A LA UNE

Karna ou la parole qui se dérobe

Auteur: 
PRIOUL Sylvie

 Par Béatrice Viard, formatrice IFY




Le nouvel opus des Cahiers de Présence d'Esprit «Mantra, formule magique ou moyen pour penser» (n° 18, sorti en juillet 2021) est un Cahier en deux parties, chacune accompagnée d’un CD audio chanté par Laurence Maman et Martyn Neal.

La première, Mantra, formule magique ou moyen pour penser, comporte des textes de Simone Tempelhof, Laurence Maman et un choix de situations du Mahâbhârata autour du poids de la parole rédigé par Béatrice Viard. On y trouve ensuite le livret des textes chantés dans le CD 1 avec les annotations de chant et indications de sens ou traductions. Ce demi-cahier se veut  pédagogique, et progressif dans l’introduction des mantras pour un pratiquant ou un enseignant. Les mantras les plus simples sont répétés deux fois pour ceux qui les découvrent.

L'autre demi-cahier s'intitule Donner de la voix, prendre la parole et questionne plus généralement la relation au son dans le yoga – au corps, au souffle, à la voix, à la parole – et ses effets sur celui qui chante. Il est majoritairement écrit par Laurence Maman. Deux « études de cas » rapportés par Laurence Maman et Béatrice Viard, invitent à qualifier ces effets de thérapeutiques. Il comporte aussi tous les textes du CD 2 avec les annotations de chant.
Martyn Neal précise : « Desikachar m’a toujours encouragé à creuser dans les racines de ma propre culture, certes sans refuser de m’enseigner le chant des textes sacrés de l’Inde. » Aussi ne soyez pas étonnés d’y voir se côtoyer un chapitre entier de la Taittirīya upaniṣad  avec des pièces de chant grégorien, ou la Valse de Melody Nelson.



Voici un extrait du texte de Béatrice Viard : «Le poids de la parole»


«Je repars de la citation de Charles Malamoud que fait Laurence Maman, dans laquelle il écrit : “Dans de nombreux mythes [...], la parole personnifiée ne cesse de fuir, de se dérober et il faut toujours faire des efforts pour la retenir ou la faire revenir.”
Elle m’évoque, dans le Mahābhārata (1) l’épisode suivant :
 
Une jeune princesse, nommée Kunti, est dotée d’un mantra qui lui donne le pouvoir de convoquer un dieu afin d’en avoir un enfant. A peine pubère elle l’essaye en évoquant le dieu soleil. Un splendide enfant lui nait qu’elle abandonne, comme il en fut fait de Moïse, dans un frêle esquif au fil de l’eau. Cet enfant est recueilli par un cocher qui l’élève. Son nom est Karna, à jamais bâtard d’être à la fois fils d’un dieu et fils d’un cocher.
 
Le Mahābhārata est le récit d’une lignée et d’une légitimité perdues du fait d’une inextricable imbrication entre les hommes, les animaux et les dieux, doublée d’une autre imbrication entre l’auteur et ses personnages. Il en résultera une immense guerre entre deux clans d’une même famille.
 
Par un des méandres de l’histoire dont tous les fils  s’embrouillent, Karna est anobli par un des deux clans. A ce titre il fait partie de la caste des ksatriya – nobles, guerriers, défenseurs du territoire. Quand la guerre se prépare, dans chacun des deux clans le plus valeureux cherche à se procurer une arme d’une puissance de destruction incomparable dont le nom est pasupata
A cette fin, Karna se fait engager comme serviteur d’un ermite, ennemi mortel déclaré de cette caste des ksatriya qu’il traque inlassablement une hache à la main.
Après un an de service son maître lui propose une récompense.
- Que veux-tu ?
- Pasupata, répond Karna
La négociation est longue, l’ermite est méfiant, Karna doit se déclarer fils de cocher pour dissiper ses soupçons. L’ermite ramasse sur le sol un bout d’écorce et le tend à Karna en disant : “La formule secrète est inscrite dessus. Mais si tu m’as menti pour obtenir le secret, qui que tu sois, au dernier moment le secret s’échappera de ta mémoire.”
« Karna s’enfuit en courant dans les bois. A chaque pas il se répétait la formule, il la gravait profondément dans sa mémoire, pour s’opposer à la malédiction, pour bannir à jamais l’oubli. » (2)
 
Enfant non reconnu, il est comme condamné au mensonge et le mantra qui lui est donné est lui-même incertain. Karna est le plus beau et le plus tragique personnage du Mahābhārata. Bâti sur une parole, celle par laquelle sa mère a convoqué un Dieu, il est aussi bâti sur un silence, et au moment ultime la parole s’absente à lui.»
 

