel est ce moi, ce je, et est-ce bien exact ? ), etc. Et puis, lorsque le professeur dit enfin (mais combien de temps cela a-t-il duré ? peut-être très peu, en fait ! qu’est-ce que ma conception du temps ?), avec légèreté, que ceux qui ressentent quelque douleur dans le bas du dos ou dans les bras peuvent faire quelques mouvements de bras ou replier les genoux dans un apānāsana – certains appellent cela le « fœtus » – doucement dynamique, quel soulagement ! Qui le ressent ? pourquoi ? et était-il nécessaire de « tenir » si longtemps ? Mon premier professeur aimait bien faire, de temps à autre, ce genre de plaisanterie...
 

Le corps, lieu privilégié du changement

Mais, allez-vous me dire, le yoga ainsi conçu est un supplice : faut-il souffrir pour se connaître et installer en soi un questionneur, un observateur ? D’abord, tout questionneur n’est pas forcément un observateur : les questions ne sont parfois que réaction épidermique, et l’observation naît de la répétition d’une expérience au cours de laquelle on peut toucher du doigt ce que sont réellement pour soi abhyāsa et vairāgya, persévérance dans la pratique et détachement, pour faire court (I-12 et suivants). Ensuite, il est intéressant de voir que nos réactions, nos questions sont comparables, si ce n’est semblables, lorsque le même type d’expérience est tenté avec la posture de śavāsana (que certains appellent « relax », mais qui veut bien dire « posture du cadavre » – tiens, pourquoi cherche-t-on à éviter ce nom ?), sauf si on s’y endort (mais ce sommeil aussi, et le réveil qui suit, sont pleins d’enseignements) ! Quand on pratique les postures, c’est à travers le corps que se révèle notre esprit. La posture physique est le cadre d’une expérience de conscience qui déborde largement le corps, et qui pourrait être balisée par le premier sûtra du second chapitre, définissant lui aussi le yoga de l’action comme exercice échauffant, étude de soi, et abandon de soi lorsqu’on semble avoir atteint ce qui constitue nos limites.
 
Corps ! Esprit ! Sommes-nous là face à une opposition, idée bien classique de notre tradition occidentale, et faudrait-il, pour pratiquer vraiment le yoga, installer le corps dans une position subalterne ? ou, pire, le mépriser ? D’après Patañjali, sûrement pas, et il ne s’agit pas de passer d’un extrême (survalorisation du corps dans le bien-être que procureraient les disciplines répertoriées dans le New-Age) à l’autre (subordination et mépris du corps par l’ascète). Le corps est sans doute le lieu privilégié où nous pouvons constater le phénomène du changement (pariṇāma : une dizaine d’occurrences dans le Yoga-sūtra) ; oui, lorsque nous commençons à pratiquer le yoga, c’est bien souvent pour améliorer, ou au moins entretenir ce corps que nous sentons vieillir dans sa fragilité, voire le préserver du vieillissement. Mais jour après jour, année après année, dans la pratique de nos postures, nous constatons bien que nous ne prenons pas de la même façon les postures, et parfois, si la maladie s’y met, que nous n’en prenons plus certaines : l’aventure du yoga continue, avec d’autres manières de procéder. Et bien souvent, la conscience de ce changement nous rend triste et nous angoisse un peu : pourtant, Patañjali nous a prévenu (II-15) : pour qui a du discernement, tout est douleur parce que tout change. Mais, prenons garde, il ne dit pas « tout dégénère », et le constat du changement universel qui gouverne notre monde, s’il semble douloureux, est aussi promesse. Promesse d’une aventure qui toujours se poursuit, sans installation possible, cristallisation et sclérose. Et ce terme, viveka, le discernement, rythme le Yoga-sūtra jusqu’à la fin du dernier chapitre (IV-29), prenant un sens de plus en plus positif. Dès la première posture, être en yoga c’est apprendre à voir, être dans une attitude de curiosité, et, de mieux en mieux, exercer son discernement, jusqu’à la fin de ses jours.
 

De la propreté à la pureté

Corps ! Esprit ! Y a-t-il opposition, sur ce long chemin du yoga ? Non, je ne crois pas : complémentarité plutôt. Plusieurs sūtra insistent sur un parcours d’approfondissement, qui part toujours du « grossier » (sthūla) pour aller vers davantage de subtilité (sūkṣma), dans une sorte de conscientisation de la matière corporelle, de mieux en mieux habitée. Certains parlent de postures abouties, en yoga, comme si l’on devait progresser vers une sorte de Forme idéale après les maladresses du débutant. Nulle part il n’est question de cela dans le Yoga-sūtra. Les sūtra me semblent tous pointer vers une posture habitée, et cette habitation se réalise dans nos maladresses même, dans nos tâtonnements, dans nos tentatives inabouties. Pour illustrer cela, lisons les sūtra qui nous parlent de quelque chose de très concret, en apparence : śauca, la propreté (II-32) ; bon, rien à en dire, apparemment, c’est une évidence pour soi et pour les autres, de se tenir propre ! Mais, dès le sūtra II-40, on s’aperçoit qu’on faisait fausse route (cf. le Commentaire de Bhoja) : la propreté est exercice dans le concret d’une méditation sur le corps, son encrassement constant qui fait partie de sa nature, et qu’il faut sans cesse évacuer ; nous n’avons plus en vue sa beauté, ni sa capacité de séduction, mais seulement l’observation de ce qu’il est réellement, sans les préjugés qui ont habituellement cours ; voici que le corps est un simple organisme qu’il faut entretenir correctement afin qu’il continue à fonctionner, afin que la vie continue en lui ; et le considérer ainsi nous amène forcément à modifier notre rapport aux autres corps, au monde ; car dès le sūtra suivant (II-41) , voici que de ce terme de « propreté » – śauca – on passe à celui de « limpidité », de « pureté » d’un esprit empli de bien-être car il peut mieux se concentrer, mieux orienter les sens  (indriya), ouvrir ou fermer à volonté les portes de la perception, et mieux sentir, expérience après expérience, que nous ne sommes pas ce que nous croyons être, enfermés dans nos habitudes, nos émotions et nos réflexes.
 
Le Yoga-sūtra balise un chemin qui, au moyen des postures, à travers le corps, et par le corps, est celui de la conscience, du discernement, de l’approfondissement de notre liberté.