A LA UNE

Désir…

Auteur: 
BRUHL ROUGON Lara

 

Désir aime les chemins de terre

Aux rives de l’océan

Aime au chant

L’espace infini d’un souffle

A  l’appui du soleil

A l’écoute des paroles

A l’encre 

Ivre d’oralité

Désir aime

Sans commencement

Ni fin

Entre trace et écart

Tisse

A  la beauté du jour

Qui jubile 

Au germe de tes  nuits

Au souvenir

Des instants 

A vivre 

 

Oiseau aux ailes déployées


 


LE DÉSIR DE YOGA

Auteur: 
BOURGEA Chantal

C’est la rentrée et nombreux sont ceux qui « reprennent le yoga », ressentant un désir de yoga. S’il y a désir, c’est qu’il y a manque : qu’est-ce que l’on n’a pas et que l’on vient chercher ? Quel désir nous pousse à pratiquer ? Ai-je déjà ressenti un désir qui paraisse de même nature ou le désir de yoga est radicalement différent ?
 

Bien sûr, il y a le bien-être en fin de pratique, mais parfois le yoga nous bouscule un peu et c’est bien ; puisqu’on souhaite changer quelque chose, il faut bien qu’il y ait changement et le changement… ça change ! L’offre de bien-être est pléthorique aujourd’hui, pourquoi le yoga spécifiquement – et ce yoga-là – de quoi a-t-on envie/ besoin/ le désir – au passage, ces mots sont-ils synonymes ?

Peut-être sait-on quelque chose de la finalité du yoga, peut-être pas, peut-être la pressent-on, peut-être y a-t-on goûté ? Liberté intérieure et joie sont au bout du chemin. Quoi qu’il en soit entre nos (très) nombreuses mises sur le tapis et l’aboutissement, il se passe du temps, beaucoup, et souvent, des moments où on doute, on arrête, s’inscrit à un (tout) autre cours, projette de s’y remettre…
 

Le yoga GPS

Le yoga n’ajoute rien, aucun professeur ne fait une injection de yoga. Chacun a tout en lui certes, mais le souci est qu’on a perdu le chemin. Il nous faut un mode d’emploi, un GPS. Et on trouve quoi, ou plutôt qui ? Soi ! Le désir de yoga serait alors un désir de Soi… désir de se rapprocher, d’être en relation avec sa vérité, son authenticité, sa personnalité profonde dégagée d’emprunts qui ont eu leur utilité mais qu’on ne sait plus comment rendre, c’est à dire « lâcher ». Curieuse démarche : à partir d’un ressenti de manque, la réponse est de lâcher pour trouver !

Clairement ou confusément, on vient au yoga pour se retrouver, ce qui produit un allégement, une simplification, une clarification. Il se peut qu’il faille continuer à porter tel vêtement d’emprunt mais quand on l’identifie comme tel, il ne pèse plus le même poids sur nos épaules, « on respire ».
 

Le désir d’être avec soi

Peut-être est ce cela qui nous détend. Dé-tendre : arrêter de tendre vers quelque chose, on ne s’est plus occupé d’être comme ci, comme cela, on est et c’est tout (ce n’est pas toujours ni simple ni rapide soyons réaliste… et patient). Le yoga remet chez soi, avec soi, littéralement « dans sa peau », puisque le corps y participe grandement.

Dans une posture, il y un moment où l’on est ajusté, ce n’est pas qu’elle soit parfaite, ou idéale, c’est qu’à ce moment précis, elle est juste pour moi ; il n’y a rien à retirer, à ajouter, à modifier, on la vit tout simplement. Expérience et mémoire de cette expérience. Le désir d’être avec soi fondamentalement ; comme une étincelle, il y a eu contact, passage du bien-être à l’Être bien, cela dure une minute, quelques heures…

Une mise en ordre, un alignement, une clarté, une évidence, une simplicité, un silence, une plénitude, un allègement, une restauration, une joie… Chacun nomme à sa façon ou ne nomme pas.

 

 

Kâma, nom propre et nom commun

Auteur: 
PRIOUL Sylvie

Quoi de plus humain que le désir ? Qu’il soit futile ou irrépressible, brûlant ou assoupi, le désir nous pousse à vivre, à aimer, à expérimenter… Il est à l’origine de toutes nos actions, des plus simples aux plus sophistiquées : le désir de manger une glace au chocolat comme celui de trouver la solution d’un problème scientifique.