[1] Le Mahābhārata est la grande épopée indienne au cœur de laquelle se trouve la Bagavad Gīta
[2] Jean-Claude Carrière (éd. Poche ou Belfond).

Tous les Cahiers de Présence d’Esprit sont à commander sur le site www.presencedesprit.org
 

Accueil des jeunes diplômés: retour sur la saison 2020-2021

Auteur: 
MARTINEZ Cynthia

Par Cynthia Martinez, professeure IFY
 
La première édition de l’Accueil des jeunes diplômé.e.s. se termine et laisse place à la seconde édition qui commencera le 18 septembre prochain. L’heure pour IFY-IDF de faire le bilan de ce projet pilote.
 
 
L'idée de l’Accueil des jeunes diplômé.e.s est née en 2019 du constat qu’une fois le diplôme obtenu, les nouveaux professeur.e.s peuvent se sentir livré.e.s à eux-mêmes. Ils/elles manquent, parfois, d’informations pratiques pour se lancer pleinement dans l’activité comme enseignant.e adhérent.e de l’Institut français de yoga. 
 
Le projet a été pensé sous la forme de quatre modules thématiques couvrant les principales préoccupations des futur.e.s enseignant.e.s:
- le rôle de l’IFY et de l’association régionale
- le choix du statut
- l’utilisation du site internet pour se faire connaître
- le retour d’expériences de professeur.e.s en activité.
Le/la participant.e accède à une information pratique et concrète, actualisée, et alimentée par l’expérience de chacun.e. Les modules se déroulent sur toute la saison, en présentiel, dans Paris intra-muros. 
 





A l’issue de l’Accueil, il/elle pourra:
  • Distinguer le rôle de l’IFY de celui de son association régionale. 
  • Prendre une place active dans la vie de son association et de l’Institut.
  • Choisir le statut approprié à sa situation et à ses besoins. 
  • Utiliser le site internet de façon optimale pour se faire connaître.
  • Savoir comment trouver une salle, fixer ses tarifs, faire adhérer à son association régionale. 
 
L’accueil permet également de tisser des liens entre les nouveaux professeur.e.s issu.e.s des différentes formations de l’IFY-IDF. Il/elle contribue ainsi au dynamisme de la communauté de professeur.e.s installée sur le territoire de l’Ile-de-France. 
 
Cette première édition a ainsi permis de confirmer le besoin réel des nouveaux professeur.e.s. 
 
«Bravo pour cette organisation qui a tenu malgré les contraintes sanitaires. Un grand merci pour cette belle expérience,
ces moments enrichissants et joyeux. Pour les rencontres avec des professeurs diplômés d’autres formations que la mienne.
Et pour tout ce que nous avons appris grâce au partage d’informations et d’expériences
tant de la part des organisatrices que des participantes. C’était la suite logique de notre formation de professeures,
une belle illustration de la transmission et des liens créés grâce au yoga» (Anne Liégey, participante de la première édition) 
 
«J'ai beaucoup apprécié les échanges entre "nouveaux" et "anciens" sur le fonctionnement de notre association,
les différents statuts possibles... Chacune a pu faire part de ses expériences. C'était très riche et m'a permis de revoir des "collègues"
de promo et de rencontrer d'autres enseignantes (eh oui!, que des femmes). Un grand merci à Anne et Cynthia qui ont rendu cela possible
et très convivial» (Claire Dessirier Roussel
, participante de la première édition)
 
L’initiative a été accueillie avec enthousiasme par les formatrices dont les élèves, récemment diplômé.e.s, ont participé aux modules. 
 
«Merci de cette initiative et de ce partage. Je suis heureuse que ce projet continue
et que de nouveaux diplômés puissent en bénéficier» (Marina Margherita) 
 
«Je partage les félicitations que vous adresse Marina. C’était vraiment quelque chose qui manquait.» (Laurence Maman) 
 
«Oui, bravo pour cette très bonne initiative.» (Anne Poirier)
 
Le projet pilote, présenté en Collège des associations (CDA), a suscité un vif intérêt de la part d’autres associations régionales qui pourraient le développer à leur tour. 
 
Au regard du succès rencontré, l’association a décidé de renouveler l’expérience et ouvre une nouvelle session le 11 décembre 2021. Les personnes intéressées peuvent s’informer auprès de la commission Accueil jeunes diplômé.e.s en envoyant un courrier électronique à : jeunesdiplomesidf@gmail.com
 


 

Danse et Yoga, voyages intérieurs

Auteur: 
HUGOT FREDERIQUE

Par Frédérique Hugot, professeure IFY

Formée à l'enseignement du yoga par Marina Margherita, Frédérique Hugot nous propose des extraits de son Mémoire de fin d'études consacré aux rapports du yoga et de la danse.
Ces extraits traitent des rapports entre thèmes d'improvisation en danse et bhâvana.




Thèmes d’improvisation en danse


Pour faciliter le rapprochement entre thème d’improvisation et bhâvana, j’ai rassemblé les thèmes d’improvisation danse en grandes catégories:

Les situations psychologiques : la famille, la séparation, la peur, le doute, l’impatience, les situations inextricables, l’incommunicabilité, la rivalité, la quête, l’hésitation, les regrets, l’accumulation, être embrouillé / c’est compliqué, l’interdit, je m’en fous, la rencontre (puis chacun écrit ce qu’il a vu dans les duos des autres).

La mémoire sensorielle : le froid, la canicule, un parfum, la gourmandise.

Les thèmes à la frontière du physique et du psychologique : le dégoût et le charme, recevoir quelque chose de quelqu’un et en faire quelque chose, la lutte, le sport, le labyrinthe, attraction et répulsion, l’abandon, la nonchalance, le vertige, le plaisir, le tiraillement.
Les directives qui vont créer des situations, provoquer des sensations ou des émotions : composition collective (cadavre exquis), revivre seul quelque chose qui s’est passé en duo, le corps largue les amarres et fonctionne sans la tête, l’extérieur et l’intime (faire les mêmes mouvements avec ces deux intentions), suivre un leader, s’identifier à un autre danseur et entrer dans son univers, s’identifier à un animal, s’identifier à un masque.
Improviser à partir d’un texte : l’univers du conte, poèmes de Prévert, soliloque.


Le thème d’improvisation oblige à creuser dans une direction


De façon générale, un thème porteur crée une tension qui va provoquer le mouvement. La plupart des thèmes portent en eux cette tension (le doute, le vertige). Lorsque cette tension n’est pas évidente (le charme), il est plus facile de travailler en alternant sur les contraires (le dégoût/le charme).

Le thème d’improvisation oblige à creuser dans une direction, il permet d’aller plus loin, évite de se disperser, de se contenter d’effleurer quelque chose. Le thème permet de se concentrer pendant toute la durée de l’improvisation et parfois il nous habite pendant toute une période. Grâce au thème, des mouvements et des situations inédites vont émerger.
Un thème d’improvisation peut nous parler intellectuellement, mais ça ne suffit pas. Il faut le laisser résonner en nous, le garder à l’intérieur de soi, sans s’acharner, accepter de prendre des chemins détournés pour y revenir, voire même recourir à l’attitude mentale opposée, pratipakṣa bhâvana, mentionnée dans l’aphorisme II.34 du Yoga-sûtra comme stratégie pour esquiver une pulsion conflictuelle.