Un dieu jeune et beau

 

En Inde, le désir est un dieu, Kâma. Des hymnes lui sont consacrés dans le quatrième des Védas, l’Atharva-veda (IX-2), et, dans ce texte, Agni, le feu sacrificiel, est présenté comme une forme de Kâma. Ce désir-feu est toujours bien présent dans notre vocabulaire : on parle d’un désir ardent, brûlant, qui nous consume… surtout quand il s’agit de la passion amoureuse. Car Kâma est bien sûr le dieu de l’Amour charnel, tout comme Eros dans la mythologie grecque.

La généalogie de Kâma est incertaine : selon certains textes, il est « né de lui-même » (âtma-bhû) et sort des pensées de Brahma alors que celui-ci contemple la femme qu’il a créée et dont le désir qu’elle lui inspire est à l’origine de toutes les créatures. Dans la Taittirîya-brâhmana, il est fils de Dharma (la Loi) et parfois de Shraddhâh (la Foi). Dans les Purâna, il est fils de Krishna et de Rukminî – autrement dit de Vishnou et de Lakshmî –, et la famille s’agrandit : il a une épouse, Ratî (la Passion, la Volupté), un frère cadet, Krodha (la Colère), un ami, Vasanta (le Printemps) et deux enfants, un garçon et une fille. Kâma, on s’en doute, est jeune et beau et se promène en compagnie des apsara et les gandharva (nymphes et musiciens célestes). 

Son animal-véhicule est un perroquet (ou une perruche) et celui de sa compagne, un pigeon – des oiseaux connus pour former des couples inséparables. Il est armé d’un arc, Hasita, fait d’une canne à sucre, dont la corde est une chaîne d’abeilles,  et il décoche… des fleurs. Selon le mythe ancien, ces fleurs lui ont été données par Brahma qui s’adresse ainsi à lui dans le Shiva pûrana «  Ô bel homme, en suscitant l’amour ou égarant l’esprit des gens par ta beauté et ces cinq flèches, accrois le monde. » 

 

La puissance de Kâma est telle que c’est à lui que les dieux demandèrent secours alors que le démon Târaka dominait le monde. Sachant que seul un enfant de Shiva et Pârvatî pourrait anéantir ce démon, ils envoyèrent Kâma instiller le désir dans le cœur de Shiva alors plongé dans une profonde méditation. Vasanta, le Printemps, qui accompagnait Kâma, réveilla la Nature rendue aride par l’ascèse de Shiva. Troublé par les senteurs printanières, le dieu ouvrit les yeux alors que Kâma décochait l’une de ses flèches. La flèche atteint son but, mais Shiva irrité réduisit Kâma en cendres par le feu de son troisième œil. C’est pourquoi Kâma est appelé Ananga (Sans corps). L’histoire est encore longue, mais elle finit bien : Shiva s’unit à Pârvatî qui donne naissance à celui qui délivrera le monde de Tarâka et Kâma renaît comme fils de Krishna et Rukminî sous le nom de Pradyumna (le Conquérant invincible).  Les dieux indiens ont toujours de nombreux noms – on dit que Shiva en a plus de mille – et Kâma ne fait pas exception. En plus des deux précédents, il est aussi appelé : Darpaka (Celui qui enflamme), Kusa mâyudha (Aux armes de fleurs), Pañcabâna (Aux cinq flèches de fleurs), Makaraketana (A l’étendard orné d’un makara), Manmatha (Celui qui trouble l’esprit), Mâdana (l’Enivrant). Il est dit aussi Samsâra guru (Maître du monde) : « Pour éprouver les sages et les dieux, on fait appel à lui. Sa présence troublante et ses armes les détournent de leur quête sacrée, de leurs méditations et de leurs ascèses. Il bouleverse, il dérange, mais le monde ne peut se passer de lui. Le désir qu’il suscite et l’élan vital qu’il représente sont à l’origine et à la source de tout ce qui est. C’est pourquoi on le nomme le Samsâra guru, le maître du monde phénoménal, des cycles de la vie. » (S. Combe)

En Inde, on le vénère avec des guirlandes d’ashoka rouge – cette fleur est le symbole de l’amour – et on l’invoque durant les cérémonies de mariage. 

 

Les deux faces de kâma

 

Le désir est inhérent à condition humaine : sans désir pas d’action et l’homme est un être qui agit, qui est poussé à agir en permanence. Il est, suivant l’expression de Michel Angot, « profondément rajasique » (de rajas l’un des trois guna, qui se traduit par l’instabilité, la mobilité, le mouvement) : « On ne voit jamais ici-bas une action accomplie par un homme qui n’en ait pas le désir : en effet, quoi qu'il fasse, c’est le désir qui en est le motif » (Manu, II 3-4). Plus près de nous, c’est aussi ce que dit Spinoza : « L’appétit (le désir) n’est par là rien d’autre que l’essence même de l’homme… » (1)

Ce désir essentiel, c’est encore kâma, cette fois sans majuscule. Il fait partie des « quatre buts de la vie » (les mobiles de l’action humaine), dont les trois autres sont artha – la possession matérielle, la richesse –, dharma – la Loi qui définit les droits et les devoirs de chacun dans la société – et moksa – la Libération.