Chacun cultive son univers et se confronte à ses limites


Chaque danseur s’approprie le thème à sa façon, certains peuvent développer des gestuelles similaires, mais souvent les directions prises par chaque personne sont très différentes. Chacun cultive son univers et aussi parfois se confronte à ses limites. Indirectement, par le biais d’un travail créatif, chacun apprend à se connaître, à identifier les registres dans lesquels il est à l’aise et ceux qui lui sont plus étrangers.

Bhâvana d’une séance de yoga


Le bhâvana est un point d’attention qui porte l’imaginaire lors d’une pratique de yoga. Ce point d’attention peut être spécifique à une posture, mais il peut aussi accompagner toute la séance. Un bhâvana peut référer à quelque chose de concret, comme par exemple les appuis dans le sol, ou bien donner une image, comme par exemple inspirer par le sommet du crâne ou même référer à un sentiment, comme par exemple le courage dans la posture du héros.


Support d’attention choisi pour faire apparaître quelque chose


Avant le premier atelier de yoga avec Marina Margherita, je n’avais jamais entendu parler de cette notion de bhâvana. C’est d’ailleurs un des éléments qui m’a décidé à entreprendre la formation de professeur de yoga. C’était après une séance où il était question de chercher alternativement la stabilité dans le mouvement et l’immobilité vivante. J’étais conquise par cette recherche !

Revenons à l’étymologie du mot sanskrit dont la racine BHA signifie "naître, devenir".
bhâvana signifie :
- qui détermine l’existence
- support d’attention choisi pour faire apparaître quelque chose
- qui fait le bonheur, assure le bien être
- création mentale
- conception
- foi dans quelque chose
- source de méditation
- fait appel à l’imagination pour faire apparaître quelque chose
- visualisation

Définition de bhâvana par Desikachar :
- To become something
- Cut mechanical behaviour
- To visualize


Sortir de ses conditionnements


Ces définitions mettent l’accent sur la création, l’imagination, la visualisation, cela rapproche le bhâvana du thème d’improvisation dont le but est de stimuler l’imagination du danseur. La définition de Desikachar «to cut mechanical behaviour» tend aussi à rapprocher le bhâvana des thèmes d’improvisation qui aident le danseur à sortir de sa routine, de son vocabulaire habituel. De même, le yoga vise à sortir de ses conditionnements.

Par ailleurs, la notion de «foi dans quelque chose» est aussi nécessaire au danseur. Il est impossible d’improviser sans s’engager pleinement dans le sujet qu’on se propose. Le danseur peut bien sûr douter, se questionner, mais jamais pendant qu’il improvise, à ce moment là il doit être totalement convaincu.


Le choix du bhâvana est infini et propre à chaque enseignant


Comme pour les thèmes d’improvisation, le choix de bhâvana est infini et propre à chaque enseignant. A titre d’exemple, voici un récapitulatif et une tentative de classement des bhâvana que j’ai entendus au cours de ma formation de professeur de yoga.

Point d’attention sur le corps
- Séance qui prépare une posture cible, attention sur les parties du corps qui doivent être préparées
- A l’inspiration l’attention est au centre de la poitrine, à l’expiration sur le ventre
- Rechercher la stabilité dans le mouvement (dans les postures dynamiques) et l’immobilité vivante (dans les postures statiques)

Stabilité et confort
- YS 2.46 stabilité, appuis / aisance, confort
- Appuis, ancrage, stabilité

La respiration est au centre de la séance
- Energie, rétention poumons pleins (RP)
- Séance vers rétention (RP ou RV)
- Rythmes respiratoires
- YS 1.34 Attention au souffle
- YS 2.49 Prânayama, se laisser guider par la respiration
- Préparation au sommeil
- Prâna / Apana

Concentration sur les sens
- Son, mantra
- Du son au silence
- Regard : ouvrir les yeux sur l’inspiration, les fermer sur l’expiration
- YS 1.35 Concentration sur les sens

Jeu sur des opposés
- Intérieur / extérieur
- Espace avant / espace arrière

Thèmes issus du Yoga-sûtra

- «Abhyasa» : engagement, discipline
- «Abhyasa / Vairagya» : Faire, Laisser faire
- Connaissance par étapes (krama)
- YS.1.17 Samprajñata, la connaissance par étape
- YS 1.41 Samapatti, harmonie, fusion, «je suis asana», fusion souffle et mouvement
- Observateur / champ d’observation (YS 2.20 à 2.25)
- Approcher une posture difficile avec samtosha (contentement)
- Approcher une posture difficile avec vairagya (détachement)

Relation à l’autre
- Enchaînement en miroir en binôme

Ces bhâvana s’adressent à un groupe dans le cadre d’une formation. Beaucoup sont inspirés du Yoga-sûtra qui constitue le fil conducteur de la formation. Dans le cadre d’un cours individuel, le bhâvana sera choisi en fonction de la personne, de sa demande, de là où elle en est.

Le Yoga-sûtra est une source inépuisable, mais finalement, tout peut être source d’inspiration pour un bhâvana, du moment qu’il permet d’orienter le mental, de multiplier les différentes façons de vivre une même posture.


Créer des conditionnements positifs pour résoudre un problème


Lorsqu’un bhâvana s’adresse à un groupe, il doit permettre à chacun de s’y retrouver. Une formulation à la fois synthétique et ouverte facilite l’appropriation par chacun. Lorsqu’un bhâvana s’adresse à une personne, il peut être très spécifique et peut même être utilisé pour créer les conditionnements positifs nécessaires à la résolution d’un problème. Par exemple, une personne qui manque de confiance en elle peut pratiquer des postures d’ouverture en pensant à un personnage courageux. A force d’invoquer l’image de ce personnage, cela peut permettre à la personne d’acquérir peu à peu ses qualités.


L’imagination agit sur le corps qui à son tour agit sur le mental


Je me souviens d’une série d’improvisations sur les animaux, grâce auxquelles j’ai réussi à sentir naître en moi la sophistication. C’est un registre qui m’est difficile, mais après plusieurs séances à me mouvoir comme une langouste, j’ai pu mettre cette langouste dans une femme et lui trouver une gestuelle naturellement sophistiquée.

La différence avec le yoga, c’est que je ne cherchais pas à résoudre un problème personnel mais à élargir un registre de jeu. L’objectif n’est pas le même, mais les outils sont fort semblables. L’imagination agit sur le corps qui à son tour agit sur le mental et les représentations.


Inciter à la prise de conscience


Un bhâvana peut être actif, induire fortement quelque chose comme dans l’exemple du personnage courageux ou bien induire quelque chose de façon plus ouverte (ex. ancrage, stabilité). Il peut aussi être passif et ne rien induire du tout mais simplement inciter à l’observation, la prise de conscience.

La prise de conscience d’une ambiance qui s’est créée dans une improvisation collective, la prise de conscience d’une émotion ou d’une image induite par un mouvement, c’est aussi une façon d’orienter le cours d’une improvisation qui a pu commencer de façon libre. Au départ, il n’y avait pas de thème, mais il se construit peu à peu par l’observation de ce qui s’y passe. Parfois, le fait de formuler ce qui est en train de se jouer, le fait advenir de façon plus précise et plus riche.

En danse, l’observation permet de générer quelque chose, la prise de conscience permet d’affirmer, de développer ce qu’on a observé, toujours dans un but de jeu. Pour le yoga, l’observation ne vise que l’observation, la prise de distance, le discernement. A nouveau, l’objectif diffère mais les outils se ressemblent.


Le même geste est vécu différemment


Les bhâvana permettent d’étendre à l’infini la pratique de postures identiques, identifiées, codifiées, reproduites maintes fois. C’est le levier qui permet de revisiter les postures, de les redécouvrir. Le même geste est vécu différemment.

Grâce aux thèmes d’improvisation, de nouveaux gestes vont survenir, certes, c’est un des buts, mais surtout ils vont être habités de façon différente. Et c’est ce qu’on recherche, comme un musicien et son travail d’interprétation. Le même mouvement, selon qu’il soit porté par un thème ou un autre représente quelque chose de totalement différent.


Inconséquence ou prise de risque ?