« L’artha, le kâma et le dharma, formant ce qu’on appelle le trivarga ou “groupe des trois”, sont les objectifs de ce monde : chacun d’eux implique une orientation propre, une “philosophie de la vie” ; à chacun est consacrée une littérature spéciale. » (H. Zimmer)

Kâma, dans ce contexte, c’est d’abord le plaisir et l’amour. Un traité célèbre au-delà des frontières indiennes aborde le sujet : le fameux Kâma-sûtra de Vâtsyâyana, qui traite non seulement de la sexualité mais aussi de tous les aspects de la vie de couple. 

C’est aussi le désir « au quotidien », les petits plaisirs inoffensifs, qui rendent la vie agréable. Placé sous le contrôle du dharma – on retrouve ici trace de la filiation supposée du dieu avec le Dharma, lui aussi déifié –, kâma donne des couleurs à la vie qui sans lui serait terne, insipide. Le désir qui suit le dharma ne lèse ni ne fait du tort à quiconque.

 

Mais kâma peut aussi sortir du cadre du dharma et devenir alors un des six ennemis internes – les șad ûrmi. Ces ennemis sont des samskara (conditionnements, habitudes) profondément ancrés en nous et qui influent sur nos comportements à notre insu. Ils sont issus de la répétition d’actes qui entretiennent, alimentent, cet ennemi intérieur. Nous produisons nous-mêmes nos ennemis, dont le premier est kâma : dans le Yoga-sûtra, le mot kâma n’est pas mentionné, mais on trouve celui de râga : la passion, l’attachement, l’un des klesha (facteur de souffrance), dont on peut dire qu’il est la racine qui permet à kâma de grandir et de se manifester au travers de nos actes.

Kâma peut s’intensifier pour se transformer en mohâ que le dictionnaire Huet traduit par « folie, égarement dû à l’attachement au monde phénoménal » : c’est le désir aveugle. Plongée dans le désir irrépressible de l’objet, la personne n’est plus accessible au raisonnement ou au conseil. Qu’on songe aux trépignements et aux cris des enfants qui réclament des bonbons au supermarché ! 

A un stade encore plus fort, le désir est toujours aussi intense, mais cette fois on est prêt à tout pour l’obtenir : c’est le désir fou, qui devient mada (ivresse, fureur). C’est ce qui pousse certains politiciens à toutes les turpitudes pour arriver au pouvoir.

Ces aspects violents du désir peuvent être comparés à une forme d’addiction : il y a une sensation de manque – je ne peux pas vivre sans cet objet, je « dois » l’obtenir – ; l’esprit est littéralement occupé par cette quête ; toute action est orientée vers la satisfaction du désir, quitte à commettre des actes répréhensibles (voler, tuer) et, une fois le désir assouvi, l’objet tant convoité ne procure qu’une satisfaction temporaire. Et le désir renaît…

 

Nous ne sombrons heureusement pas tous dans les abîmes du désir fou, mais nous avons certainement tous fait l’expérience d’un désir impérieux, d’une « pulsion » incontrôlable. Restons donc attentifs à ce qui nous pousse à agir, à ce qui nous meut, sans nous interdire la satisfaction de désirs simples et souvent délicieux à manger !

 

 

Sources 

Sarah Combe, Un et multiple, Dervy.

Alain Daniélou, Mythes et dieux de l’Inde, Champs Essais

Vasundhara Filliozat, La Mythologie hindoue, Editions Âgamat

Heinrich Zimmer, Les Philosophies de l’Inde, Payot

Enseignement du Docteur Chandrasekaran

 

(1) Ethique, « De l’Origine et la nature des affections », Scolie, proposition IX.


 

 


Râga-Dvesha : désir et répulsion

Auteur: 
FRANCO Lina


La question du désir apparaît au début du deuxième chapitre du Yoga-sûtra : le yogin est en marche vers une connaissance profonde de soi, il cherche à se défaire de ses défenses, des traces inconscientes et des conditionnements du passé (vâsâna et samskâra) qui l'empêchent d'être à la fois réellement conscient et complètement présent dans ses actions.