Auteur: 
BOOS Brigitte

Par Brigitte Boos, professeure IFY

 

Je remarque que je m’agace souvent en observant le comportement de certaines personnes que je qualifie d’inconséquentes et je me demande : qu’est-ce que l’inconséquence, le suis-je parfois moi-même ? En premier lieu, je me fais la réflexion qu’être inconséquent, c’est adopter un comportement dont les conséquences font souffrir ou portent atteinte, physiquement ou psychiquement, à moi-même ou aux personnes de mon entourage ou qui dégradent mon environnement, et au sens large, la planète.

Dans le dictionnaire, « inconséquent » est un adjectif qui qualifie une personne qui manque de logique, de cohérence dans sa conduite ; action, parole, idées irréfléchies, imprudentes ; personne qui n’envisage pas les conséquences de ses actes ou qui n’est pas prête à les assumer.
En fait, ce qui m’agace, ce sont les personnes qui ne sont pas prêtes à assumer les conséquences de leurs actes, mais aussi, celles qui ne réfléchissent pas assez avant d’agir afin d’anticiper les conséquences… anticipables !
J’utiliserai ci-après le terme « comportement » pour désigner l’action comme la non-action, la parole comme le silence, le faire comme le laisser-faire. Pour ce qui est des idées, de la pensée, je me pose la question de l’inclure ou pas car nous savons tous que notre corps parle à notre insu… Je pourrais donc l’intégrer dans le silence ou le laisser-faire. Une formatrice répétait souvent aux futurs formateurs qu’elle était en train de former : « La meilleure façon de ne pas dire quelque chose est de ne pas le penser! »
Je prends ici le postulat* que tout comportement est motivé, consciemment ou inconsciemment, par une volonté de modifier quelque chose dans le futur. Il s’agit donc d’obtenir un résultat plus ou moins précis, plus ou moins proche dans le temps, d’ampleur plus ou moins significative, qui touchera soi-même et/ou son entourage et/ou son environnement. La difficulté est que les conséquences d’un comportement sont souvent des dommages collatéraux du résultat que l’on ciblait.


Peut-on anticiper toutes les conséquences au moment de décider de notre action ?


L’anticipation se fait de manière plus ou moins réfléchie, à partir de notre expérience passée (rôle de la mémoire, smrti (YS - I.11) et à partir de notre capacité d’imagination et de créativité, vikalpa (YS - I.9), mais aussi dans l’instant, dans la réaction, grâce à notre capacité de perception et d’analyse de la situation (YS - I.7 et 8, perceptions juste et erronée). De plus, il y a les imprévus, ce qui n’est pas contrôlable, ce dont on n’a pas connaissance, ce qui ne dépend pas de nous (YS - II.15, guna). Et lorsque la situation est inédite pour nous, comment fait-on ? Probablement par analogie, avec plus ou moins de créativité, d’intuition. Il y a donc les conséquences souhaitées, plus ou moins conscientes (cf. postulat) et celles que l’on découvre !


Sommes-nous donc tous voués à avoir des comportements inconséquents ?


Examinons ce que dit la loi du karma dans le Yoga-Sûtra. Elle traite des fruits, donc des conséquences de nos comportements, qui vont impacter nos conditions de vie, dans un délai plus ou moins différé, de manière agréable ou désagréable, avec une intensité variable et qui peut durer plus ou moins longtemps. Ces conséquences peuvent aussi avoir un impact sur nos expériences de vie à venir (YS - II.12 à II.14).

Or, il est extrêmement difficile de prévoir toutes les conséquences de manière précise, dans leur nature, leur durée, leur intensité et qui ou quoi elles vont impacter. D’où une prise de risque inéluctable. Nos comportements auraient toujours une part de risque, donc d’imprudence… et d’inconséquence ! Toutefois, si la prise de risque est réfléchie, anticipée, acceptée, c’est-à-dire si je suis prête à assumer toutes les conséquences, y compris celles que je n’avais pas envisagées, peut-on encore parler d’inconséquence ? Pour autant, n’est-ce pas préjuger de mes capacités, mettre la barre trop haut ?
Peut-être serais-je seulement plus ouverte et capable de faire face aux conséquences désagréables et le cas échéant, de me relever de ce que je considérais comme un échec. Peut-être, la phrase de Nietsche,« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort », s’appliquerait-elle plus facilement à moi. Peut-être serais-je aussi plus encline à faire preuve d’empathie envers mon entourage auquel j’aurais causé du tort. Par ailleurs, la peur des conséquences pourrait mener à l’immobilisme et à une situation qui se dégraderait jusqu’à une souffrance devenue insupportable (burn-out, suicide par exemple).


Puisque la prise de risque semble inéluctable, comment faire pour la limiter, c’est-à-dire limiter le potentiel de souffrance que mon comportement peut créer ?


La loi du karma énoncée dans le Yoga-Sûtra nous apporte des éléments de réponse. Elle énonce que le type de conséquences dépend de l’origine de la motivation de notre comportement. Elle fait référence à cinq sources potentielles de souffrance que sont l’ego, la peur, l’avidité, le rejet et la méprise concernant des valeurs fondamentales (YS - II.3 à 9). Si notre comportement est guidé par l’une de ces 5 sources, les conséquences seront potentiellement (très) difficiles à vivre, pour nous et/ou notre entourage. Or, le sutra II.16 énonce que la souffrance non encore advenue doit être évitée. Comment faire ? Le Yoga-Sûtra propose la réflexion méditative sur ce qui nous motive profondément dans notre action, dans notre vie (YS - II.10 et 11).

J’ai fait plus haut le postulat que notre comportement vise un changement, or, nous avons tous vécu la difficulté de changer notre comportement du fait de nos habitudes (comportements) et de nos conditionnements (pensées). Selon le Yoga-Sûtra, du fait de notre fonctionnement, le changement est source de souffrance par lui-même (YS - II.15), or la vie est changement, de la naissance à la mort. C’est pourquoi, le yoga propose un chemin de transformation, avec des changements progressifs par des prises de consciences successives et de petits pas qui ancrent la transformation en nous. Toutefois, reconnaissons que nous sommes souvent plus enclins à rechercher le changement chez les autres que pour nous-même ! Le changement nous est parfois imposé par la vie (maladie, burn-out, évènements extérieurs heureux comme moins heureux, etc.). Concernant notre environnement, nous changeons plus facilement nos habitudes quand nous pouvons voir directement les conséquences de nos actes que quand celles-ci sont non visibles dans notre quotidien, comme la fonte des glaces aux pôles par exemple.
Les transformations dans notre fonctionnement sont abordées au troisième chapitre du Yoga-Sûtra. Celui-ci concerne le processus de méditation comme moyen de développer de la clairvoyance sur nous-même, donc sur nos comportements. Le quatrième chapitre traite de l’influence d’une personne sur une autre, ce qui pourrait être le changement, la conséquence souhaitée par notre comportement sur notre entourage. Ainsi, le sutra IV.3 énonce : « L’initiateur du changement agit de manière indirecte, subtile. Comme le fermier, il ouvre une brèche dans la digue pour laisser l’eau s’écouler. » Il s‘agit donc de contribuer à lever les obstacles qui empêchent l’écoulement harmonieux de la vie.
Enfin, au quatrième chapitre, il est énoncé que l’action du yogi n’est ni blanche ni noire, c’est-à-dire qu’une action juste ne laisse aucune trace dans notre mémoire ni celle des autres, quelle qu’elle soit, agréable ou désagréable, pour ne créer ni rejet ni dépendance. Ne laisser aucune trace signifie qu’il n’y a plus de conditionnement, plus d’impact du passé sur le présent. Un yogi est donc une personne qui ne se pose plus la question des conséquences de son action, elle agit en levant les obstacles, pour elle-même et pour son entourage, dans la clairvoyance de la réalité dans laquelle elle est. Comment savoir si le yogi a agi comme le fermier ? Comment savoir s’il est celui qu’il prétend être ? A la qualité de sa relation avec autrui et aux résultats de ses actions.

*Postulat : Principe non démontré que l'on accepte et que l'on formule à la base d'une recherche ou d'une théorie.

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