Il tente de surmonter ses obstacles intérieurs (antaraya) : la maladie, l'abattement, le doute, la paresse... Tant d'éléments qui l'éloignent de la seule direction qui importe : mieux (se) vivre. Emprisonné dans la crainte, la tristesse, l'enivrement, l'illusion, il cherche à clarifier les états de son mental (les guna) qui lui causent tant de mal.

 

Effort, humilité, courage, patience, sont au service de sa recherche d'une paix intérieure, d'un équilibre lui laissant à la fois la possibilité et le soin de se réaliser pleinement, d'être bien avec soi et les autres. Au jour le jour, pratique et méditation le conduisent sur une voie aboutissant à mettre un terme aux causes de son mal-être : ses erreurs, son ego/orgueil, son désir confus, ses ressentiments et ses peurs (les klesha).
 

Dans le sûtra II-3, ces klesha sont énumérés : Avidyâ-asmitâ-râga-dvesha-abhinivesâh keshâh. Et ceux  qui nous intéressent particulièrement ici sont ragâ et dvesha, dont voici les traductions :

Râga : [act. ranj] m. coloration, rougeur ; intensité de rouge ; couleur, teinture | passion, amour envers (loc.)avidité, passion dévorante, désir de prendre, de garder, attachement

Dvesha : aversion, refus, répulsion, intolérance, détestation, haine.

 

L’être humain « est » désir

 

Le sûtra ne laisse aucune place au doute : le désir n'est pas une cause de souffrance en soi. C'est le désir devenu un sentiment vorace et inassouvi (ou encore le lien névrotique au désir) que le texte questionne, sans pour autant appeler à privilégier l'abstinence, le détachement, ou encore le renoncement. La clairvoyance de ce sûtra est incontestable : le désir est ce qui fait miroir en nous, ce qui donne naissance et révèle la personne à elle-même, en tant qu'être capable d'audace comme de prudence, un être capable de lâcher prise et d'oser l'inconnu.

 

L'intention du sûtra est aussi sincère que bienveillante : aider chacun à comprendre que l'être humain n'a pas un désir, mais qu'il est désir. Que ce désir, qui le confronte à tous ses bonheurs et à tous ses malheurs, qui polarise tant d'attention et d'actions (purification, dépassionnement, ascèse), est bel et bien ce qui met à nu les paradoxes, les contradictions, les consentements et les refus de la personne.

 

Le désir est ce sur quoi chacun fonde son comportement et à partir de quoi il vit sa vie. Toutefois le désir nuisible peut modifier le mode de vie, la santé, les relations d’une personne, jusqu'à en régir l'égarement. Car le désir, c'est bel et bien la question ardente et ouverte de l'autre et de l'amour, question à laquelle chacun se frotte jusqu'à la brûlure.

 

Interroger sans relâche son désir

 

Quel désir le yoga propose-t-il de cultiver ? Le désir de sagesse, qui relève à la fois d'une aspiration et d'un besoin, et dont les formes apparaissent dans les pages les plus belles du Yoga-sûtra : la foi/croyance (shraddhâ), la vigueur/volonté (vîrya), l'ardeur (tapas), l'énergie de vie (prâna).

Le sûtra I-39 nous invite à méditer sur le travail du désir chaque fois que des états de confusion et de mécontentement apparaissent. A méditer sur ce qui nous tient, sur ce à quoi nous tenons, ce au nom de quoi nous acceptons parfois de perdre quelque chose juste pour continuer à vivre.

 

Loin de se limiter à une question d'avidité – râga – ou, à l'opposé, de détestation haineuse – dvesha –, le désir confronte l'être à lui-même.
 

Sur le chemin de la délivrance qui croise celui aussi de la santé, le yogin est invité à questionner tout désir sans relâche, à entendre – aussi librement que possible – ce que signifie ce désir, ce qui, pour lui, fait sens, enfin à accepter le mystère du désir et sa part de réel.

Car entre ses engagements et ses résistances, ce qui se joue au fond, c'est la possibilité d'une mutation à laquelle la sagesse du désir le convie.
 

Expérience de l'inconscient et travail du savoir aboutissent à une dernière question : pourquoi une telle mutation ? Pour trouver un équilibre entre opposés, entre attirance et répulsion, entre acceptation et rejet.

Pour s'y retrouver, pour faire un avec soi-même. Pour continuer à interroger son désir, pour faire la part des choses entre désir à vivre et désir de vivre. Enfin, pour ne jamais renoncer au désir de mettre fin au désir qui blesse, offense la vie, nous, notre âme.


 


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